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Abraham Poincheval : L’artiste qui a choisi d’habiter sa sculpture

Dans le cadre du 1% artistique, Abraham Poincheval a installé un monolithe dans la cour de récréation du collège Gisèle-Halimi à Aubervilliers. Après un ours empaillé, un rocher, une statue de bois, c’est lui que l’artiste contemporain a choisi d’habiter pendant une semaine. Interview.

Avant de rentrer dans cette sculpture, avez-vous imaginé ce qui allait se passer ?
C’est ce qui est bien avec les projets. On met en place un élément, une cour de jeux. Et à partir de là, il se passe des choses ou il ne s’en passe pas. Ce qui m’intéresse c’est de faire une véritable expérience. Pour la fabrication de la sculpture tout est structuré mais le reste est laissé à des espaces plus libres.

Avoir un espace de liberté est encore plus important aujourd’hui. Ne pas tout jalonner. Ne pas se dire que tout est structuré jusqu’à ses derniers jours. Plus on avance dans la vie, plus on se rend compte que tout est un ensemble de circonstances, de rencontres, d’actions qui produisent des phénomènes qui s’enchainent ou ne s’enchainent pas.

Les adolescents ont soif de cette liberté...
Oui et en même temps, c’est un moment où on se construit socialement. Et cette construction sociale n’est pas toujours évidente. On peut être en rupture. Même si ça se passe bien, on peut le vivre difficilement. Cette espèce d’endroit à la charnière m’intéresse. Beaucoup de mes projets sont des histoires de charnières, d’entre-deux où on avance, où on fait corps avec la pierre, où on couve des œufs, où on se dit que c’est possible ; ou que ce n’est pas possible mais qu’on a envie d’essayer.

Et vous quel adolescent ou pré-adolescent étiez-vous ?
Oulah. J’ai eu de la chance d’avoir eu certains professeurs qui m’ont bien défendu. Ça n’a pas été une chose très simple l’école. Mais en même temps j’y ai fait plein de rencontres. Mon chemin se fait comme pour beaucoup je pense... avec un prof ou deux qui se sont dit : « Tiens, lui, il ne répond pas trop au carnet, mais bon peut être qu’il y a un truc ». Ils ont aussi décidé, à un moment, de mettre certaines notes de côté et de me faire confiance. S’il n’y a pas de gens comme ça... C’est aussi ce qui m’a permis d’être là aujourd’hui, de faire des projets comme celui-là. C’est marrant parce que ce sont des gens avec qui je suis encore très lié. On continue à échanger. Je me sens redevable envers eux.

C’est l’occasion de leur dire que tout est possible, que rien n’est infaisable ?
Oui en partant d’une idée, si on la tient un peu, si on y tient, qu’on y est attentif. Ce n’est pas non plus des chemins tout tracés. On passe par des chantiers, par des ornières, par des no man’s land mais cela fait partie du jeu. Et tout à coup, ça s’ouvre d’un coup et là on arrive à travailler avec de plus grosses structures, c’est plus ouvert. C’est le jeu. C’est ça qui est bien.

Vous étiez l’assistant de Marina Abramovic, une artiste contemporaine qui interroge le corps à travers des performances.
J’ai bossé six mois pour elle, quand j’étais étudiant. Et à cette époque je ne pensais pas du tout que je ferai de la performance. Ce n’était pas du tout mon idée au départ. C’est venu beaucoup plus tard. Mais la question du corps était là. Quand je suis sorti des Beaux-Arts comme beaucoup d’étudiants j’étais assez désargenté. Je me disais avec quoi je peux commencer : j’ai déjà un corps je peux en faire mon atelier... portatif.... Je l’ai toujours avec moi. Pas besoin d’un local pour le stocker... à part mon appartement. C’est notre plus grand dénominateur commun : tous les gens qui viennent voir des expos ont un corps.

Vous vous regardez souvent dans un miroir ?

Pas si souvent, c’est ce dont je me suis aperçu. C’est pour ça que je suis de l’autre côté du miroir comme Alice au pays des merveilles. J’aime ce qui est un peu caché : le derrière du tableau, j’ai toujours rêvé d’habiter un musée la nuit. C’est toutes ces choses qui continuent à m’agiter. L’envers du décor. Les coulisses.
Quand je suis sorti des Beaux-Arts, je faisais de la restauration historique. Aller chercher des fresques était un des trucs que je préférais faire quand je faisais ce boulot. Quand on arrive dans un endroit et qu’on a tout face à soi. On se dit : là il y a peut-être quelque chose. Et puis d’aller faire une petite fouille et tout à coup de s’apercevoir qu’un petit truc apparait. On ne sait pas trop ce que c’est. Et tu commences à imaginer que cela peut couvrir tel endroit et qu’il se passe ça et que là-bas il y a autre chose.

Généralement vos performances ont lieu dans l’espace public, ou dans des musées...
Cela m’intéresse d’aller à la rencontre d’espaces et de voir comment ils sont vécus. Cela a pu être un parc, une aire de repos, un parking comme lorsque j’ai fait « La bouteille » tout le long du Rhône (ndr : En 2015, Abraham Poincheval avait habité pendant une semaine dans une bouteille en verre qui descendait ce fleuve). S’apercevoir que tous ces lieux créaient des usages. Voir comment tous ces gens se les appropriaient et réinventaient ces espaces par des pratiques.

D’où vient votre envie d’enregistrer ?

