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Seine Saint-Denis
Cinéma Bagnolet

Michel Leclerc-Baya Kasmi : Un max de mix

Dans « La lutte des classes », en salles le 3 avril, ce couple de cinéastes rend hommage à Bagnolet, ville où ils ont vécu 10 ans. Cette comédie légère sur des sujets sérieux - la défense de l’école publique, le vivre-ensemble – soulève des questions qui résonnent aussi en Seine-Saint-Denis. Interview croisée.

Sofia (Leïla Bekhti) et Paul (Edouard Baer) emménagent dans une petite maison pavillonnaire à Bagnolet. Un rêve d’enfance pour Sofia, brillante avocate, qui a grandi dans une cité aux abords de ce quartier pavillonnaire, une occasion pour Paul, le vieil anar rockeur, de marteler là aussi que nous sommes tous frères. Mais un grain de sable vient troubler leur quiétude : leur fils Corentin commence à déchanter quand il voit tous ses copains de classe quitter l’école primaire pour le collège privé attenant, au nom d’une éducation supposée meilleure. Voilà Sofia et Paul, le couple modèle aux grands idéaux sociaux placé face à ses contradictions... L’occasion pour Michel Leclerc et Baya Kasmi, couple dont l’alchimie avait déjà donné l’excellent « Le Nom des Gens » de s’interroger sur les peurs réelles ou supposées des parents pour leur progéniture. Comédie politique alerte et honnête, qui a l’avantage de poser les bonnes questions sans être dogmatique, « La lutte des classes » est aussi un bel hommage à Bagnolet, ville où le réalisateur et sa co-scénariste auront vécu dix ans.

Pourquoi avez-vous souhaité aborder le sujet de l’école dans cette comédie ? Parce qu’elle est à la croisée de tous les grands sujets de société actuels : la notion de service public, le vivre ensemble ou à l’inverse le chacun pour soi ?

Michel Leclerc : C’est sûr que l’école est ou devrait être aujourd’hui le premier lieu commun possible entre personnes de différentes classes sociales. Or on s’aperçoit que de plus en plus, il y a un phénomène de ségrégation sociale qui s’opère : à la fin du primaire ou même avant, des parents font le choix de mettre leur enfant dans le privé ou contournent la carte scolaire parce qu’ils veulent soi-disant le meilleur pour leur enfant. Autant le dire d’emblée : nous aussi, on a un moment évité la carte scolaire face à notre problème rencontré par notre enfant. Donc ce qui nous intéressait dans ce film, c’était d’aller voir derrière cette peur qu’ont beaucoup de parents pour leur enfant : est-ce qu’elle correspond à des problèmes réels ou au contraire est-ce que c’est elle-même qui crée des problèmes…

"Ne pas rompre le dialogue"

Vous ne tranchez pas vraiment cette question. En revanche, vous faites passer le message que l’école publique est un acquis à défendre…

ML : Oui, on n’est pas là pour juger. En revanche, on voulait décrire ce phénomène d’évitement scolaire et montrer à quoi il peut mener symboliquement : à une société qui peut s’écrouler. Tous les deux, Baya et moi, on a grandi dans le public, je suis moi-même fils de profs. Quand vous voyez qu’à Paris par exemple, il y a 40 % de gens qui mettent leur enfant dans le privé, c’est un mouvement négatif pour l’ensemble de la société… Car si les enfants ne se rencontrent pas, après c’est trop tard : ce n’est pas en étant adulte qu’on se rencontre, malheureusement...

Baya Kasmi : Quand on traite un sujet comme celui de la mixité sociale, le plus important est d’être honnête : franchement, est-ce que ce n’est pas rare aujourd’hui de fréquenter des gens qui ne sont pas de la même classe sociale que nous ? Si malheureusement. Le message du film s’il y en a un, c’est celui-là : on n’est pas obligés d’être tous d’accord, mais il s’agit de ne pas rompre le dialogue.

Corentin, le fils de Sofia et Paul, se lie finalement bien mieux avec ses copains de classe que ses parents. Le film ne dit-il pas aussi : nos enfants y arriveront mieux que nous ?

