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Marie Chaix, pionnière des urnes

En cette année électorale, nous revenons sur quelques conquêtes marquantes de la démocratie française. Retour ici sur ces femmes de Seine-Saint-Denis candidates à des élections de l’entre-deux guerres, alors qu’elles n’avaient pas encore le droit de vote. Parmi elles, la militante Marie Chaix, élue maire-adjointe en 1925 à Saint-Denis.

Le 10 mai 1925, à l’issue du dépouillement de ces élections municipales, Marie Chaix n’en revient pas. Elle vient d’être élue, à 39 ans, elle l’ouvrière brodeuse, mariée à Ernest Chaix, facteur à Saint-Denis. Présentée par le tout jeune Parti communiste – il a été créé cinq ans auparavant – , elle fait partie de ces femmes présentes sur les listes aux élections municipales de mai 1925 pour protester contre leur inéligibilité. Elle recueille 7 114 voix, mais est la plus mal placée de la liste avec 267 voix de moins que le maire Louis Laporte. L’assemblée municipale de Saint-Denis va plus loin, en l’élisant le 17 mai, maire-adjointe chargée des affaires sociales. L’hebdomadaire local conservateur fulmine contre « cette personne légalement indésirable » et multiplie les mises en garde contre cette « usurpation de fonctions administratives » par une femme et « [susceptible] de nuire à un grand nombre de citoyens ».

Révocation

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Le conseil de préfecture du département de la Seine annule son élection le 27 mai, et après un pourvoi devant le Conseil d’Etat en juin de la même année, la requête est rejetée le 29 janvier de l’année suivante.
C’est le journal communiste de Saint-Denis, L’Emancipation, qui annonce au début de mois de mai la candidature de Marie Chaix sur la liste du Bloc ouvrier et paysan, soutenue par le Parti communiste où elle milite depuis plusieurs années. Les Françaises n’ont alors pas le droit de vote même si la réglementation électorale n’interdit pas explicitement leur candidature. Un an après la victoire du cartel des gauches aux élections législatives de 1924, le Parti communiste présente une dizaine de candidates en région parisienne mais aussi en région. Dans son programme, il réclame le droit de vote pour les travailleurs des deux sexes, à partir de 18 ans, et l’éligibilité des femmes.

En même temps que Marie Chaix, trois autres femmes sont élues en banlieue parisienne : Augustine Variot à Malakoff, Marguerite Chapon à Villejuif et Marthe Tesson à Bobigny, dont une école porte le nom.
En attribuant le nom de Marie Chaix à la salle du conseil municipal en mars de cette année, la ville de Saint-Denis « veut rendre hommage à ces femmes pionnières qui ont osé s’engager contre l’interdit et reconnaître que des partis politiques de gauche se sont battus pour accéder à ces fonctions représentatives », déclare Oriane Filhol, maire-adjointe aux solidarités, à la prévention, aux droits des femmes et à la lutte contre les discriminations.

Les femmes et la Première Guerre mondiale

Pour mieux comprendre la poussée du mouvement féministe, au lendemain de la guerre et lors de ces élections municipales de 1925, il faut revenir quelques années en arrière, au moment du déclenchement du conflit, le 7 août 1914. Alors que les hommes partent à la guerre, les champs et les usines sont désertés par les forces vives bien que les femmes à la campagne, participaient au dur labeur « bénévolement ». Pour preuve, en août 1914, Viviani, président du Conseil, fait appel aux femmes pour qu’elles achèvent la moisson puis qu’elles entreprennent les travaux de l’automne. « Debout femmes françaises… Remplacez sur le champ de travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés ! »

Les « munitionnettes » dans l’industrie de guerre

L’industrie n’est pas en reste, et doit faire appel aux femmes pour produire des armes, on les avait alors surnommées « munitionnettes ». On peut lire le témoignage d’une femme dans son journal, au lendemain de la guerre : « Chaque obus pèse sept kilos. En temps de production normale, 2 500 obus passent en 11 heures entre ses mains. Comme elle doit soulever deux fois chaque engin, elle soupèse en un jour 35 000 kg. Au bout de 3/4 d’heure, je me suis avouée vaincue. Arrivée fraîche et forte à l’usine, ma compagne a perdu ses belles couleurs et n’est plus qu’une mince fillette épuisée. Je la regarde avec stupeur et ces mots résonnent dans ma tête : 35 000 kg. »

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Quelques candidates féminines du Bloc ouvrier et paysan, de g à d : Lucienne Marrane, Suzanne Girault, Marguerite Faussecave, Charlotte Davy, Alice Burodeau, Madeleine Ouin.

