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Rencontre avec Kheiron

L’humoriste Kheiron s’inspire des années qu’il a passé auprès de jeunes décrocheurs pour réaliser son deuxième long-métrage « Mauvaises herbes ». Une comédie tendre tournée à Montreuil qui sort le 21 novembre prochain. Réalisateur, scénariste, comédien, le Stanois y joue aux côtés de Catherine Deneuve, André Dussollier, Médine et Fianso. Il nous explique à quel point cette période de sa vie a été fondatrice pour lui.

Comment vous est venue l’idée de « Mauvaises herbes » ?

"Sans les 4 années passées au "Fil continu", un programme qu’on a créé pour aider des enfants décrocheurs, je n’aurais jamais écrit « Mauvaises herbes ». Ces années m’ont aidé dans ma réflexion, mon approche éducative mais aussi pour écrire ce film. Je ne connaissais pas ces gamins. Mais je ne voulais pas lire leurs dossiers. Car je ne voulais pas arriver avec un a priori. Je les observais beaucoup. A force de passer mes journées à les regarder : voir qui s’amuse, qui ne s’amuse pas, pourquoi celui-là a mal pris le truc de l’autre etc., je me suis mis à faire la même chose le soir sur scène, reprendre leurs tics par mimétisme. Avant cette période, je faisais des spectacles comiques dans le noir comme tous les humoristes. Je racontais mes histoires, mes sketchs. Grâce à cette observation, j’ai commencé à allumer la salle au fur et à mesure. Et j’ai pris beaucoup de plaisir à observer le public et à faire ce que je faisais avec les petits : un système de mentalisme où je leur posais des questions. Je m’intéressais à eux. En fonction de leurs réponses, je créais des situations. J’ai trouvé mon style dans cette salle du collège Gustave-Courbet de Pierrefitte. C’est beau, parce que ces gamins, non seulement je les ai aidés à évoluer mais ils m’ont aidé à trouver mon style. C’est grâce à eux que j’ai choisi cette manière d’appréhender mon métier."

Qu’est-ce qui est vrai dans cette histoire ? Est-ce qu’il y a des jeunes qui vont se reconnaitre ?

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"Les seules choses vraies, ce sont les problématiques avec les gamins. J’ai vraiment connu des enfants qui avaient ces problématiques-là. Après, parfois, on a été amené à mélanger deux gamins pour obtenir un personnage."

Est-ce que c’est une histoire de paumés ?

"On est tous paumés sur terre, en tout cas l’immense majorité."

Le travail d’éducateur a-t-il changé depuis que vous l’avez exercé ?

"Attention, je n’ai jamais été éducateur. Moi j’étais artiste, humoriste et on est venu me chercher pour travailler au Fil continu. Ils cherchaient justement quelqu’un qui n’avait pas un profil d’éducateur. Quelqu’un qui maitrisait la langue française, qui était dans l’art. Quelqu’un qui pouvait utiliser d’autres outils pour bosser avec les gamins que le truc habituel. J’ai bossé quatre ans avec ces gamins et ensuite je suis revenu à ma vraie vie. Je ne sais pas comment ce métier a évolué. Je peux vous parler de l’humour et comment il a évolué parce que c’est mon métier."

Vos deux films ont été tournés en Seine-Saint-Denis, qu’est-ce que ça représente pour vous ?

"Pierrefitte, Stains, Saint-Denis dans le premier, Montreuil dans le second... c’est juste que je viens de là. Pour l’instant, mes deux films ont raconté l’expérience que j’ai vue ou vécue. Je m’inspire de ce que je connais. Comme mes histoires se passent là-bas, je filme là-bas. Mais si pour le troisième, j’ai envie d’écrire une histoire qui se passe dans un autre pays, j’irai dans un autre pays."

Dans la scène de l’aéroport, vous m’avez fait penser à Louis de Funès.

"Ah c’est génial. Ça me touche énormément. C’est un génie."

C’est une comédie familiale. A partir de quel âge peut-on la voir ?