ML : Peut-être… à condition qu’on leur en laisse la possibilité ! Je n’ai aucun doute sur le fait que les enfants n’en ont rien à foutre du niveau social des parents des uns et autres et qu’ils se lient par affinité personnelle. Simplement, à des périodes charnières, souvent la fin de la primaire, beaucoup de parents orientent leurs enfants vers des structures privées au lieu de les faire continuer sur le collège de secteur. Et alors, c’en est fini des conditions de la mixité, au nom de l’intérêt de l’enfant.

Alors que l’intérêt de l’enfant réside aussi dans sa capacité à se mettre à la place d’autrui, à fréquenter d’autres milieux que le sien…

ML : Oui, c’est pour ça qu’au début, le film s’appelait « Le syndrôme du cockpit ». Ce titre faisait allusion aux mesures de sécurité prises après le 11 septembre 2001 par les compagnies aériennes : pour empêcher toute intrusion à bord du cockpit, les pilotes devaient s’enfermer à l’intérieur. Jusqu’au jour où un pilote allemand dépressif s’est lui-même enfermé à bord, entraînant 200 personnes avec lui dans son suicide. C’est une bonne métaphore : en voulant mettre à l’abri ses enfants, en voulant leur donner supposément le meilleur, on fait aussi courir un autre risque qui est celui de la grenade sociale.

Votre film souligne aussi l’omniprésence de la religion aujourd’hui. Dans une société où ce besoin de croire est fort, on vous sent attaché à cette idée que la religion, quelle qu’elle soit, reste à la porte de l’école…

ML : Avec Baya, on n’a pas tout à fait le même avis sur ce sujet….

BK : Moi je pars du constat que la religion occupe énormément de place dans l’espace public. Sans doute trop, mais c’est un fait. Il y a eu des époques où ce qui animait les gens, ce qui leur donnait un sentiment d’appartenance, c’étaient les partis politiques, les luttes sociales, eh bien en ce moment, « c’est la religion , comme le dit le directeur d’école dans le film (joué par Ramzy). Face à ces sujets, dont les enfants parlent de toute façon, je trouve qu’il serait intéressant de réfléchir à comment parler de la religion d’une façon a-religieuse…

ML : Mais ça existe déjà : en histoire, les trois grands monothéismes sont abordés et il y a aussi des cours de civisme. Moi je trouve que la religion doit rester à la porte de l’école, tout en faisant passer les valeurs d’écoute et de tolérance.

BK : Là où on se rejoint, c’est pour dire que malheureusement la religion, quelle qu’elle soit, a pris le pas sur la question de la lutte des classes. Un tel va se définir comme catholique et un autre comme musulman là où avant, c’étaient deux ouvriers ou deux employés qui luttaient pour leurs droits sociaux...

"Montrer la banlieue comme un lieu ou il fait bon vivre"

Au total, vous avez passé 10 ans à Bagnolet. Les endroits et les gens que vous filmez : la cité Maurice-Thorez, le Cin’Hoche montrent que vous vous y êtes attachés...

ML : Oui, beaucoup. D’ailleurs, une chose qui m’importait était de montrer la banlieue comme un lieu ou il fait bon vivre, sans nier évidemment certains problèmes sociaux. Je voulais que Bagnolet apparaisse comme elle est : un lieu ou il y a de la couleur, de la joie, du mélange. Car c’est ça le paradoxe : la rue est bien plus mixte que l’école.

Les nombreux habitants qui ont participé au tournage ont-ils déjà pu voir le film ?

ML : Pas encore, mais c’est prévu. Le 29 mars, on fait une grande projection au Cin’Hoche. Nous sommes évidemment très impatients de la manière dont le film sera reçu. S’il génère du débat, des questions, déjà nous nous estimerons heureux. Tout ce que je peux dire, c’est que nous avons été très touchés que l’école Jean-Jaurès, qui était celle de notre fils, nous accueille à bras ouverts pour le tournage.

Une question plus large sur la Seine-Saint-Denis : c’est un bon miroir de la France d’aujourd’hui non ? Plurielle, métissée, avec des défis de justice sociale à relever, mais aussi une certaine énergie...

