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Une balade dans la vi(ll)e de Nicole Rodrigues, l’archéologue de Saint-Denis

Quarante-cinq ans que Nicole Rodrigues fouille les entrailles de Saint-Denis, qu’elle en extrait les trésors, les conserve et les transmet à qui veut bien l’écouter. Plutôt qu’un portrait, la directrice de l’unité archéologique de Saint-Denis nous a proposé une balade dans sa ville. Et finalement, on a fait d’une pierre, deux coups.

Comme accrochée à son sac à dos, la petite silhouette rousse balayée par les vents d’automne se détache sur la clarté du parvis de la Basilique Saint-Denis. Nicole Rodrigues nous attend là d’où tout est parti. « En 1973, j’avais un copain archéologue, Olivier Meyer, à qui on avait confié la surveillance des travaux de prolongation de la ligne 13, de Porte de Paris à la Basilique. J’étais en L1 d’archéologie, j’avais 19 ans, je suis venue lui donner un coup de main. Cela devait durer trois mois ». Quarante-cinq ans plus tard- elle en a donc 65- son contrat n’a toujours pas pris fin. Nicole Rodrigues est devenue directrice de l’unité d’archéologie de Saint-Denis (UASD).

Saint-Denis, son Alexandrie

« Ça a été l’évidence », se souvient Nicole. La jeune femme abandonne vite ses études pour se consacrer à 100 % au terrain. « Ce qui m’a marquée à l’époque, c’est l’immensité de la tâche à accomplir. On était en novembre, il y avait de la boue partout, des machines de creusement, on ne savait pas ce qu’on allait trouver. Vous voyez le manège pour enfant là-bas ? Eh bien c’est là que nous avons fait des sondages pour étudier la stratigraphie de la terre, la profondeur, s’il s’agissait de simples remblais ou de couches archéologiques, leur conservation, etc. »

En bonne chercheuse, Nicole Rodrigues n’aime pas s’étendre sur elle-même. Sa vie, c’est son travail. On saura simplement que sa vocation est née sur la Côte d’Azur, où elle a grandi, lorsqu’elle avait dix ans, en lisant un livre sur Toutânkhamon, et que c’est pour cela qu’elle choisit le latin-grec au lycée. Ensuite, hop, on arrive en 1973 à Saint-Denis, qui deviendra son Egypte à elle.

Bretons et Vosgiens

Au terme du chantier lié au métro, un autre s’ouvre, plus ambitieux encore : la rénovation de l’ensemble du quartier au nord de la Basilique. « C’étaient des immeubles « de rapport » construits au 19e siècle pour accueillir les immigrés bretons, vosgiens... venus travailler dans le quartier industriel de La Plaine. Parce que la nappe phréatique est très haute à cet endroit et c’était bien pour les machines à vapeur. C’est pour ça aussi qu’on a creusé le canal en 1821, pour raccourcir un méandre de la Seine et favoriser le transport fluvial des marchandises ». Rien de ce qui est dionysien n’est étranger à Nicole Rodrigues, ce qui nous vaut quelques digressions. Toujours est-il que l’intervalle entre la destruction de ces vieilles bâtisses et la reconstruction est le moment rêvé pour sonder les trésors dont regorge cette terre de 13,8 hectares.

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En 1977, après deux ans d’étude et de sondages, une campagne de fouilles est lancée. « On a trouvé autour de la Basilique des traces d’autres églises, d’artisanat, des fosses dépotoirs témoins de l’existence d’une ville... Il s’y cachait énormément de matériel archéologique datant de l’époque médiévale, car il y avait un grand nombre d’habitants sur une surface relativement petite », poursuit la chercheuse. Ce matériel, il faut l’analyser, l’exploiter scientifiquement. Nicole Rodrigues se spécialise donc dans l’étude des objets du Moyen Âge, et en particulier en céramique. « La céramique est un marqueur temporel, car on peut la dater en fonction de sa pâte, sa technique, sa forme... On appelle cela un « fossile directeur » », indique la pédagogue.