"Ça dépend de chaque parent, de comment ils traitent leurs enfants et à quel point ils ont des tabous ou pas avec eux. Dans la salle, aux avant-premières, il y avait des enfants de 5, 6, 7 ans. L’un d’entre eux m’a d’ailleurs interpellé : « Est-ce que… mmmmmm ». Parce que ces parents-là discutent avec leurs enfants, abordent les problèmes via le cinéma. Si vous ne voulez pas que votre enfant voie quelque chose de dramatique il ne faut pas l’emmener. Et en même temps, j’ai tourné le film de façon à ne pas montrer la violence. Tout est vu à hauteur d’enfant, tout est suggéré. C’est pourquoi les enfants qui voient le film ne comprennent pas lorsque c’est dramatique. Ma nièce de 5 ans a vu le film... trois fois."

Quand je suis sortie de votre film, je l’ai trouvé simple, voire simpliste. Et plus les jours passaient, moins c’était le cas.

"Quand on a une impression de simplicité, c’est que le travail est très compliqué derrière. C’est ce que je fais sur scène, quand j’improvise. Il y a du rythme non-stop, on rigole du début à la fin, ça a l’air très simple. Mais pour avoir les enchainements, pour savoir comment rebondir, c’est mille fois plus compliqué que quand je faisais un spectacle que j’avais appris par cœur. Le film a été très compliqué à écrire, à réaliser. Il faut vraiment le voir plusieurs fois pour comprendre. Il y a plein de subtilités. Je n’aime pas faire 100% du travail et mettre le pain dans la bouche du spectateur. Je fais la moitié du travail et après c’est à lui de faire le reste. S’il ne fait pas l’effort tant pis, il passe à côté de plein de trucs. Mais il faut qu’il fasse un effort de réflexion."

A un moment donné, dans le film, vous citez en exemple « La petite maison dans la prairie ». C’est l’apologie de la vie simple.

"J’ai vraiment beaucoup de respect pour « La petite maison dans la prairie ». Quand j’étais à l’école, je ne mangeais pas à la cantine, c’est ce que je regardais avant de repartir. Et j’adore Michael Landon qui est l’acteur, mais ce que les gens ne savent pas, c’est qu’il est aussi l’auteur, le réalisateur et le producteur de la série. Il y a un truc qui est faussé car on pense que la vie est belle et que tout le monde s’aime. Mais ce n’est pas ça du tout. « La petite maison dans la prairie » a rendu une petite fille de 13 ans aveugle. Il n’y a pas une série qui a osé un truc pareil. Son fils prend de la morphine, ça devient un camé. Lorsque sa fille est enceinte, deux gosses incendient l’école avec leurs cigarettes et son bébé meurt. Ça parle de racisme, de viol, d’inceste, de progrès, de communication, de jugement. Les valeurs de « La petite maison dans la prairie » sont incroyables."

Cette série américaine vous a inspiré pour faire votre film ?

"Pour moi Charles Ingalls est le meilleur éducateur. C’est le père idéal. C’est celui qui a réponse à tout, qui est plein d’empathie, qui a la bonté, qui n’est pas dans le jugement. Il y a un épisode où un père alcoolique bat son fils du début à la fin de l’épisode. Toute la ville a envie de les séparer. Et Charles Ingalls dit : « Non. Il ne faut pas les séparer, il faut le guérir ce mec. » Il passe du temps avec lui, deux semaines dans la grange, il l’isole pour le sevrer. Et quand le père redevient quelqu’un de bien, on est contents qu’il retrouve le fils. Et ce sentiment est incroyable car il a réussi à nous faire penser à autre chose que ce qu’on a pensé dix minutes auparavant."

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Comme les personnages sont attachants, avez-vous pensé justement à en faire une série ?

"J’adore les histoires denses avec plein de personnages. Mais je n’ai pas envie de faire une série qui va me prendre deux, trois ans de ma vie. Il y a tellement d’histoires que j’ai envie d’aborder, tellement de récits. Peut-être que j’en ferai une un jour, mais pour l’instant la série ne me dit rien."

En plus de « La petite maison dans la prairie », il y a une référence à « Titanic ». Combien de fois avez-vous vu Titanic d’ailleurs ?

