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Mohamed Hamidi, pour le meilleur et pour le rire

Il se décrit volontiers comme un enfant de la Seine-Saint-Denis. C’est à Bondy que le réalisateur Mohamed Hamidi a grandi, étudié l’économie mais aussi l’art de la vanne, qu’on retrouve dans ses comédies sociales. La dernière en date, « Jusqu’ici tout va bien », entièrement tournée à La Courneuve et au Fort d’Aubervilliers, sort fin février.

« Jusqu’ici tout va bien » traite des préjugés mutuels entre bobos parisiens et habitants des quartiers populaires...

« Oui, c’est ça. C’est l’histoire d’une boîte de comm’ parisienne dont le patron a magouillé en zone franche à La Courneuve et qui se fait prendre par le fisc. Celui-ci lui propose l’alternative suivante : soit il rembourse tout ce qu’il doit, soit il va effectivement s’installer à La Courneuve… Voilà donc notre boîte de bobos parisiens à La Courneuve, obligée d’embaucher des habitants du quartier, comme le stipule la loi pour les zones franches. Ca crée un mélange, j’ai envie de dire, pour le meilleur et pour le pire… »

Ces préjugés dont on parle, comment s’expliquent-ils ? Ils viennent d’un entre-soi, de phénomènes de ghettoïsation riche ou pauvre ?

« Oui. Ils existent dans les deux sens, mais ceux qui en souffrent le plus sont quand même les habitants de banlieue. J’ai beaucoup observé ça, ces fantasmes réciproques, notamment quand on a fondé le Bondy Blog (en 2005, ndlr). Ces deux milieux ont beaucoup en commun évidemment : on est dans le même pays, on a vu la même télé, écouté la même musique… Mais il y a pourtant de grosses différences, presque d’un point de vue psychologique : sur l’espoir, sur l’état d’esprit, sur les barrières mentales que certains se mettent ou pas… Alors, le mieux qui puisse arriver à notre pays, ce serait que ces deux pans de la société se rencontrent à nouveau. »

Est-ce qu’il y a aussi dans votre film une critique de la gentrification qu’on peut voir à l’œuvre en Seine-Saint-Denis et que redoutent certains de ses habitants ?

« Non. Et puis ça dépend ce qu’on appelle gentrification. Si les habitants d’aujourd’hui doivent partir parce qu’ils ne peuvent plus supporter la pression immobilière provoquée par l’arrivée des nouvelles classes moyennes, alors oui, elle me pose problème. Mais si c’est l’introduction de plus de mixité sociale, je suis pour à 100 % ! C’est justement ce dont certains quartiers de Seine-Saint-Denis manquent aujourd’hui. Moi gamin, j’ai grandi cité Blanqui à Bondy avec des Portugais, des Croates, des Français, des profs, des employés de bureaux, des ouvriers… Et ce mélange de cultures et de classes sociales était positif. Aujourd’hui, c’est plus compliqué : l’ambiance n’est plus la même, en partie parce que les employeurs locaux ont fermé mais aussi parce que beaucoup de classes moyennes sont parties… Ce que je n’aime pas, ce sont les ghettos de manière générale, pauvres ou riches… »

L’exemple que vous développez dans le film fait penser à l’arrivée de grosses entreprises parisiennes comme BETC à Pantin ou la SNCF à Saint-Denis. Vous jugez ça réussi ?

« J’ai quand même l’impression que les classes moyennes ou supérieures peinent encore à franchir le pas pour y vivre. Y bosser oui, mais pas y vivre… Esthétiquement, je trouve le canal de l’Ourcq assez beau, architecturalement c’est réussi. Mais c’est sûr qu’il faut que tout le monde s’y retrouve, les habitants du lieu aussi. Des passerelles intéressantes sont tendues vers la population des lieux, comme le Medialab93 qui est hébergé par BETC (incubateur de médias citoyens qui travaillent sur les thématiques des quartiers populaires, ndlr). Mais il faut faire attention à ce que ce ne soient pas juste des petites poches de richesse et qu’à côté rien ne change. Il faut que ça profite à tout le monde. »

Pourquoi avez-vous choisi de camper l’action de votre film à La Courneuve plutôt qu’à Bondy, votre ville natale ?

