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Résidences artistiques - Le feuilleton Romainville

Les résidences artistiques en Seine-Saint-Denis, tout un feuilleton ! (volet n°11)

Aujourd’hui, retour au collège Gustave-Courbet de Romainville.

Chaque jeudi, les journalistes Joséphine Lebard et Bahar Makooi, originaires elles-mêmes de Seine-Saint-Denis, nous emmènent dans un établissement qui accueille une résidence artistique.

EPISODE 11
Photo(maton) de classe

La résidence nomade a commencé depuis plusieurs mois maintenant. Et je ressens comme une légère frustration. Il m’est compliqué d’établir plus qu’un contact de surface avec les élèves. Je les vois au cours d’ateliers où ils sont occupés. Il est difficile d’échanger plus avec eux que quelques mots car, sitôt la session avec les artistes finie, ils filent vers une autre heure de cours. Je saisis des grappes de visages, des bons mots qui jaillissent ici ou là, de micro-échanges quand ils me disent bonjour ou au revoir avant de filer, le sac sur l’épaule, le blouson à moitié jeté sur leurs épaules. J’aimerais les décrire mieux, recueillir leurs aspirations, leur ressenti. Pour l’instant, il m’est impossible de fixer par écrit une photo de classe. Au mieux puis-je proposer quelques photomatons.

Pour ce faire, la classe de 4ème H du collège Gustave-Courbet me semble un bon terrain d’expérimentation. Peut-être parce que c’est l’une des résidences où je me suis le plus rendue. Peut-être aussi parce que, plus âgés que certaines autres classes, ils rechignent moins à échanger avec une adulte. Sans doute aussi parce que La Féline, Maud Octallinn et Ricky Hollywood m’ont fait participer avec eux à des activités. En tous les cas, voici, en vrac, quelques photomatons des élèves glanés au cours des séances.

Amritpreet : Lors d’une séance avec Maud, il a amené de chez lui, un tambour sikh qui appartient à ses parents. Ses paumes frappent sur la peau de l’instrument, les rythmes deviennent musique. Ses camarades se taisent, bientôt embarqués par la frénésie avec laquelle il martèle de ses mains le tambour. A la fin de sa démonstration, un silence de quelques secondes enveloppe la classe. Comme si tous avaient conscience qu’Amritpreet leur avait offert quelque chose de très personnel, venu de très loin.

Mothié : Avec Rodrigue, Anwar et Amritpreet, ils forment une des petites bandes de la 4ème H. Ce matin, La Féline et Ricky Hollywood font travailler les ados sur la façon d’écrire une chanson. Mothié se lève précipitamment. « Je peux sortir, madame ? », demande-t-il un peu paniqué à la prof. Une tache foncée est en train de s’étaler sur la poche de son jean. Mothié plonge la main dedans et en retire... un œuf frais complètement cassé dont le blanc et le jaune ont coulé partout. La prof soupire, visiblement à peine étonnée de l’incongruité de la situation. De retour, je demande à Mothié : « Mais qu’est-ce que tu fabriquais avec un œuf frais en cours ? » « C’était pour une expérience sociale », me répond-il, mystérieusement. Je n’en saurai pas plus. La Féline en profite pour rebondir. Et si les élèves imaginaient une suite à... « Un œuf dans sa poche » ?

Blanche : « Un œuf dans sa poche/ Il part creuser la roche », propose Blanche. « Le « il » déborde un peu en terme de nombre de pieds, constate La Féline. Mais on va s’arranger. » Et de continuer : « Vous le voyez, ce gars qui part avec son œuf dans la poche ? L’oeuf c’est quelque chose de fragile et il va s’attaquer à de la roche qui est tout le contraire ! ». Blanche a le sens des images. Ce n’est pas la première fois que je le constate. Lors d’un atelier avec Maud, elle avait composé un joli quatrain qui, en sous-texte, laissait deviner une certaine mélancolie adolescente. Blanche, c’est une sorte de sniper des mots. On ne l’entend pas, elle se tient discrète dans son coin et d’un coup, ça jaillit, ça percute.