"Deux fois. J’ai une fascination pour James Cameron. Je le trouve brillant ce mec. Un film à 11 Oscars et en même temps un succès mondial. Cela veut dire qu’il a tout eu. On peut difficilement le critiquer ce film, je trouve. C’est du génie « Titanic », c’est comme « Forrest Gump »."

Catherine Deneuve joue dans Mauvaises herbes ». A-t-elle accepté tout de suite votre proposition de film ?

"Oui."

Vous la connaissiez ?

"Non, on a vu ça avec son agent. Elle a adoré le scénario. Elle avait adoré mon premier film. Elle avait hâte qu’on bosse ensemble."

Dans le film on la voit se faire tripoter les pieds. C’était un fantasme ?

"C’est une question qui revient souvent, je ne sais pas pourquoi. Comment on peut imaginer ça ? Pour moi il n’y a rien de plus gentil et d’intime que de masser les pieds de quelqu’un. Cela prouve qu’on aime cette personne d’un amour infini."

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Lorsqu’elle a accepté, la scène des pieds était déjà dans le scénario ?

"Bien sûr. Je n’ai rien changé. J’ai tout maintenu."

Médine et Fianso jouent aussi dans votre film « Mauvaises herbes ».

"Ce sont deux petits rôles. Ils ont aimé le scénario de « Mauvais Herbes » et avaient adoré mon premier film. Ils sont venus quelques jours pour s’amuser avec nous. C’est leur première expérience dans le cinéma. Une expérience plutôt sympa. Ils jouent deux petits rôles, mais c’était important pour moi cet effet d’annonce : André (ndlr Dussollier), Catherine (ndlr Deneuve), Médine, Fianso, on ne comprend pas ce qui se passe. Et marketinguement on a été relayés un peu partout."

C’est du marketing alors ?

"Non, mais j’assume le côté marketing. J’en ai assez de voir des rappeurs jouer dans des films soit des flics en civil, soit des racailles. Voilà les deux rôles qu’on leur propose habituellement. Là, ils jouent des mecs des années 70, dans un pays arabe. Il y a un vrai enjeu. Ce sont deux artistes que j’aime beaucoup. Je les trouve très talentueux tous les deux."

Vous êtes l’auteur du texte du clip ?

"Chacun a écrit ses paroles, sa partie. Les trois morceaux se complètent bien. Le clip est à l’image du film. Les paroles des trois couplets sont profondes et accessibles. Le refrain est très accessible car mon cinéma est familial et je ne voulais pas faire un morceau de rap pour les rappeurs. Les enfants la chantent. Elle reste dans la tête des seniors. La musique est jolie : c’est piano, guitare, avec guitare africaine et des percussions assez modernes. C’est un mélange un peu hybride qui devait un peu ressembler au film."

C’est un film où on voit toutes les religions. C’était une volonté ?

"La vie n’est pas manichéenne. Ce n’est pas l’ethnie, la religion qui décident de ce que l’on fait. Dans ce film il y a des chrétiens qui font du bien. Il y a des chrétiens qui font du mal. Des musulmans qui font du bien, des musulmans qui font du mal. Il y a des juifs qui font du bien, des juifs qui font du mal."

C’était important pour vous ?

"Bien sûr. Il faut prendre un peu de recul. C’est important de prendre conscience que nos origines sont justes nos origines. Je trouve que l’on est dans un pays où les gens sont trop attachés à leur couleur de peau, à leur origine, à leur ethnie, à leur religion. Pour moi ce n’est pas des choses qu’on devrait revendiquer. Ce sont des faits. Vous ne seriez pas fière d’avoir deux bras. Ce n’est pas une fierté d’avoir deux bras. On ne revendique pas : « Nous les grands », « Nous les petits » je trouve ça débile. Pour moi, l’origine c’est pareil. Toutes les guerres partent de là, d’une fierté dont on n’a pas à être fier."

Comment ça ?

