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Le cri de détresse d’ « oubliés de la société »

Jusqu’au 28 juillet au festival d’Avignon, la pièce « Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner », de Christine Citti, sensibilise au sort d’enfants d’un foyer d’urgence de l’Aide sociale à l’enfance. Une pièce créée en janvier dernier à la MC93 de Bobigny.

Ils s’appellent Georges, Aïcha, Camilla ou encore Abdel. Au fur et à mesure de la pièce « Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner », créée à la MC93 Bobigny en janvier, ils se livrent tous face au spectateur, sur ce qui les a menés en foyer d’urgence de l’Aide sociale à l’enfance. Des problèmes lourds, dramatiques, qui donnent aussi une idée de la violence dans laquelle se trouve plongée notre société : maltraitance infantile, prostitution, viols familiaux, terreur exercée par un frère tout-puissant…
Pour les protéger de ces influences néfastes, mais aussi parfois d’eux-mêmes, ces huit-là ont été séparés de leur famille et placés dans un foyer d’urgence. Une mesure extrême de l’Aide sociale à l’enfance, qui compte par ailleurs bien d’autres solutions et structures : services d’accueil de jour, mesures éducatives, placements en famille d’accueil. En Seine-Saint-Denis, ce sont ainsi 8880 enfants qui sont au total pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance.
« Il y a deux ans, j’ai souhaité aller voir ailleurs, sur des territoires malmenés, dans l’idée de faire faire du théâtre à des gens dont on n’entend jamais la voix. J’ai donc travaillé à la fois avec des enfants de la Protection judiciaire de la jeunesse à Toulon et, par l’entremise de la MC93, avec des enfants d’un foyer d’urgence de Seine-Saint-Denis, où Christine m’a rejoint », raconte Jean-Louis Martinelli, le metteur en scène de la pièce.
« Il s’avère que faire du théâtre n’a jamais été possible avec ces jeunes, parce qu’il n’y a jamais eu la place, ni physique ni mentale pour faire cela », explique Christine Citti, l’auteure de la pièce, qui a pourtant décidé de faire de cet échec relatif une pièce de théâtre qui donne la parole à ces « oubliés de la société ».

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« Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner » montre donc l’auteure, qui se joue elle-même, lutter en vain pour amener les enfants à une pratique théâtrale, mais elle fait surtout résonner les témoignages de ces enfants qui crient leur besoin d’amour. Sensible, attentive, la pièce donne aussi à voir le sentiment d’impuissance ou de frustration qui surgit parfois chez certains éducateurs, confrontés en outre à des difficultés financières ou administratives. Mais par dessus tout, elle entend tirer chacun d’entre nous de son indifférence, en faisant le constat amer que « 43 minutes » séparent par exemple ces enfants du domicile de l’intervenante venue pour faire du théâtre. « C’est à la fois si loin et si proche... De manière générale, je trouve qu’il y a un vrai problème à l’égard des laissés-pour-compte dans notre société : migrants, sans domicile fixe, qu’on laisse crever à nos portes », constate Christine Citti.
Alors pourquoi ce titre si volontariste, voire triomphaliste ? « C’est une chanson du rappeur Lartiste, que les jeunes écoutaient en boucle quand nous allions les voir. Je l’ai choisi comme titre parce que malgré toutes leurs difficultés, c’est important qu’on pense aussi pour ces gamins au fait qu’ils puissent gagner, qu’on ne le leur interdise pas d’emblée. », insiste Christine Citti.
Raison pour laquelle les ténèbres évoquées par ces jeunes sont parfois aussi entrecoupées de notes d’espoir, de rêves auxquels ils se raccrochent : Georges veut devenir chirurgien, Aïcha rêve de se baigner à Marseille, Kim Soon, personnage complètement mutique durant toute la pièce, de « courir » tout simplement.
Des rôles magnifiquement interprétés par huit jeunes comédiens, venus pour certains de Conservatoires d’art dramatique, d’autres d’écoles de théâtre, d’autres encore de l’association Mille Visages, qui milite notamment pour une plus grande représentation de la diversité culturelle française sur les plateaux. « Avec Thierry Thieû Niang (dramaturge connu pour ses travaux avec la jeunesse, notamment auprès du TGP de Saint-Denis), on a notamment beaucoup travaillé avec eux sur la notion d’accueil. Car cette pièce nécessite notamment d’être ouvert à l’autre pour bien se glisser dans la peau de leur personnage », souligne le metteur en scène Jean-Louis Martinelli. Dans une pièce très riche en paroles, ces huit-là s’en tirent en tout cas avec maestria.

Christophe Lehousse
Photos : @Pascal Victor

- Hors festival d’Avignon, « Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner » sera joué à Sartrouville les 13 et 14 novembre puis dans le cadre d’une tournée en novembre. Des dates en janvier 2021 sont aussi prévues au Théâtre du Rond-Point.

Coup de projecteur sur 2 jeunes comédiens de la pièce :

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Amina Zouiten, 23 ans

« C’est ma première fois à Avignon en tant que comédienne et j’en suis très heureuse. C’est une opportunité géniale et ici, il y a vraiment une effervescence dans la ville qui n’est que théâtre. J’ai fait le conservatoire de théâtre à Bobigny et du coup, je suis très contente de jouer dans une pièce produite par la MC93, ça a du sens pour moi. Camilla, le personnage que je joue dans la pièce, est un personnage assez secret, contraint par son entourage familial. Elle est sous la coupe de son frère qui la tyrannise et lutte en vain pour faire respecter son besoin d’intimité : son frère la met dans l’obligation de prouver sa virginité, ses éducateurs ne la croient pas quand elle leur dit que ses draps ont besoin d’être changés parce qu’elle a ses règles. Pour me rapprocher d’elle, j’ai essayé d’être à l’écoute de la société, des histoires qu’on peut malheureusement entendre de-ci de-là. Je trouve qu’une des réussites de la pièce, d’un point de vue mise en scène, est qu’on fonctionne très bien ensemble tous les huit... Et j’aime échanger avec les spectateurs émus à la fin de la pièce. »

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Yasin Houicha, 23 ans

« Pour moi aussi, c’est une grande première : j’aime l’ambiance du festival, c’est comme un centre culturel à ciel ouvert ! On a eu l’opportunité de voir d’autres pièces, comme « Nous l’Europe, banquet des peuples » qui m’a plu par son inventivité. « Ils n’avaient pas prévu… », j’y suis venu par le biais d’un comédien, Mounir Margoum, que je considère un peu comme mon grand frère en matière de jeu. J’avais joué avec lui dans « Divines », de Houda Benyamina et c’est lui qui m’a recommandé au metteur en scène. Même si je viens plutôt du cinéma, je ne me suis pas senti perdu sur les planches. Abdel, mon personnage, est un rôle dans lequel je n’ai pas eu trop de mal à rentrer : c’est un peu le boute en train du foyer, qui cache ses sentiments. Ce que j’ai apprécié dans le travail avec Jean-Louis Martinelli, c’est que j’ai aussi eu mon mot à dire sur le personnage : par exemple, j’ai choisi de le jouer sans accent, alors qu’on apprend qu’il a vécu ses 13 premières années au bled. Mais moi, je ne voulais pas l’enfermer dans un cliché en le jouant avec accent. »

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