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Audrey Estrougo : « NTM voulait nous réveiller sur l’état de la société »

Mercredi 10 novembre, « Suprêmes », film sur les débuts de NTM, fait l’avant-première du festival Cinébanlieue à Saint-Denis, là où tout a commencé pour le mythique groupe de rap. Interview avec sa réalisatrice Audrey Estrougo, qui a elle-même grandi en Seine-Saint-Denis, et qui signe là un film autant sociétal que musical.

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Pourquoi avez-vous voulu faire ce film sur NTM et la genèse du groupe ?

Ce qui m’intéresse dans le parcours de ce groupe, c’est le fait qu’ils aient été un des premiers groupes sinon le premier à faire exister le rap en France. C’est par eux que le hip hop est arrivé à nos oreilles. Aujourd’hui, le rap est la musique la plus streamée dans le monde, mais à l’époque, c’était une musique underground, l’héritier du punk. Et puis, il y a tout le contexte social, ce moment où la petite histoire de Didier Morville (Joey Starr) et Bruno Lopes (Kool Shen) rencontre la grande.

Vous faites allusion au contexte tendu des années 90, aux violences policières et à la montée du FN, ce qui est bien montré dans votre film...

Oui, et ce ne sont que les prémices de ce qui se passe aujourd’hui. De nombreux textes de NTM – « Le monde de demain », « Blanc et Noir », « Laisse pas traîner ton fils » - conservent une actualité terrible, et c’est triste. Ce qu’ils ont décrit, c’est limite prophétique. NTM voulait nous réveiller sur l’état de la société, dénoncer la ghettoïsation des banlieues, et certains politiques auraient mieux fait de les écouter plutôt que de les accuser de véhiculer une mauvaise image des quartiers. En fait, raconter NTM, ça permet aussi de raconter 40 ans d’abandon des jeunes des quartiers par les politiques.

C’est aussi le cas du quartier où vous avez grandi ?

Oui, j’ai grandi à la cité des Fauvettes à Neuilly-sur-Marne. Et déjà en 98, quand j’avais 15 ans, la mixité sociale s’était perdue. Ceux qui pouvaient partir sont partis et c’étaient souvent des Blancs. En France, je dirais qu’on n’a jamais su ou voulu intégrer les populations d’origine immigrée, on a fait des quartiers de pauvreté extrême, qu’on n’a jamais cherché à désenclaver. Et l’histoire se répète : on tape en permanence sur les banlieues parce que la politique du bouc émissaire marche. Ca fait 40 ans qu’on entretient cette situation et que certains politiques jouent avec le feu. Mais à force de jouer avec le jeu, on se brûle.

Sur la partie musicale, il y a cette scène où Kool Shen dit dans votre film à un producteur : « Le rap, ce n’est pas un marché, c’est une philosophie ». Est-ce que ça reste vrai aujourd’hui ?

Non, bien sûr. La philosophie hip-hop comme elle a été pensée n’a duré que très peu de temps, c’est aussi ce que raconte mon film. Ne serait-ce que sur la genèse du groupe : au début, NTM, c’étaient 30 mecs, il n’en reste que 2 au final, même le DJ, Franck Loyer alias « DJ S », tout le monde l’a oublié. C’est le formatage de l’industrie du disque qui a voulu ça. Le hip hop de ces temps-là n’a duré que très peu de temps : à la fin de mon film, qui se conclut par le premier concert de NTM au Zénith en 1992, il est déjà mort…

Aujourd’hui, les héritiers de NTM, ce serait qui pour vous ?

C’est dur à dire. Le rap d’aujourd’hui est soit plus nihiliste, soit plus fataliste, soit plus commercial. Ca ne tient pas aux jeunes d’aujourd’hui, mais aux temps qui ont changé. Et en même temps, tous les rappeurs d’aujourd’hui sont un peu les héritiers de NTM : ce sont des bâtisseurs, ils ont posé les bases et la jeunesse d’aujourd’hui s’en est emparé.

Avez-vous tourné en Seine-Saint-Denis ?

La cité de Didier et Bruno qu’on voit dans le film n’est pas en Seine-Saint-Denis, mais à Villeurbanne. Parce qu’on voulait une cité avec une architecture encore très années 70, qui n’ait pas trop changé. Mais la scène du mythique concert de Mantes-la-Jolie (concert sauvage parce que la ville avait refusé que le groupe joue à la MJC, ndlr) a été tournée au Chêne-Pointu à Clichy-sous-Bois. Et le concert devant les « punks de province » de Poitiers, une scène assez drôle, c’est à Montreuil.