Le droit de vote accordé partout sauf en France

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, de nombreux pays accordent le droit de vote aux femmes, en particulier en Europe. Les Allemandes, les Anglaises, les Irlandaises, les Hollandaises, mais aussi les Canadiennes et Américaines acquièrent enfin le droit d’être citoyennes. Il faudra attendre la Seconde Guerre mondiale, celle-ci constituant une étape décisive pour l’accès au suffrage des femmes en France. Pendant la guerre, de nombreuses femmes travaillent, participent à l’effort de guerre et rejoignent la Résistance. « Les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes » constitue le texte de l’ordonnance signée le 21 avril 1944 par le général De Gaulle. Un an après, le 29 avril 1945, 12 millions de femmes votent pour la première fois lors des élections municipales.

Claude Bardavid
Photo de une :
Salle du conseil municipal où siégea quelques semaines Marie Chaix (archives municipales Saint-Denis)

puis Marthe Tesson, élue maire-adjointe à Bobigny puis révoquée

Le droit de vote des femmes, une longue marche en avant

Septembre 1791 : Olympe de Gouges publie la Déclaration des droits des femmes (article 10 : « La femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également le droit de monter à la tribune »).

1893-1902 : Instauration du vote des femmes en Nouvelle-Zélande (1893) et en Australie (1902)

3 mai 1908 : manifestation à Paris pour le droit de vote des femmes

16 juillet 1909 : A la Chambre des députés, un rapport propose l’électorat et l’éligibilité des femmes dans les mêmes conditions que les hommes ;

1916 : Proposition de loi Barrès à la Chambre des députés pour le « suffrage des morts » en vue de permettre aux veuves et mères de soldats tués à la guerre de voter.

1918 : La Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Russie soviétique et la Pologne instaurent le vote des femmes.

20 mai 1919 : La Chambre des députés adopte pour la première fois une proposition de loi instaurant le vote des femmes par 329 voix contre 95.
Les Etats-Unis, la Tchécoslovaquie et l’Autriche, instaurent le vote des femmes

21 novembre 1922 : Le Sénat refuse d’examiner les articles de la proposition sur le vote des femmes (156 voix contre 134)

Mai 1925 : Profitant d’une lacune dans la réglementation, le Parti communiste place des femmes en position éligible sur les listes pour les élections municipales dans toutes les communes de la banlieue parisienne. Les élues siègeront jusqu’à l’annulation de leur élection par le Conseil d’Etat.

4 juin 1936 : Léon Blum, lors du Front populaire, nomme trois femmes sous-secrétaires d’Etat : Cécile Brunschvicg, présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF) à l’Education nationale, Suzanne Lacore à la santé publique et Irène Joliot-Curie à la recherche scientifique.

30 juillet 1936 : La Chambre des députés se prononce pour la sixième et dernière fois pour le vote des femmes, par 459 voix contre 0. Le Sénat n’inscrira jamais ce texte à son ordre du jour.

24 mars 1944 : A l’Assemblée consultative provisoire, l’amendement Fernand Grenier instaurant le vote des femmes est adopté par 51 voix contre 16.

21 avril 1944 : L’article 17 portant organisation des pouvoirs publics en France après la Libération dispose que « les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ».

29 avril-13 mai 1945 : premier vote des femmes aux élections municipales

21 octobre 1945 : Premier vote des femmes dans un scrutin national (référendum et Assemblée constituante). 33 femmes sont élues membres de l’Assemblée nationale constituante (17 communistes, 6 socialistes, 9 MRP, 1 PRL)

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