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A vélo pour aller à la découverte des producteurs urbains

A la tête de l’agence d’urbanisme Ville hybride, Michaël Silly propose gratuitement depuis dix ans de mieux comprendre le Grand Paris à travers des explorations urbaines thématiques à pied ou à vélo. Le 11 avril, les participants ont enfourché leur bicyclette et parcouru une vingtaine de kilomètres sur le territoire de la Seine-Saint-Denis (Romainville, Pantin et Aubervilliers) pour aller à la rencontre de « celles et ceux qui produisent en ville ». Reportage.

Pour découvrir « celles et ceux qui produisent en ville », il a choisi de se concentrer sur la Seine-Saint-Denis, un département qui regorge de créateurs en tout genre, agriculteurs, brasseurs, spécialistes du recyclage urbain ou des espaces verts, etc. Depuis dix ans, Michaël Silly, sociologue et fondateur de l’agence en innovation urbaine Ville hybride, invite les habitants à « traverser le miroir du Grand Paris, à pied ou à vélo et gratuitement, afin qu’ils constatent les nombreuses évolutions que connaît actuellement ce vaste territoire. » Baptisées « le Grand Paris est à nous », ces escapades citadines permettent ainsi de mieux comprendre les politiques urbaines qui sont menées ces dernières années dans des quartiers en profonde mutation. Lors de la dernière édition, dimanche 11 avril, les cyclistes présents ont découvert des lieux aussi insolites qu’innovants. Parfois même en avant-première.

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Ainsi de la Cité maraîchère à Romainville, un projet original d’agriculture urbaine qui est sorti de terre en janvier et qui ouvrira ses portes au public quand la situation sanitaire le permettra. Composé de deux tours ou « serres verticales » (de trois et six étages) et financé pour partie par le Département de Seine-Saint-Denis, cet équipement - une première en France - a pour objectif de produire 4 tonnes de champignons et 12 tonnes de fruits et légumes par an sur 1 000 m2 de surface cultivable. « Les 753 bacs répartis sur les deux ailes du bâtiments ont été remplis par les trois salariés en insertion que nous avons recrutés en début d’année, explique Yuna Conan, la directrice de la structure. Les premières cultures viennent d’être lancées. On fait pousser actuellement des épinards, des jeunes pousses, de la roquette et bientôt des aubergines, des poivrons et des tomates. » A la Cité maraîchère, les fruits et légumes poussent aussi… en sous-sol. C’est le cas des champignons et des endives qui n’ont pas besoin de lumière pour se développer. La champignonnerie et l’endiverie se trouvent au -2, dans des salles qui pourraient tout aussi bien servir à accueillir du matériel d’entretien, à mille lieues de l’idée qu’on se fait d’un jardin-potager. Outre des produits frais, sains et locaux, ce lieu abritera également, à terme, un centre de sensibilisation et de formation à l’agriculture urbaine ouvert au grand public comme aux professionnels, ainsi que des espaces de vie avec un café-cantine, une épicerie et un composteur de quartier. Enfin, les habitants de la ville et du département pourront bénéficier d’ateliers pédagogiques pour être sensibiliser au développement durable à la faveur d’une serre pédagogique. « Ce cycle de balades dans le Grand Paris est très plaisant car on part à la découverte de réalisations concrètes qui incarnent un territoire. Aller sur le terrain permet de mieux se rendre compte des changements opérés », estime Arnaud, habitué du dispositif Ville hybride et directeur opérationnel dans un établissement public d’aménagement.