Les premiers instruments d’enregistrements, la préphotographie, m’ont toujours intéressé. Toutes les façons qu’on a eu de noter le son, d’enregistrer le son... avec des inventions hurluberluesques. Mes parents étaient dans la radio. A un moment donné aussi, j’ai beaucoup bricolé les bandes, les ReVox (ndr : enregistreur utilisé en radio). J’en garde un souvenir incroyable. La radio, j’ai trouvé ça sublime. C’était les radios libres. Mes parents partaient faire des enregistrements en voiture pour aller prendre des gens qui parlaient de choses qu’ils vivaient à un moment donné. Je trouvais ça émouvant.

Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez ?

Je travaille à créer un abri pour les marcheurs sur le chemin de Compostelle. L’endroit est très très beau. Il y a énormément de cailloux, des énormes boules granitiques. Ils ont tout de suite pensé à moi. Ils se sont dit Abraham c’est son truc d’habiter les rochers. Donc on est en train de travailler à un rocher habitable.
Je travaille avec des apiculteurs sur un autre projet qui est d’habiter une ruche avec des abeilles, un espace habité par une société de 20 000 à 50 000 individus. En 2020, j’ai fait les premiers tests.

Les abeilles ont une organisation très hiérarchique. A quel niveau pouvez-vous vous y insérer ?
Justement, c’est la question. Et c’est un vrai boulot. J’ai compris qu’il fallait que je travaille vraiment. La posture. Ce que je dégage. Par exemple elles sont hyper sensibles aux odeurs, aux réactions qu’on peut avoir, aux tensions.

Vous avez prévu un sas pour manger ?
Non, l’idée c’est de vraiment manger avec elles. Après on va peut-être modifier cette idée... Avant de rentrer dans la ruche, nous avons prévu tout un travail diététique pour que je n’ai pas trop d’odeurs. Elles pourraient être dérangeantes et les agacer. Du coup, on bosse avec une super équipe, des gens vraiment bien qui travaillent énormément avec les abeilles. C’est une entreprise qui fait de l’apiculture douce en respectant l’animal. Les produits qu’ils proposent sont ensuite remis aux abeilles pour qu’ils soient rechargés en vibrations. Ça peut paraître un peu extra-terrestre mais c’est super intéressant. Ce sont des personnes avec lesquelles on peut imaginer de vivre dans une ruche. Ce n’est pas gagné mais... Il y aura un pavillon des abeilles où le public pourra entrer sans avoir à faire aux abeilles.

Qu’avez-vous fait dans cette ruche ?

Je me suis enduit toute la tête de miel et les abeilles sont venues. J’en avais une centaine sur la tête qui s’activaient. C’était trop fort. Je pouvais marcher, discuter. Elles étaient là, me prenaient la tête, me massaient. C’est un truc de folie. Je me suis lavé. Il n’y avait plus rien. Mais elles sont revenues. J’imagine qu’il y avait un peu de goût de miel.

Elles vous butinaient ?
Elles vous lèchent, elles vous mordillent, elles vous piquent sans envoyer de venin. On dit que l’acupuncture ce sont les abeilles. Connaissez-vous le soin des abeilles ? Découvert par les soviétiques pour guérir les gens un peu asthmatiques. Moi qui suis assez allergique aux pollens, aux foins, quand je suis arrivé il y a deux abeilles qui m’ont piqué dans les glandes lacrymales et le nez. Une heure après je n’avais plus aucune manifestation allergique.

Ce sont elles qui vont nous sauver ?
Je ne sais pas. En tout cas, il y avait une intention. On s’imagine toujours des choses.

Mais c’est douloureux une piqûre d’abeille ?
Oui mais au bout de dix, vous vous habituez... surtout si vous mettez du miel. Cela apaise tout de suite. Le dernier jour s’est plutôt bien passé. Nous commençons à être vraiment dans une espèce de rapport très doux mais au début ça a été tendu. C’est un apprentissage sur soi.

Couver des œufs3, marcher sur des nuages4, habiter une ruche... et entre chacune de vos performances comment s’écoule le temps ?

C’est comme les gens qui font du parapente. Il y a quelque chose qui est de l’ordre de l’adrénaline qui est enthousiasmant. Les petites choses du quotidien, du banal qu’on oublie tous parce qu’on est occupé par 30 000 choses ressurgissent du coup. Ce sont des pièces qui m’apprennent à voir, à être attentif.
Ce sont des ateliers pour moi où il faut prendre sur soi, il faut réinventer un quotidien, il faut se structurer à l’intérieur, il faut réussir à tenir. Du coup, une fois terminé, on redécouvre son quotidien. Tout ce qui semblait aller de soi. Je trouve que c’est super important. Cela crée à nouveau une présence avec le plaisir de la redécouverte.

Propos recueillis par Isabelle Lopez

1 En 2011 avec le Gyrovague, Abraham traverse les Alpes en poussant un cylindre qui filme son périple et qu’il peut habiter

2 En 2014, Abraham entre dans la peau d’un ours. Pendant 13 jours, il vit 24/24 dans cet animal exposé au Musée de la Chasse et de la Nature.

3 En 2017 au Palais de Tokyo, Abraham couve onze œufs de poule pendant trois semaines. Neuf ont éclos.

4 En 2019, suspendu à une montgolfière survolant une forêt au Gabon.

Reportage et vidéo sur la performance de Abraham Poincheval à découvrir ici

Photos par Sylvain Hitau

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