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La Toile Blanche filme les quartiers populaires à hauteur d’homme

Voilà onze ans que cette association d’insertion basée à Saint-Denis intègre des jeunes pour leur faire découvrir le monde du cinéma en les faisant participer à des court-métrages documentaires. Son but : filmer le patrimoine matériel et immatériel des quartiers populaires et leur bouillonnement de vie, loin des clichés réducteurs.

Un récit poignant du sauteur en longueur handisport Jean-Baptiste Alaize, mutilé lors du génocide au Burundi et qui s’est reconstruit grâce à l’athlétisme, un documentaire exceptionnel sur les écrits d’un menuisier du XIXe siècle conservés à la médiathèque de Saint-Denis et analysés par le philosophe Jacques Rancière, ou encore un film tout en sensibilité sur une pièce du Studio Théâtre de Stains portant sur une prison pour femmes...
Voilà le nouveau millésime de l’association La Toile Blanche, montré fin juin au cinéma Le Méliès de Montreuil. A partir de septembre, ces 9 court-métrages documentaires, qui s’ajoutent aux 41 déjà réalisés par l’association, seront diffusés avant les séances principales dans bon nombre de salles d’Ile-de-France, et même de France.

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Le sauteur en longueur Jean-Baptiste Alaize

En onze ans d’existence, La Toile Blanche n’a jamais dévié de son objectif initial : montrer les quartiers populaires comme ils sont, et non pas comme ils sont fantasmés. « L’idée, c’est à la fois de filmer les quartiers populaires à hauteur d’homme, d’être dans le contrepoint des représentations habituelles - souvent faussées - de ces territoires, et aussi de permettre à des jeunes attirés par l’image de mettre le pied dans un monde tout de même assez fermé », explique Sami Lorentz, réalisateur et co-fondateur de la structure avec Audrey Espinasse.

Tremplin vers les métiers du cinéma

Sur les quatre dernières années – correspondant au lancement de « Filmer la ville », l’un des programmes phares de l’association – ce sont ainsi 350 stagiaires qui sont passés par la structure, orientés par les missions locales des villes ou tout simplement attirés par le bouche à oreille.
« Au début, je voulais juste faire du montage vidéo, le cinéma me paraissait un peu inaccessible. Et puis, la Toile Blanche a changé mon rapport à ce monde. C’est une bonne porte d’entrée qui nous permet de nous sentir plus légitimes dans ce domaine », témoigne Tom, 20 ans. Ce Bondynois, aiguillé vers La Toile Blanche par la mission locale de sa ville, y aura passé au total 5 semaines en stage, travaillant notamment avec d’autres stagiaires sur un court-métrage plein d’humanité sur deux écrivaines publiques à Bagnolet. S’ils n’ont pas choisi le sujet du court – décidé en amont – leur travail, encadrés par des professionnels du cinéma, aura été très varié : accumulation d’information - « on a par exemple appris que ce métier était le descendant des scribes égyptiens » - recherche des bons personnages, travail sur l’écriture, et découverte des postes de cadreur, preneur de son et éclairagiste le jour du tournage.
« Moi, ça m’a apporté une maîtrise de l’écriture », renchérit Pascal, cinéaste amateur de 22 ans ayant déjà réalisé plusieurs petits documentaires sur les liens culturels entre la France métropolitaine et Mayotte. Un stage dont tous sont ressortis avec une attestation de compétences acquises, une première expérience du monde professionnel, et de bonnes références à faire valoir par la suite. « 74 % des jeunes passés chez nous en stage ont une sortie positive et décrochent à terme un emploi », souligne ainsi Audrey Espinasse.

"Montrer qui on est"

Soucieuse de servir de tremplin à des jeunes ayant des envies de cinéma mais ne sachant pas toujours comment les réaliser, La Toile Blanche permet aussi à des stagiaires de prolonger l’expérience en tant que services civiques, sur des missions plus longues de 8 mois. C’est le cas de Dayim Kaboré qui, en parallèle de son BTS audiovisuel, s’est fait la main sur plusieurs sujets réalisés pour l’association – qu’il s’agisse de court-métrages ou d’interviews de personnalités engagées diffusées sur les réseaux sociaux (La Toile Blanche s’apprête ainsi à diffuser prochainement celles de l’écrivain-musicien Gaël Faye et du photographe Yann-Arthus Bertrand).

« J’aime beaucoup le travail que je réalise pour eux : ça m’apporte de la connaissance. J’ai pu mettre en application ce que j’avais appris dans le cadre de mon BTS », abonde ce jeune Montreuillois. « Et puis, une autre dimension qui me plaît à La Toile Blanche, c’est leur souci de montrer les quartiers populaires comme ils sont. Si on se penche tellement sur la Seine-Saint-Denis dans les documentaires, c’est pas parce qu’on est chauvins, mais pour rappeler qui on est, qu’ici on fait aussi plein de choses bien », souligne Dayim.

« Les stagiaires que nous recevons ont souvent une appartenance très forte à la Seine-Saint- Denis, et en même temps la conscience que leur territoire n’est pas représenté à sa juste valeur. On part donc souvent de leurs envies ou de leurs idées pour aller vers les sujets traités. Et en même temps, on s’efforce toujours de tendre vers l’universel pour toucher un maximum de monde », développe Audrey Espinasse, co-fondatrice de La Toile Blanche.
C’est le cas de courts-métrages remarquables, comme « Vitusha et Sarujan », l’histoire d’un couple de jeunes de la seconde génération d’immigrés ou de « Babcock, une histoire ouvrière ». Ce documentaire revenant sur l’histoire de cette usine de fabrication de chaudières qui a fermé ses portes à La Courneuve en 1978, revisite en même temps l’histoire des luttes sociales. Emouvant par la qualité de ses témoignages, il va d’ailleurs être étoffé et fera l’objet d’un 52 minutes pour la télévision, là encore avec des postes réservés à des stagiaires.

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La danseuse Ludivine Mirre au CND Pantin

Une autre bonne nouvelle pour l’association – qui se bat sinon pour ses quatre postes de permanents et son existence-même – est notamment le fait de voir son réseau de salles partenaires grandir à Paris et même à l’extérieur de l’Ile-de-France : 100 salles en Aquitaine, 80 en PACA, des partenaires en Rhône-Alpes…

« C’est un motif de satisfaction, car cela nous permet aussi de travailler sur les représentations des quartiers populaires en dehors de la Seine-Saint-Denis, insiste Sami Lorentz. Et d’évoquer spontanément l’exemple de ces spectateurs parisiens, tombés par hasard sur le court-métrage « Denise d’Aubervilliers ». « A travers elle, ils redécouvraient l’histoire des grands ensembles, de l’habitat insalubre et des Trente Glorieuses, des gens, comme ils nous ont dit, qu’ils croisaient mais ne rencontraient jamais. » Sur La Toile Blanche, des vies se racontent, et des envies naissent.

Christophe Lehousse

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