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Seine Saint-Denis
Série Mémoire Migration

Paroles de daron.ne.s

Depuis le 1er janvier, l’association montreuilloise Ghett’Up met en ligne une web-série où la place centrale est occupée par ceux et celles que l’on entend rarement : les parents d’origine étrangère des jeunes des quartiers. Une parole intelligente et sensible sur l’immigration et la double culture.

Cela remonte à quarante ans mais la douleur est toujours là, intacte. À la demande de sa fille Sothanie et à l’invitation de l’association Ghett’Up, Dany Tum a cependant accepté de confier son histoire à la caméra. Elle raconte son enfance au Cambodge, l’arrivée des Khmers Rouges qui expulsent sa famille de sa maison, la fuite plus tard, le voyage en camion, « cachée au-dessous de sacs de riz, comme des souris », puis le jour et la nuit de marche dans la forêt « toute noire », sans rien à manger. Elle passe rapidement sur son année à attendre dans un camp de la Croix Rouge avant, enfin, son arrivée « au paradis », à Roissy.

Depuis, cette habitante du Blanc-Mesnil s’est construite une nouvelle vie. Elle a fondé une famille, travaillé, obtenu un CAP. Mais quand sa fille lui demande ce qu’elle a apporté à la France, elle ne sait que répondre. « Rien », finit-elle par lâcher. « Je ne suis pas d’accord ! Tu as apporté plein de choses à la France, réagit Sothanie. Tu es partie de rien et tu es comme ça aujourd’hui. […] J’aimerais que tu te voies avec mes yeux pour que tu te rendes compte que tu peux être fière de toi. »

« Raconter pourquoi on est tous là, côte à côte »

Des récits similaires et des interviews croisées parent-enfant, Ghett’Up en a recueilli plusieurs qui forment la web-série « Nos Daron.ne.s ». Cette association montreuilloise mène en effet des actions afin de revaloriser « l’image des quartiers auprès du grand public, mais surtout auprès de leurs habitant·e·s eux-mêmes ». Avec ce projet, elle cherche plus particulièrement à donner la parole à « nos parents, ces daron.ne.s qui peuplent silencieusement les statistiques et ont tant de choses à nous, à vous dire. »

« Nous nous sommes rendus compte, précise Inès Seddiki, présidente de l’association et ambassadrice In Seine-Saint-Denis, que nous ne travaillons pas assez sur notre histoire, notre héritage, que nos parents sont invisibles. Pourtant, ils font partie de l’histoire commune. C’est une façon de dire, nous sommes Français et nous allons vous raconter l’histoire de nos parents, en quoi ils ont été fondamentaux dans la construction de notre pays. »

Pour le mener à bien, l’association a bénéficié de l’aide de La Sucrerie, une société de production d’Aubervilliers à qui l’on doit notamment les clips de Hatik, Jok’air ou Janie. « Le projet m’a tout de suite parlé, explique le producteur Steven Clerima. C’est le type de projet que nous avons envie d’accompagner.  » Différents intervenant·e·s, tou·te·s issu·e·s de l’immigration et ayant travaillé sur ces questions, ont également collaboré. Et tou·te·s insistent sur l’importance de ces témoignages.

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« Ces dernières années, énonce par exemple le créateur de contenus Pierre Tâm Anh Le Khac, il y a eu un besoin de raconter ces histoires [pour] se poser des questions, se situer et être en paix aussi. […] C’est important de se raconter, c’est important d’être visibles. Ce n’est pas juste mettre des couleurs en fait. C’est aussi raconter un héritage, raconter pourquoi on est tous là côte à côte. »

Pour l’historienne Naïma Yahi aussi, c’est une étape primordiale « pour construire nos identités » et « se construire en tant que citoyens ». « On a chacun son cheminement à faire, mais c’est bien de comprendre le cheminement qu’ont pu faire ses parents, renchérit Samba Doukouré, journaliste et président d’Africulture.

« Mon père, témoigne-t-il, n’a pas seulement passé le balai et nourrit une douzaine d’enfants pendant 30 ans. Avec 1500-2000 euros par mois, il a réussi avec de l’organisation et de la solidarité à faire vivre non pas une dizaine de personnes ici, mais des centaines et des milliers de personnes au pays. Quand on sait ça, cela change la vision qu’on peut avoir de ses parents et on peut comprendre en quoi ce sont des modèles. » Pour lui, connaître son histoire permet ainsi « d’avoir une meilleure estime de soi », mais aussi de s’inscrire « dans la succession » et « continuer à faire de belles choses. »

Un sujet rarement abordé en famille

La démarche semble d’autant plus nécessaire que, au fil des témoignages, on se rend compte que ce sujet est rarement abordé en famille. « L’immigration, je n’en avais jamais parlé avec mon père alors que cela fait partie de sa vie », avoue par exemple Tiphaine, originaire de Guadeloupe. « C’est tellement logique l’immigration de ma mère qu’au final nous n’en avons jamais parlé. Jamais je ne lui ai vraiment posé la question "Est-ce que tu l’as mal vécu ? », s’étonne également Julia, de mère portugaise et de père italien.

Steven Clerima, lui, n’est pas surpris. « Quand on est en France et qu’on est enfant d’immigrés, dit-il, on se revendique de cette identité mais sans la questionner. On prend ça comme un acquis. Pour les parents, il y a de la pudeur aussi parce que c’est de l’ordre de la douleur, du sacrifice et ce n’est pas facile à dire. » Ils « ne comprennent pas toujours l’importance de leur histoire car ils ont intériorisé le fait qu’elle ne compte pas », ajoute Inès Seddiki.

Au cours des épisodes où parents et enfants se questionnent mutuellement sur leur identité, leur culture, leurs souvenirs, leurs rêves, certains découvrent ainsi parfois des choses qu’ils ne connaissaient pas sur l’autre. Pour la première fois, Tiphaine explique par exemple à son père que, rentrer en métropole après les vacances d’été était pour elle une vraie souffrance lorsqu’elle était enfant. « Chez beaucoup de jeunes, il y avait ce besoin de dire des choses à leurs parents mais c’est compliqué à aborder. Nous avons créé le moment », commente simplement Steven Clerima. Le résultat : des moments de grande complicité, de rires, d’émotions et d’amour, qui donnent une grande force à cette Web-série.

La série est à regarder sur la chaîne YouTube de Ghett’Up, qui la diffuse également lors d’interventions dans les écoles et médiathèques. Un podcast est également en cours de création en attendant, dès que la situation le permettra, des projections-débats ouvertes à tou·te·s.

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