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La Pêche, une monnaie qui rapproche les gens

Créée en 2014, cette monnaie locale citoyenne favorise le commerce de proximité et encourage les circuits courts. Partie de Montreuil avant de s’étendre à Bagnolet ou au Pré Saint-Gervais, elle a conquis en mai le Nord-est parisien. Focus sur un phénomène de l’économie sociale et solidaire.

Ce jour-là, à la coopérative bio des Nouveaux Robinson, Daniel en a pour 35 euros de courses. Mais plutôt que de payer en euros, il sort de sa poche de mystérieux billets de Monopoly : voilà la Pêche. Lancée en 2014 par un collectif de citoyens montreuillois, cette monnaie locale qui s’échange un euro contre une pêche entend stimuler l’économie locale et aussi faire la part belle aux circuits courts. « J’ai adhéré en raison du projet porté par cette monnaie : l’argent reste local et ne retourne pas directement dans les banques. Et puis, on favorise ainsi des commerces qui s’engagent sur l’insertion ou le développement durable », explique Daniel, enseignant de métier.
En 4 ans, la Pêche s’est donc bien étoffée : elle compte désormais quelque 1000 adhérents et une centaine de commerces partenaires. « Pour notre part, on a choisi de rejoindre La Pêche parce qu’on se reconnaissait bien dans ses valeurs éthiques et que celle-ci défend le commerce de proximité. C’est un bon moyen pour résister aux grandes enseignes et ainsi sauver l’activité dans les centre-villes », argumente Rémy Lafiteau, adjoint de direction aux Nouveaux Robinson.

Favoriser une circulation rapide de la monnaie au sein d’un réseau présentant une communauté de valeurs, c’est une des lignes directrices de La Pêche. « Avant d’adhérer, les commerces partenaires et les particuliers souscrivent à une charte éthique insistant sur des valeurs comme le respect de l’environnement ou la solidarité sociale. Cela crée un réseau qui favorise une économie locale et réelle, au détriment d’une économie qui nourrit la spéculation et les paradis fiscaux », explique Brigitte Abel, co-présidente de l’association La Pêche et co-fondatrice de cette monnaie locale.

Un argument qui a aussi convaincu Annie Paszkiewicz, employée des Nouveaux Robinson et qui y tient l’un des 5 comptoirs d’échange que compte la Seine-Saint-Denis. « Pour moi, l’intérêt d’adhérer était de participer à une économie alternative, à taille humaine », dit cette adhérente de la première heure qui confie aussi avoir adapté ses achats en fonction des commerces partenaires. « Mes courses, je les fais exclusivement aux Nouveaux Robinson et mes livres je les achète désormais à la librairie Folie d’Encre, qui prend les pêches », continue-t-elle.

Dans la ville de Montreuil - et dans un degré moindre à Bagnolet et au Pré-Saint-Gervais – la Pêche dessine en effet un réseau qu’on peut suivre comme un fil d’Ariane. A quelque 300 mètres des Nouveaux Robinson, place de la Fraternité, on tombe ainsi sur le cheese-truck d’Eric Legros. Lui aussi accepte les pêches, comme l’indique un macaron rouge qu’il a placé en vitrine de son bar à fromages sur roues. « Vu que je me revendique comme un cheese-truck solidaire – chez moi, le client peut payer un peu plus cher son fromage pour en mettre de côté pour ceux qui ne peuvent pas s’en offrir - c’était tout naturel que je rejoigne la Pêche », dit cette personnalité haute en couleurs.
Ecologique et anti-spéculative, La Pêche est en effet aussi une monnaie solidaire : sur 100 pêches achetées, 3 sont reversées à des associations oeuvrant dans le champ social ou converties en « pêches solidaires » – c’est-à-dire mises de côté pour des personnes aux revenus insuffisants. « Les 97 % restants sont placés à la NEF - la Nouvelle Economie Fraternelle - une banque qui ne prête qu’à des projets solidaires ou éthiques », poursuit Brigitte Abel.

Quatre ans après son lancement, la Pêche a donc bien dépassé l’effet de mode pour s’enraciner profondément. Fonctionnant avec 4 services civiques, l’association ne lésine pas sur les efforts pour se faire connaître auprès du public en intervenant dans les fêtes de quartier mais aussi en lycée, où le programme prévoit désormais une initiation à l’ESS- « économie solidaire et sociale ».
Mais quid de l’impact sur l’économie locale ? Du propre aveu de ses fondateurs, il reste limité – Rémy Lafiteau estime la part de clients payant en pêches aux Nouveaux Robinson à « environ 10 % du chiffre d’affaires » et Eric Legros dénombre une dizaine de clients « péchus ». Mais la récente extension de la monnaie locale à Paris – depuis mai, sur 5 arrondissements du Nord-Est parisien – donne tout de même une idée du dynamisme du mouvement. « C’est intéressant que Paris reprenne une initiative partie de la banlieue alors que notre modèle centralisateur suppose généralement la logique inverse », fait remarquer Brigitte Abel. Et de se prendre à rêver : « pour les JO, symbole même du Grand Paris, avoir une monnaie francilienne, ça aurait du sens ». Qu’on se le dise : la Pêche a donc encore du jus !

Christophe Lehousse
Photo : @Franck Rondot

La Pêche et ses cousines

La Pêche fait partie des quelque 50 monnaies locales citoyennes existant en France. Et des quelque 2500 existant de par le monde. Dans l’Hexagone, l’exemple le plus abouti reste l’Eusko, partagé par quelque 3000 utilisateurs dans le Pays basque. A l’étranger, les monnaies locales les plus célèbres s’appellent le Chiemgauer (Bavière), dont les créateurs de la Pêche se sont d’ailleurs fortement inspirés pour l’aspect solidaire, et le Palmas, monnaie locale brésilienne qui a réussi à redresser l’économie de toute une favela. Les monnaies locales ont notamment été mises en lumière par le film « Demain », documentaire mettant à l’honneur des exemples de mobilisations citoyennes à travers le monde, de Cyril Dion et Mélanie Laurent.

Retrouvez la liste des commerces acceptant la Pêche sur http://peche-monnaie-locale.fr/

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