"Si vous étiez malienne, vous seriez fière d’être malienne. Si vous étiez canadienne vous seriez fière d’être canadienne. Alors si on est fier de toutes les origines, si c’est valable pour tous les pays, ça s’annule. On ne peut être fier que de choses que les autres n’ont pas et que nous on a."

Si on ne peut pas être fier de son pays, de ses origines, de quoi peut-on être fier alors ?

"On peut être fier de ses parents, de ses grands-parents parce qu’on les connaît. Mais on ne va pas remonter à l’histoire de France ou du Mali. Si par contre vous avez réussi dans votre travail à force de persévérance. Si vous êtes gentille, généreuse, si vous avez de l’humour, de la curiosité..."

Pour autant doit-on oublier ses origines ?

"Je n’ai pas parlé d’oublier. J’ai juste parler de ne pas revendiquer. Ce n’est pas la même chose."

Peut-être que les gens qui revendiquent leur origine, c’est pour ne pas les oublier ?

"Je pense qu’il y a un vide et qu’ils s’attachent à quelque chose qui n’apporte rien de bon. C’est comme ça que commence le communautarisme. C’est en revendiquant sa communauté, quelle qu’elle soit. Pour moi un monde idéal, c’est un monde où on est tous différents et tous tolérants et pas : on est tous les mêmes entre consanguins. Pour moi, il n’y a rien de pire que de n’être qu’avec des gens qui aiment les mêmes choses, qui viennent du même pays, qui mangent la même chose, qui vivent de la même façon avec les mêmes traditions. Je n’ai jamais été élevé à l’iranienne. J’ai des choses de l’Iran. Aujourd’hui encore j’adore manger par terre sur un tapis, table basse. J’adore la cuisine iranienne. Je parle le farsi. Mais je ne suis pas fier d’être iranien et je ne suis pas fier d’être français. Je suis heureux d’avoir vécu en France. C’est un magnifique pays. Il m’a donné beaucoup et j’essaie de lui rendre."

Quand vous aurez des enfants, vous serez fier de leur apprendre le farsi ?

"Oui. Mais pas d’être iranien."

Revenons à votre film « Mauvaises herbes », comment avez-vous trouvé les enfants ? Lors d’un casting sauvage ?

"On a essayé au début, mais ça ne marchait pas, ils n’avaient pas le tempo comique. On est allé voir des associations qui bossaient avec des structures autour du théâtre. On a fait des castings et on est passé de 600 enfants à 6. Gros casting."

C’est vous qui avez eu la décision finale ?

"Bien sûr.... Sur tous les décors, les costumes, les castings, l’écriture, les acteurs, sur tout. C’est mon film. S’il se vautre c’est ma faute. Il n’y a pas d’excuse."

Ce deuxième film est très différent du premier. On pourrait presque l’adapter au théâtre, non ?

"Oui, ce film est un huis-clos. Je voulais faire l’inverse de « Nous trois ou rien » où j’avais beaucoup de décors. C’était une épopée sur 70 ans dans quatre pays avec 60 personnages. Là, j’ai fait un truc dans une salle avec 6 gosses qui se passe en 7 jours. C’est un truc d’égo. Je voulais montrer que mon premier film, ce n’était pas un coup de pot. Et même si je n’avais pas l’histoire de mes parents à raconter, j’ai l’impression de prouver avec ce film que je peux faire de bons films avec des histoires aussi poignantes. Quand je demande à mes fans ce qu’ils en ont pensé par rapport à « Nous trois ou rien », ils me disent soit qu’il est pareil, soit qu’il est mieux."

Vous avez déjà une idée d’un troisième film ?

"Il est écrit. J’espère qu’il se fera. Cela dépend du succès de « Mauvaises herbes ». Si le film marche, je serai dans les meilleures dispositions pour faire ce troisième film. Si « Mauvaises herbes » se plante je ne pourrai pas le faire. "

Il va se dérouler en Seine-Saint-Denis aussi ?

"Je ne peux pas vous dire. C’est une surprise."

Jusqu’au 31 décembre, le roi de l’improvisation est aussi sur la scène de l’Européen, avec son troisième spectacle "60 minutes avec Kheiron".

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