Walid : Pour rimer avec « pioche » - on travaille sur le thème de la mine ce jour-là- le voisin de Walid propose « mioche ». Walid se tourne vers lui, outré : « Eh mais c’est moi qui l’ai dit cette proposition ! ». Et de secouer la tête, dépité et théâtral à la fois : « T’as aucun respect, aucun amour propre... » Un peu plus tard, il propose : « Avant de descendre dans les mines/ Avec mes copines... » Une voix l’interrompt : « Arrête, t’as pas de copines ! ». Au collège, on ne laisse rien passer.

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Roxane : Elle a de longs cheveux blonds et la mine inquiète. Assise derrière moi, Roxane m’interpelle. « C’est bon, madame, j’ai tout bien noté ? J’ai rien oublié ? » Roxane a toujours besoin qu’on la rassure. Quand La Féline et Ricky Hollywood demandent aux élèves de trouver des mots dont le suffixe ou le préfixe seraient en « mine », elle hésite : « Madame, j’ai un mot mais je suis pas sûre...Je pensais à Minimiss... » J’imagine une Minimiss, du gloss framboise sur les lèvres, les anglaises bien dessinées descendre à la mine. L’idée me fait sourire. Mais Roxane a désormais un autre sujet d’inquiétude : mon âge. Je lui ai avoué ne pas être sur Snapchat... Elle craint donc que je ne sois victime de la fracture numérique. « Vous savez, madame, vous devriez vous mettre sur Skype. C’est pratique, ça permet de parler avec ses amis ! » Je prends dix ans d’un coup.

Smaïl : Ce matin, Smaïl est tout lymphatique. Affalé sur son bureau, il lève quand même un doigt quand La Féline demande qui a déjà visité une mine. « Je suis descendu dans une mine en Algérie, dans la montagne du Djurdjura. ». « Et tu as vu quoi dans la mine ? », demande La Féline. « Ben, du charbon. » « C’était beau ? ». « Non, c’était moche. » Le doigt retombe sur la table. La tête de Smaïl aussi.

Pablo : Parmi les mots proposés surgit celui de « minotaure ». « Qui connaît l’histoire du Minotaure ? », demande La Féline. Des bribes de phrases jaillissent en cascade des lèvres des élèves : « le fil d’Ariane », « mi-homme mi-taureau »... Pablo lève la main et expose toute l’histoire : depuis les amours coupables de Pasiphaé avec un taureau blanc jusqu’à la mort du Minotaure dans le labyrinthe où il est enfermé. Qui a offert le taureau blanc, demande la professeur de français. « Poséidon », répond Pablo sans une hésitation.

Les Shakalitos 2.0 : c’est le pendant féminin de la bande de Mothié. Elles ont monté un groupe de rap appelé donc les Shakalitos 2.0. Quand elles écrivent, c’est en mode collectif. Il faut trouver une rime en « or » ? Elles proposent « Je dors avec du Dior ». Il faut écrire un mini-texte dont chacune composerait un vers avec des mots en « mine » ? Elles lancent : « Je suis féminine/ Et j’ai bonne mine/ J’prends des vitamines/ Ca me donne une mine de charbon/ Ensuite j’ai vu une mine de crayon/ Je l’ai mise dans mes narines ». A la fin de l’heure, les crayons ne se sont heureusement pas baladés dans les orifices nasaux des auteures, ils ont sagement regagné les trousses. L’une d’elle me lance : « A bientôt, la mama ! » Dix années supplémentaires pour moi...

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Découvrez ici le portrait de Joséphine Lebard et Bahar Makooi, journalistes auteures du feuilleton sur ces résidences artistiques et originaires toutes deux de Seine-Saint-Denis.
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