De bunker militaire à espace de coworking

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Pour le deuxième arrêt, changement de ville, direction Pantin. Michaël a décidé d’emmener le petit groupe à la Cité fertile. Installée dans une ancienne gare de marchandises SNCF, ce tiers-lieu éco-responsable est dédié aux enjeux de la transition écologique en ville. C’est un lieu de vie ouvert à tous qui héberge des associations et des entreprises, parmi lesquelles la Paname Brewing Company. Entrer dans le site de production de cette brasserie artisanale créée en 2015 revient à « visiter une cathédrale dédiée à la bière », s’émerveille Michaël Silly. Il n’a pas tort. Dans ce grand hangar sombre, le visiteur se sent tout petit devant ces immenses cuves en inox qui ressemblent à des fusées. « C’est la bière qu’on vend sur place, difficile de faire circuit plus court », fait remarquer Alice, responsable de bar à la Cité fertile. Anton, 77 ans, en est à sa deuxième exploration urbaine et ne semble pas regretter l’expérience, lui qui, comme les autres participants, est reparti avec une bière dans son sac. « Découvrir ce que la banlieue recèle grâce à des gens passionnés, c’est une vraie chance, détaille ce Montreuillois. Mieux connaître l’environnement dans lequel on vit est capital, selon moi. Ce type de balade permet de mieux comprendre les enjeux de la société d’aujourd’hui comme par exemple le développement durable et l’économie circulaire. Se documenter à travers les livres, internet et la télévision, c’est bien mais ce n’est pas assez. Aller à la rencontre des acteurs locaux permet de se faire une idée plus précise des projets qui sont menés car pour le grand public, certains peuvent paraître parfois abstraits. »

Après Pantin, Silly et sa petite troupe ont rendez-vous au Fort d’Aubervilliers avec Fort Recup. Cette association « consacrée à l’urbanisme transitoire », comme l’explique Dom, un des cofondateurs, a trouvé refuge dans une des casemates du Fort d’Aubervilliers, un secteur délaissé et enclavé, où le temps semble s’être arrêté et qui fait actuellement l’objet d’un vaste projet de réhabilitation. Ancien bunker militaire, la Casemate IV accueille aujourd’hui - hors crise sanitaire - un espace de travail partagé, des évènements publics et privés (formations, dîners associatifs, expositions, performances musicales, shootings photo, tournages, etc.) et des évènements associatifs autour de la transition urbaine durable (réactivation de lieux, réemploi d’objets/matériaux, agriculture urbaine, prévention, gestion et recyclage des déchets).

Un îlot de fraîcheur naturel en plein centre-ville d’Aubervilliers

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Cette balade à vélo fort instructive a pris fin à quelques encablures du Fort, sur un nouvel îlot de fraîcheur situé rue de la Commune de Paris à Aubervilliers. Son nom : la « Lisière d’une Tierce Forêt ». Soit la transformation du parking d’un foyer de jeunes travailleurs en un espace végétalisé, à la croisée d’un parc et d’une place. Un lieu rendu aux piétons grâce à l’extension de la ligne 12 du métro et qui a pour but d’améliorer le cadre de vie des 250 résidents, 50 employés et plus de 400 visiteurs journaliers de la structure en apportant de la fraîcheur dans une des villes de France les plus carencées en espace vert. Portée par l’association Alteralia, gestionnaire du foyer ci-devant mentionné, et le cabinet Fieldwork architecture, cette expérimentation brille par son ingéniosité. « La végétation n’est pas qu’un simple élément décoratif, mais une infrastructure qui permet de lutter contre le phénomène d’îlot de chaleur urbain », racontent en chœur Andrej Bernik et Marcos de Silva, les deux architectes en charge du projet. Le procédé est le suivant : différentes essences d’arbres natifs ont été plantées sur un sol recouvert d’un matériau drainant pour permettre l’infiltration d’eau de pluie. Celle-ci est ensuite stockée pour alimenter les arbres et prolonger l’effet de rafraîchissement pendant les périodes de sécheresse. « C’est bluffant », lâche Béatrice, qui suit un Master industries culturelles et créatives à Paris 8. Qui ajoute : « Je suis venue dans le cadre de mon mémoire qui porte sur les initiatives et les leviers d’action des tiers-lieux. J’aime ces endroits cachés, sauvages, parfois invisibles, qui de prime abord ne paient pas de mine mais se révèlent de vrais laboratoires. »

Photos :©Nicolas Moulard

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