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Basile de Bure, les yeux dans les Verts

Dans « Deux pieds sur terre », le journaliste indépendant Basile de Bure suit toute la saison 2018-2019 des moins de 15 ans du Red Star. Mais au-delà de l’épopée sportive, ce récit enlevé et empathique dessine surtout le portrait d’une jeunesse française, celle des quartiers populaires. Interview avec l’auteur, couronné en novembre du prix Sport Scriptum pour ce premier ouvrage très réussi.

Vous partiez avec une intention : raconter un âge-charnière dans la vie de jeunes aspirants footballeurs, les moins de 15 ans. Mais pourquoi avoir choisi le Red Star pour ça ?

Mon but, c’était effectivement de donner à voir les étapes, voire les sacrifices par lesquels il faut passer pour devenir pro. Je voulais donc une équipe dans laquelle je serais sûr de voir des signatures en centre de formation et peut-être par la suite de futurs pros. Je suis donc allé observer pas mal d’équipes pour ça en région parisienne : Montfermeil, Torcy, Drancy, le Racing Colombes, Montrouge. Et puis quand j’ai vu le Red Star jouer à Bauer, j’ai eu un coup de foudre : le jeu déployé, la technique, les personnalités des jeunes, je suis tombé sous le charme.

Peut-être le fait que le Red Star soit un club historique, avec une identité très forte, a-t-il aussi aidé ?

Oui, c’était un univers idéal pour mon livre. Tous les ingrédients sont là, le 4e plus vieux club français et effectivement avec une forte identité : club de la banlieue rouge, avec une tradition politique d’extrême gauche, antifasciste. Des figures tutélaires : Jules Rimet, fondateur du Red Star et père de la Coupe du Monde, Rino Della Negra, joueur résistant, membre du réseau Manouchian et fusillé par les Allemands au Mont Valérien en 1944… Le plus intéressant est que ces valeurs perdurent aujourd’hui avec par exemple le Red Star Lab, une association au sein du club qui organise des activités au sein de la culture et des arts pour sortir un peu les garçons de leur obsession du football.

Pourquoi ce titre : « Deux pieds sur terre » ?

Déjà parce que pendant une année, c’est ce que j’ai vu le plus : deux pieds sur un gazon. Et aussi parce que ce qui m’a le plus frappé chez ces garçons, c’est leur maturité. Ce sont des enfants à qui on demande de progresser très vite et qui de ce fait là, grandissent très vite. Ils doivent apprendre, plus vite que les autres, à faire face à l’échec. Parfois, ils portent aussi les espoirs d’ascension sociale de leur famille et savent que le foot est ce qui peut les sortir de leur condition.

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Les U15 de la saison 2018-2019

Sur l’effectif que vous avez suivi, 9 joueurs sur 15 ont intégré un centre de formation. C’est beaucoup, mais surtout assez inhabituel. Ceux qui passent au travers ont-ils les outils pour rebondir en cas d’échec ?

Au Red Star, je dirais que oui, car il y a un vrai travail du club là-dessus. Les éducateurs ne perdent pas de vue l’âge des enfants, ils essaient de dédramatiser les enjeux autour du football. Et en même temps que des footballeurs, ils veulent en faire des hommes avec une éducation, des valeurs, au moyen d’outils comme le Red Star Lab justement. Après, il y a évidemment beaucoup de déception quand un joueur reste sans centre de formation à l’issue des U15. Ça l’est d’autant plus que, même entre amis, il y a cette fierté qu’on se doit d’avoir : « un garçon, ça ne pleure pas »... C’est par exemple arrivé au gardien Nadir et au milieu de terrain Jhon, deux des héros de mon livre, et dans leur cas, c’est particulièrement injuste…

Pourquoi ?

Parce que les deux ont été victimes des standards de détection à la française. A savoir qu’en France, même si ça s’est calmé depuis une dizaine d’années, les recruteurs ont tendance à faire passer le gabarit avant la technique, ce qui est beaucoup moins le cas en Espagne. Or Jhon et Nadir – c’est encore plus vrai pour un gardien – figurent parmi les petits pour leur âge. Les deux ont évidemment encore du mal à se projeter sur un autre futur que footballeur, et pour l’instant c’est normal. Car jusqu’en U17, ce n’est pas trop tard. Alex, un autre joueur des U15, a par exemple signé au centre de formation de la Real Sociedad après une super saison chez les U16… Et on a vu par le passé plusieurs exemples de joueurs qui ont rattrapé le train en marche. Très souvent, les jeunes citent ainsi Riyad Mahrez, un joueur qui a joué en amateurs jusqu’à très tard avant de connaître une trajectoire fulgurante en Angleterre (champion d’Angleterre avec Leicester, puis Manchester City).