« Parce que La Courneuve, ça parle davantage. Dans l’imaginaire des gens, ça renvoie aux 4000, à la destruction des tours… Et puis c’est à la fois très près et très loin de Paris. Très près parce que c’est à deux stations de RER. Très loin parce qu’il y a la coupure du périph’ et justement pour ces préjugés dont on parlait tout à l’heure. »

« Jusqu’ici tout va bien », ça fait aussi forcément penser au début de « La Haine » et à cette phrase entêtante : « Jusqu’ici tout va bien, mais le plus important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage » C’était voulu ?

« Oui, même si au départ ça correspond plus à la mentalité de mon personnage principal, le patron de la boîte joué par Gilles Lellouche. Son entreprise a des difficultés et donc il gère les affaires au jour le jour. Après effectivement, il y a une référence indirecte à « La Haine » qui est un film fondateur pour moi. Même si on est sur un tout autre registre : « La Haine », c’est le désespoir social, la tension des quartiers. Moi, j’ai voulu faire une comédie sociale… C’est un clin d’œil on va dire. »

Et « les Joueuses », votre autre film prévu en 2019 ? Là, j’imagine que cette comédie sur le foot féminin dénonce plutôt des clichés sur le genre ?

« Oui, ça va par là, bien sûr. Vous savez, j’ai six sœurs donc je connais bien l’importance des femmes dans une société. L’histoire des Joueuses, c’est celle d’un petit club de foot d’un village du Nord de la France, qui se retrouve avec une tonne de joueurs suspendus au plus mauvais moment de la saison. Pour sauver le club, ce sont donc les femmes qui prennent les choses en main, avec tout ce que ça suppose de crispations et aussi d’inversion des rôles : à partir du moment où les femmes s’entraînent, les pères se retrouvent à devoir gérer la famille et ils n’en ont pas l’habitude... »

En toile de fond, il y a aussi la Coupe du monde féminine qui se déroulera en France en juin prochain…

« Oui, et j’espère qu’elle va aider le foot féminin à prendre encore davantage d’ampleur. Médiatiquement, elles devraient être plus présentes. Les choses s’accélèrent depuis quelque temps, avec le premier Ballon d’Or féminin… Mais c’est encore trop lent. Pourtant ça joue vraiment bien. Le tournage m’a fait rencontrer pas mal d’équipes féminines dont celle de Saint-Malo (D2 féminine). Il m’arrive maintenant de regarder des matches de Ligue des Champions féminine. D’ailleurs, dans Les Joueuses, Corine Petit, une ancienne joueuse de l’OL qui a remporté 5 fois cette compétition, fait une apparition. »

Le sport, c’est selon vous une bonne école de la vie ?

« Oui. Pour moi, avec l’école, l’endroit le plus important de mon enfance aura été le terrain de foot de ma cité. J’y ai appris beaucoup de choses. On peut dire que le sport, c’était notre premier réseau social… Après, évidemment, il ne faut pas cantonner la jeunesse des quartiers au sport ou à la musique. C’est un moyen parmi d’autres pour se construire. »

Enfin, puisqu’on parle de sport, pensez-vous que les JO 2024, dont une bonne partie se déroulera en Seine-Saint-Denis, soient une chance pour le département ?

« Oui, je crois vraiment que ça va tracter le département. On voit déjà à quel point de nombreuses choses changent sous l’effet des Jeux : certains quartiers, l’arrivée de nouveaux transports… C’est une énergie positive d’un point de vue économique, et puis l’olympisme c’est fédérateur. Après, il faut veiller à ce que les gens du lieu y soient associés. Des Jeux qui ne profiteraient pas aux petites entreprises de Seine-Saint-Denis ou aux jeunes, ce serait lamentable. D’où la nécessité d’un cadre politique fort. On en revient à « Jusqu’ici tout va bien » : au départ, la zone franche, c’est une très bonne idée. Obliger des entreprises à recruter local pour relancer l’emploi, c’est positif. Le problème, c’est que ce concept a beaucoup été détourné. Pour que ça fonctionne, il n’y a qu’une solution : il faut un cadre politique et administratif fort. »

Propos recueillis par Christophe Lehousse

« Jusqu’ici tout va bien » sera projeté en ouverture du Festival du film de comédie de l’Alpe d’Huez le 15 janvier. Il sort en salles le 27 février.

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