Fouiller, détruire, conserver

Mais fouiller, c’est détruire le cocon qui a protégé pendant des centaines d’années ces fossiles de la dégradation. Il faut donc trouver un moyen de continuer à les conserver. Encore une fois, Nicole prend en charge le dossier. Pas toute seule bien sûr- Nicole met un point d’honneur à dire qu’elle ne fait jamais rien toute seule. Des contacts sont par exemple noués avec le master conservation/restauration de Paris 1. Mais- parfois, elle accepte de résumer- sa mission, entre 1975 et 1978, fut de structurer l’activité archéologique à Saint-Denis. En 1977, quatre personnes sont salariées. En 1981, l’unité d’archéologie de la Ville de Saint-Denis voit le jour. « Au début, on investissait les immeubles qui allaient être détruits dans le cadre de la rénovation urbaine, et on déménageait au fur et à mesure. Ce n’est qu’en 1982 qu’on a pu poser nos valises dans une ancienne école, rue Franciade. »

Après ces explications liminaires, la balade peut commencer. D’abord, nous nous dirigeons vers le jardin Pierre-de-Montreuil, sous lequel on trouva la rosace d’origine de la Basilique, datant du 13e siècle, alors que celle en place aujourd’hui date de 1839. « L’archéologie, c’est aussi préserver. En 1998, en accord avec le service régional de l’archéologie et avec un architecte des bâtiments historiques mandaté par l’Etat, nous avons décidé qu’il valait mieux ne pas fouiller la terre pour protéger les sarcophages en plâtre du secteur », nous explique Nicole. Elle nous montre ensuite l’endroit où se dressait la rotonde des Valois, un bâtiment commandité par Catherine de Médicis démoli à la fin du 17e siècle. « Au nord, on a trouvé un bout de rue, une fosse dépotoir... Ce sont des éléments qui permettent de comprendre comment s’est formée Saint-Denis, car c’est un quartier clé. Autour de la Basilique il y avait l’espace funéraire, puis une série d’églises, puis des activités artisanales », raconte Nicole. Car c’est bien le turbo de Nicole : comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la formation de sa ville.

Incontournable Dionysienne

A ce stade de la balade, on ne peut faire l’impasse sur l’autre moteur de l’archéologue : la transmission. Lorsqu’elle s’empare de la truelle, l’archéologie n’est pas encore une discipline très professionnelle, plutôt l’apanage d’aventuriers comme Indiana Jones. Alors, tout le monde peut mettre la main à la pâte. Des milliers de stagiaires, étudiants en archéologie, passionnés ou voisins, ont participé aux diverses campagnes de fouilles de l’unité d’archéologie.

Impossible de se promener dans Saint-Denis avec Mme Rodrigues sans qu’elle soit saluée tous les 20 mètres par un habitant : elle y est connue comme le loup blanc. Ainsi, au moment de la préfiguration du Stade de France, Nicole propose, avec l’unité d’archéologie, une balade historique sur 1,7 km de la Basilique au Stade, jalonnée par des bornes qui recèlent des fac-similés de vestiges médiévaux, pour que les amateurs de football sachent d’où ils s’égosillent.

Madame Nostalgie

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Une fois que l’espace de la Basilique a livré une partie de ses secrets, Nicole Rodrigues et son équipe choisissent un nouveau terrain de jeu. A 150 mètres à l’ouest du parvis de la Basilique, l’Ilot du Cygne est vierge de constructions, et selon les premiers sondages d’archéologues, il pourrait receler de véritables « tranches d’histoire » de Saint-Denis, du Haut Moyen Âge au 20e siècle. En effet, l’endroit est traversé par le Croult, une rivière qui eut des fonctions défensives, et par des remparts datant de l’époque carolingienne (750-10e siècle). Encore une fois, le chantier de fouilles est conçu pour être aussi un support pédagogique : un partenariat est lié avec un chantier-école et un ébéniste pour que la fouille soit accessible aux citoyens, majeurs ou pas.