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Nadir, Jhon, Esaïe et Sean, 4 des héros de "Deux pieds sur terre"

Encore plus qu’un récit d’équipe, vous faites le portrait de la jeunesse des quartiers populaires : vivante, métissée, pressée, connectée. Bref, à mille lieues des préjugés qu’on entend trop souvent…

Oui. Très vite, je me suis rendu compte que mon histoire allait dépasser le cadre du football et c’était un grand défi pour moi : je voulais montrer comment ces garçons tordent le cou au quotidien aux clichés sur la jeunesse des quartiers. Des clichés qui circulent encore plus en ce moment avec ces déclarations de Darmanin dans la plus grande tradition sarkozyste, qui ont tendance à stigmatiser ces jeunes. Moi au contraire, je voulais montrer l’intelligence, la richesse, l’humour aussi de ces garçons. Et surtout rappeler qu’en dehors du foot à haute dose, ce sont des ados comme les autres, avec les enthousiasmes, les passions dévorantes et les doutes propres à cet âge-là.

Les U15 que vous avez suivis cette année-là terminent 2e de leur championnat, derrière Torcy. Mais on a l’impression qu’à vos yeux, ça rajoute encore à leur charme… Vous défendez un football un peu romantique et la figure du « perdant magnifique »…

Oui, je le revendique ! Un vieux dicton du foot dit qu’on ne se souvient que des gagnants, mais moi je ne suis pas complètement d’accord. Et la Hongrie de 54, les Pays-Bas de Cruyff, les Bleus de 82, ce ne sont pas des contre exemples, peut-être ? Les U15 de cette année-là, c’est tout à fait ça : il leur a sans doute manqué d’être un peu tueurs contre les petites équipes, ils ont laissé échapper des points un peu bêtement, mais à chaque fois qu’ils jouaient contre un rival direct, le PSG ou Torcy, ils gagnaient par 4 buts d’écart ! Ce n’étaient pas les rois du bilan comptable, mais le talent et la solidarité, c’étaient eux !

Votre récit revient aussi sur le cadre général du club, qu’on sent à la croisée des chemins : tout l’enjeu pour le Red Star est d’accéder à la Ligue 2 voire à la Ligue 1 sans perdre son âme populaire, ce qui se cristallise notamment dans la question du stade...

En fait, il y a deux choses. Pour pouvoir ouvrir un centre de formation, un club doit se maintenir deux années de suite en L2 ou accéder à la L1, d’où l’insistance du club pour y parvenir dans les prochaines années. (Le Red Star, actuellement en National, doit donc pour l’instant se contenter d’une « Académie » qui accueille les U16 en convention avec le lycée Paul Eluard de Saint-Denis, ndlr). Le centre de formation est effectivement une très bonne idée, compte tenu de la densité de talents qu’il y a en Ile-de-France. Le jour où le Red Star l’aura, ils ne seront pas contraints de dire adieu à leurs meilleurs éléments après les U15.
Mais ensuite, cette accession à la Ligue 1 amène avec elle un vrai défi : comment grandir sans perdre son âme ? Il y a en effet un risque que le côté populaire du club se perde avec les intérêts financiers propres à l’élite. C’est particulièrement palpable dans la question de la rénovation du stade Bauer. Mais la mairie et le club ont conscience de ces enjeux puisqu’une des demandes fortes qui ressort de la récente consultation populaire sur le stade est que des places restent accessibles à des prix modiques...

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Dans quelle mesure ces jeunes aspirants pro ont-ils été affectés par la crise du Covid ?

C’a été dur pour tout le monde. Pour ceux qui avaient intégré un centre de formation, l’impact a surtout été psychologique : le confinement a surgi pour eux au pire moment, celui auquel ils commençaient à trouver leurs marques. Ça a donc coupé leur élan et leur progression a pu en être retardée. Pour ceux qui n’ont pas signé, comme Nadir, c’a été encore plus dur : lui qui s’était retrouvé sans centre de formation à l’issue des U15 s’était remobilisé pour faire une super saison en U16. Celle-ci lui avait valu d’être convoqué à l’essai par Saint-Etienne. Et là-dessus, paf, confinement et annulation de la convocation. De quoi croire à une forme de malédiction… Mais le garçon sait s’accrocher et tente de rebondir cette saison à Montrouge, club qui s’est fait une spécialité de relancer les jeunes passés au travers des premiers recrutements.

Enfin, êtes-vous resté en contact avec vos jeunes héros ?

Oui, avec tous ! Pour rester en contact avec eux je me suis mis à Snapchat… Et puis, je leur ai envoyé à tous le livre à sa sortie en septembre et leur retours ont été assez émouvants. Jhon m’a par exemple dit : « C’est le meilleur livre que j’aie jamais lu ». Ça signifie beaucoup de la part de jeunes qui ne sont pas forcément des grands lecteurs. On se voit régulièrement avec ceux avec qui j’avais noué des liens plus forts : Nadir m’a accompagné dans la promotion du livre et est devenu un vrai pro des médias ! Ce que je trouve beau entre eux, c’est la solidarité dont ils font preuve les uns envers les autres : sur les réseaux sociaux, dès qu’un d’entre eux s’illustre, ils le partagent. Ils le disent eux-mêmes, c’est une famille, une famille qui s’est choisie, et ça je crois que c’est pour la vie. »

Propos recueillis par Christophe Lehousse
Photos (dans l’ordre d’apparition) : ©Astrid di Crollalanza
©Basile de Bure
©Francesca Mantovani

- Deux pieds sur terre, de Basile de Bure, Prix Sport Scriptum 2020, Flammarion, 20,90 euros

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