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Joey Starr et Théo Christine sur le tournage de Suprêmes

Le film suit aussi beaucoup les problèmes familiaux de Joey Starr. Pourquoi ce volet plus intimiste ?

Parce qu’il est impossible de raconter NTM sans rentrer dans cette intimité-là. Je dis toujours que Didier s’est « déconstruit » autour de son père. Toute sa vie ne répond qu’à ça, dont son rapport à Bruno, au groupe. De là vient le personnage qu’il s’est construit : ce côté jaguar. Mais il y a aussi ce que raconte son père en termes de société : beaucoup d’Antillais de 50 ans aujourd’hui ont été coupés de leur créolitude. A l’époque, leurs parents qui venaient d’arriver en métropole n’avaient qu’une hantise, c’était de parler créole à la maison, parce qu’ils estimaient que ça ne favoriserait pas l’intégration, et donc ils ne l’ont pas transmis à leurs enfants. Beaucoup de jeunes de cette origine se sont donc retrouvés le cul entre deux chaises : trop noirs pour être de « bons Français » aux yeux de la société, pas assez créoles pour être Antillais. Cette identité qui leur a manqué, ces jeunes sont allés la chercher dans les cultures urbaines et le hip hop.

Théo Christine et Sandor Funtek sont impressionnants en jeunes Joey Starr et Kool Shen. Comment les avez-vous dénichés ?

C’a été de longues recherches, 5 mois de casting. Avec mon directeur de casting Mohamed Belhamar, on s’est beaucoup questionné : fallait-il prendre des comédiens de formation ou des rappeurs, des breakeurs ? Au final, dans la short-list qu’il nous restait, il n’y avait que 2 comédiens pour 8 rappeurs. Mais ce sont eux qui ont eu le rôle parce que même si ce sont ceux qui au départ étaient le moins à l’aise avec un micro en main, c’étaient eux qui rentraient le mieux dans les personnages.

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Kool Shen et Sandor Funtek

Joey Starr et Kool Shen étaient-ils présents sur le tournage ? Ont-ils eu leur mot à dire ?

J’ai d’abord essayé de les convaincre de faire le film. On va dire qu’il y a eu une collaboration à l’écriture sous forme de discussions en parallèle du scénario. Mais ensuite, comme je voulais aussi profiter de ce film pour faire un portrait sociétal et politique de la France, ils ont pris du recul, ils m’ont intelligemment fait confiance. Par exemple, je ne leur ai jamais fait valider le casting. Et quand au bout d’un an j’ai jugé que Théo et Sandor étaient prêts, j’ai invité Didier et Bruno sur le tournage parce que je voulais qu’ils se rencontrent. Au final, Didier et Bruno ont été tous les deux hyper émus par le résultat.

Et quand vous avez gravi ensemble les marches de Cannes, ça vous a fait quoi ?

C’était le kiff absolu. Le groupe de mon département, de ma jeunesse, à Cannes… Pour moi, ça envoie le message à tous les jeunes des quartiers que malgré tous les plafonds de verre, on peut y arriver.

Enfin, un mot sur Cinébanlieue*, ce festival dont vous avez été aussi la présidente en 2019...

C’est un festival que j’ai toujours beaucoup aimé pour sa démarche : sa manière de mettre en avant la banlieue pour tout ce qu’elle sait faire de beau et pas ce qu’en rapportent les médias en quête de sensationnel. Je suis hyper honorée d’en avoir été présidente il y a deux ans et quand Aurélie Cardin (la directrice du festival) m’a proposé de faire l’ouverture, pour moi ça faisait sens, il y avait une logique.

Propos recueillis par Christophe Lehousse
Photos : ©Gianni Giardinelli

Suprêmes, d’Audrey Estrougo, le 10 novembre à 20h au Cinéma L’Ecran de Saint-Denis, en avant-première (sortie en salles le 24 novembre)

* Le festival Cinébanlieue, créé en 2006, fait désormais partie de la programmation "Le Mois de l’Image", lancée par le Département pour soutenir la création photographique et audiovisuelle en Seine-Saint-Denis.

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