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Timothée Adolphe, la médaille de l’obstination

A 31 ans, le sprinter non-voyant de Saint-Denis Emotion a enfin décroché cet été une médaille paralympique - l’argent sur 100m - à Tokyo. Un résultat d’autant plus méritant que cinq jours auparavant, il avait une nouvelle fois été disqualifié sur 400m, comme à Rio en 2016. Apaisé, le « guépard blanc » est maintenant déjà tourné vers Paris 2024, où il compte là aussi doubler.

Cette médaille paralympique, vous l’attendiez depuis longtemps. C’est forcément une satisfaction pour vous, même si ce n’est pas le titre...

Oui, c’est une médaille d’argent qui a le goût de l’or. C’est dix ans de travail, dix ans par lesquels on est passés par de très bons moments mais aussi de très douloureux, comme encore là récemment sur le 400m (lui et son guide Jeffrey Lami ont été disqualifiés en demi-finale, parce que le lien qui les unit avait glissé de la main de son guide, dans une course pourtant remportée haut la main). Donc il fallait absolument qu’on fasse quelque chose sur le 100m pour apaiser un peu la douleur du 400.

C’était une course folle : vous établissez un nouveau record de France (10’’90) dans une course où le Grec Ghavelas bat lui le record du monde en 10’’82…

Oui, je savais que pour être sur le podium il fallait courir en moins de 11 secondes. C’est une sensation assez bizarre de faire deuxième avec un temps qui, encore trois jours auparavant, aurait été un record du monde, mais on a tout simplement été battus par plus forts que nous. Il n’y aucun regret à avoir : on est très clairement à notre place. Certes je fais une sortie de bloc un peu moins efficace qu’en demie, mais je ne suis pas sûr que cela aurait changé grand chose.

Vous êtes quand même un modèle de résilience, car cinq jours auparavant vous étiez disqualifié sur votre demi-finale du 400m, la 6e disqualification de votre carrière. A ce moment-là vous vous dites quoi, que vous êtes maudit ?

Maudit non. Mais l’espace d’un instant, je me suis demandé si j’étais vraiment fait pour ça. Mais j’ai vite évacué ce sentiment, car je sais aussi que je n’étais pas aux Jeux par hasard (il est champion du monde en titre du 400m, vice champion du 100m, ndlr). Je ne sais pas comment expliquer cette disqualification : ce n’est pas de la suffisance, un trop plein de confiance, rien de tout ça. Une nouvelle fois, je trouve que les règles qu’on nous impose sont parfois bien trop strictes et en plus inflexibles, car on ne nous donne aucune possibilité de plaider notre cause. Non, je me suis simplement dit que c’était comme ça : là où certains athlètes ont un facteur chance, à nous rien ne nous est donné. On fait sans doute partie de ces athlètes qui doivent galérer pour obtenir quelque chose… Alors on savoure encore davantage quand on l’obtient.

Comment vous êtes-vous remobilisé ?

En repartant direct à l’entraînement. Je me fais disqualifier le samedi. Mon coach (Arthémon Hatungimana) m’avait dit de ne rien faire le dimanche, jour de la finale du 400m, pour me permettre de digérer, mais dès le dimanche matin, j’étais à l’entraînement pour préparer le 100m. J’avais besoin de ça pour tourner la page, pour me remettre dedans.

Ce qui frappe, c’est votre usage du « nous » dans tout votre discours…

Oui, c’est la dimension collective de mon sport individuel. On forme une équipe, quoi qu’il arrive : Arthémon, mes deux guides de compétition (le Bondynois Jeffrey Lami sur 400m et Bruno Naprix sur 100m) et mes 3 guides d’entraînement qui eux sont restés à Paris et ont contribué pendant 5 ans à ce que j’arrive à ce niveau de performance.

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Timothée Adolphe avec son guide sur 100m Bruno Naprix

On a senti l’engouement du public français pour les performances des athlètes paralympiques tricolores. 54 médailles, c’est un record. C’est de bon augure pour Paris 2024…

Oui, on voit une équipe de France en train de monter en puissance, en sachant qu’il y a eu aussi des désillusions, comme dans tout sport. Mais je pense que nos sportifs seront prêts pour les Jeux paralympiques à la maison, en espérant que le Covid ne sera plus de l’équation et qu’on pourra partager ça avec le public. Les audiences à la télé étaient bonnes : 24 millions de téléspectateurs sur la quinzaine, soit 10 de plus que Rio. Maintenant, l’enjeu sera de remplir les stades, et il y a un pas entre regarder les Jeux à télé et venir au stade. Il faut continuer de médiatiser, de sensibiliser.

Et sur la pratique handisport, qu’espérez-vous des Jeux de 2024 ?

Qu’ils soient bien évidemment un accélérateur pour l’accessibilité des infrastructures mais aussi l’offre sportive. Les entraîneurs par exemple devraient être mieux formés à la pratique handisport : les diplômes doivent intégrer un volet handicap beaucoup plus important qu’à l’heure actuelle, de manière à ce qu’un entraîneur ne soit pas démuni par rapport à une demande d’un sportif en situation de handicap.

Vous aurez 34 ans en 2024. J’imagine que vous comptez être présent sur ce rendez-vous majeur de votre carrière…

Forcément. On nous en parle depuis tellement longtemps : même avant Tokyo, on nous en parlait déjà. Je compte y courir sur 100 et 400 puisque l’IPC (la Fédération paralympique internationale) n’a pas l’intention de réintégrer le 200m au programme de ma catégorie T11. Paris 2024, ça va arriver vite : on va d’abord avoir des championnats du monde à Kobe (où il défendra son titre sur 400m), puis très probablement des championnats du monde à Paris en 2023. Ce sera un bon test pour prendre la température avant les Jeux.

Vous verra-t-on encore l’année prochaine sous le maillot bleu de Saint-Denis Emotion ?

Oui, pourquoi pas. Il faut encore qu’on en discute avec les dirigeants de Saint-Denis, mais je ne vois pas ce qui s’y oppose.

Ça se sait moins, mais vous êtes aussi rappeur. Comment s’est passé le lancement de votre album « A vos marques » juste avant les Jeux ?

Bien, les retours ont été bons. Ça fait plaisir parce que j’ai pris des risques sur cet album. J’ai fait un gros travail de modernisation de ma musique, je suis sorti de ma zone de confort. Et d’ailleurs, pour remercier tous ceux qui m’ont suivi sportivement comme musicalement, je prépare une petite surprise sur mes réseaux sociaux dans les prochains jours.

Propos recueillis par Christophe Lehousse
crédit photo : © G.Picout - CPSF

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