La fouille va s’étaler de 2008 à 2017, et, en ce 25 octobre, le chantier s’apprête à être remblayé pour laisser place à un « jardin archéologique ». Alors que je m’arme de mon portable pour immortaliser cet endroit bucolique envahi par la végétation, Nicole m’arrête. « Non, s’il vous plaît... « Non, s’il vous plaît... Ça me fend le cœur de voir ce lieu en jachère. Il ne rimerait à rien de le maintenir à l’état de chantier, mais sa disparition me peine... » Existe-t-il des archéologues imperméables à la nostalgie ?

Perchées

Le promontoire sur lequel nous sommes perchées, justement, n’est pas sans rapport avec l’histoire de la vie et de la ville de Nicole. « Nous avons voulu, dans cette maison attenante au chantier du Cygne, créer un Centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine (CIAP). Mais en commençant les travaux, nous nous sommes rendu compte que la maison était plus intéressante que ce que l’on croyait. Elle datait de 1482, elle avait été coupée de deux tiers pour laisser passer une rue, puis on l’avait à nouveau agrandie au 17e et 18e siècle... bref, il fallait l’étudier. Après l’analyse stratigraphique du sol de l’ilot du Cygne, on passait à l’archéologie du bâti, on articulait archéologie et urbanisme », relate Nicole. Les archéologues font des coupes dendrochronologiques pour dater les poutres, examinent la composition des murs, ôtent les tuiles...

« Je me suis aperçue de la forte dimension pédagogique de ces « maisons squelettes ». Ici, on se régale li-tté-ra-lement », poursuit-elle. C’est également à ce moment qu’elle fait la connaissance de Patrick Bouchain, super-star du monde de l’architecture. « Avec la maison, ça a tout de suite été le coup de foudre. Il nous a proposé de monter un échafaudage autour des squelettes de maisons. Ainsi, ce qui devait être le contenant est devenu le contenu ». Un belvédère est ajouté au dispositif afin de permettre aux Dionysien·ne·s d’admirer leur ville « d’en haut ». « A l’époque carolingienne, la Basilique était plus petite. On dispose ici du rayon du bourg de Saint-Denis en l’an 1000. La place du marché était déjà la place du marché. Mais le moteur de développement de la ville était l’Abbaye, très puissante, transformée en maison d’éducation de la Légion d’Honneur par Napoléon 1er. Elle a été fondée par Dagobert ! », raconte l’intarissable archéologue.

Cheval carolingien

En redescendant du perchoir, Nicole revient au temps présent. On papote du projet en cours, en collaboration avec le musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis, intitulé « Pôle des patrimoines et matrimoines ». Du service qu’elle dirige, qui compte 13 salarié·e·s, archéologues, documentalistes, médiateurs, gestionnaires de collection et de dépôt. De sa retraite qui se profile doucement. De sa vie, entièrement habitée par sa mission. Elle revient sur les liens très forts qu’elle a tissés avec les habitant·e·s de la ville, avec les artistes qui collaborent avec l’UASD au sein de « Franciade ».

La balade ne pouvait pas finir sans un saut au siège de l’unité archéologique, où, soulevant des tissus de protection, elle accepte de nous montrer ses trésors, parmi les 50 000 objets accumulés ici. Ce squelette de cheval carolingien quasi entier, trouvé en 1982 dans une fosse dépotoir par un bénévole Maisons-Alfort dont elle se souvient encore. Une chaussure pour enfant datant de la même époque. A cette occasion, elle ne peut s’empêcher d’évoquer ses deux chouchous : le patin à glace carolingien, composé d’un os aiguisé dans la longitude lassé avec une chaussure, et le bonnet en byssus, un filament de moule méditerranéenne très à la mode dans le temps. Puis il est temps de se quitter. En espérant que cette longue balade nous aura permis de mettre à jour non seulement les mécanismes qui ont présidé à la formation de la ville de Saint-Denis... mais aussi ceux qui ont fait de Nicole Rodrigues ce qu’elle est aujourd’hui.

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