BK : Oui, c’est vrai, il y a une grosse énergie, qui est bien palpable. Et je dirais que tout l’enjeu est que les gens qui vivent, qui grandissent là ne se sentent exclus de rien. Il y a des espoirs et il y a aussi des craintes, bien légitimes : par exemple, les associations, les mouvements d’éducation populaire qui travaillent et font un boulot énorme ont parfois peur de ne plus y arriver, de ne pas être assez aidés.

ML : J’ajouterais que la gentrification de la Seine-Saint-Denis qui est souvent dénoncée peut aussi être une bonne nouvelle. Evidemment, à condition que cela n’engendre pas une flambée des loyers qui repousserait plus loin des gens qui n’auraient plus les moyens d’y vivre. Mais cette arrivée de nouvelles personnes, c’est aussi un moyen de se rencontrer… à partir du moment, encore une fois, où tout le monde joue le jeu et va à l’école du quartier…

BK : Ce qui nous amène à la question des moyens. Il n’est pas normal que dans beaucoup d’écoles de Seine-Saint-Denis on alloue moins de moyens alors que l’urgence sociale y est plus grande. Des profs et des directeurs bataillent comme des malades là-bas. Ce sont des endroits à soutenir et à investir...

"Parler à un imaginaire collectif"

Autre aspect : dans votre film, le directeur d’école s’étonne un moment que le conservatoire gratuit n’attire pas les enfants de la cité, mais uniquement ceux des pavillons. Jusqu’à ce que Paul le vieil anar lui donne une astuce... Et dans la vraie vie, comment faire venir au théâtre ou au cinéma des gens qui n’en ont pas l’habitude ?

ML : Du temps de la banlieue rouge, il y avait cette idée que la culture pouvait vraiment être une culture populaire. Aujourd’hui, la culture est malheureusement très souvent vue par les classes populaires comme l’instrument de l’élitisme.

BK : C’est vrai qu’à Bagnolet, au conservatoire qui est au milieu de la cité, il n’y avait que des enfants de bobos. Moi qui ai grandi dans les quartiers populaires, du côté de Toulouse, je me l’explique ainsi : cette culture fait peur quand on ne l’a pas à la maison, ça peut complexer, donner l’impression que ce n’est pas pour vous. Je pense que c’est donc à ces endroits-là – les théâtres, les cinémas, les créateurs - d’aller vers les gens. Mais plus que tout, c’est le rôle fondamental de l’école de faire accéder tout le monde à la culture.

De plus en plus de théâtres, de compagnies placent aussi les habitants en situation de création ou partent en tout cas de leurs situations de vie, de leurs questionnements…

ML : Pourquoi pas, ça peut être intéressant... Mais la culture, ça ne veut pas forcément dire parler de ses propres problèmes. Au contraire, le succès du cinéma populaire, c’est aussi de faire rêver à travers ce qui n’est pas soi. Il ne faut pas nécessairement renvoyer les gens à leur propre image pour les toucher. Je vous prends l’exemple de Royal de Luxe à Nantes : les enfants, les adultes sont bouche bée devant leur énorme éléphant mécanique, et ça ce n’est pas une question de classe sociale. C’est juste que ça parle à un imaginaire collectif…

Pour finir en chansons, votre film termine sur un défilé de la Grande Parade Métèque qui existe réellement et sur une belle chanson disco, intitulée « A Bagnolet »...

BK : La Grande Parade Métèque, on y tenait vraiment. Ce collectif d’habitants, qui défile une fois l’an en musique à travers plusieurs villes de Seine-Saint-Denis pour défendre l’idée d’une France métissée, de toutes les cultures, ça nous va bien.

ML : Oui, on voulait finir sur l’idée de la fête. Pour ce qui est de la chanson sur Bagnolet, je me suis demandé quelle musique pouvait fédérer tout le monde et qui ne serait pas trop un marqueur social. Bien sûr, il y a le rock de Paul, mais c’est une musique de contre-culture qui lui est propre. C’est comme ça que je suis tombé sur le disco. Guillaume Atlan, qui était auparavant dans le groupe des Supermen lovers, en a composé la musique. J’espère vraiment que la chanson comme le film seront vus comme un hommage à Bagnolet.

Propos recueillis par Christophe Lehousse
Photo :@Franck Rondot

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