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Fort de Romainville ou les oublié·e·s de la Résistance

40% de toutes les femmes arrêtées de la Résistante française passeront un jour par le fort de Romainville, qui fut leur premier point de départ en déportation. Avec le camp de Drancy, il est l’autre lieu majeur de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale sur notre territoire. RÉCIT.

JPEG - 59.5 koImmense enceinte fortifiée surplombant Paris située aux Lilas, le fort de Romainville est actuellement occupé par la tour TDF bien identifiée par les Est-parisien·ne·s quand elle s’illumine. Avec le camp de Drancy, il est l’autre lieu majeur de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale sur notre territoire. Ouvrage militaire de type Vauban construit au 19e siècle, le fort de Romainville fut réquisitionné en 1940 par les nazis et sera jusqu’en 1944 un camp d’internement et de transit pour la déportation, un des plus importants de France avec celui de Compiègne.

Au total 7 000 personnes y seront emprisonnées (200 mourront fusillées) dont 3 800 femmes. Y seront internées des personnalités de la Résistance dont les noms familiers ornent les plaques des rues de notre département comme Danièle Casanova ou Marie-Claude Vaillant-Couturier. A partir de janvier 1944, les 17 gestapos des 17 régions de France remettront systématiquement tous les hommes arrêtés au camp de Compiègne et toutes les femmes au camp de Romainville, d’où sa spécificité. Le 24 janvier 1943, marque un tournant dans la chronologie du lieu avec la déportation de 230 résistantes vers Auschwitz-Birkenau. Nombre d’entre elles viennent de villes de ce qui deviendra en 1968 la Seine-Saint-Denis. En arrivant au camp, elles sont immatriculées par un tatouage sur le bras gauche. Les numéros se situent dans la série des 31 000.

Lors d’une conférence commémorant le 75e anniversaire du départ du « convoi des 31 000 » organisée à la Bourse départementale du travail à Bobigny le 16 janvier 2018, l’historien Thomas Fontaine (directeur du Musée de la Résistance nationale à Champigny-sur-Marne) explique le contexte de ce premier convoi massif de femmes vers un camp d’extermination. Pour éviter d’en faire des martyrs en les fusillant « sur place », comme Guy Môquet, les nazis organisèrent ce transport de « politiques » majoritairement issues de la Résistance communiste, liées aux otages fusillés au Mont-Valérien. Seules 49 reviendront.
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A partir de 1944, pour ne pas attirer l’attention des populations locales, les nazis déportent les femmes victimes de la répression au petit matin, de façon très discrète, à bord d’autocars jusqu’à la gare de l’Est où elles sont mises dans des voitures de voyageurs jusqu’à la frontière. Sur le territoire allemand, elles sont entassées dans des wagons à bestiaux pour rejoindre le camp de Ravensbrück. Geneviève de Gaulle ou la grande ethnologue Germaine Tillion, parties respectivement de Compiègne et de Fresnes, sont aussi déportées dans ce camp.

L’exploration de l’histoire du fort de Romainville permet aussi de revenir sur le rôle des femmes au sein de la Résistance française, longtemps minoré car essentiellement vu comme « logistique » : secrétariat, agente de liaison, rôle dans les services sociaux de la Résistance. 10% sur les 1 036 médaillé·.e·s à la Libération sont des femmes et seules 6 recevront la plus grande distinction de Compagnon de la Libération. Ce n’est qu’à partir des années 70 que les historien·ne·s retravailleront sur le rôle des femmes en résistance, période qui correspond aussi avec le début du mouvement féministe. « Sous l’occupation allemande et le régime de Vichy, les résistants avaient repris le droit de mourir libre. » raconte Thomas Fontaine. Ces femmes l’ont fait comme les hommes et leur participation fut très importante même si elle était à l’image de la place qu’elles occupaient à l’époque, à l’arrière et éloignées des lieux de pouvoir et de décision. Leur résistance produit une prise de conscience politique. Grâce à leur engagement, elles gagnèrent le cœur de l’opinion publique. Les Françaises qui n’avaient pas le droit de vote avant-guerre l’obtinrent en 1945 grâce aux actes héroïques de ces femmes de l’ombre.

Au cours de cette conférence, Thomas Fontaine est revenu sur la solidarité des femmes avec les hommes internés. Si ils et elles étaient séparés dans les casemates du fort de Romainville, ces dernières les soutenaient en récupérant leur linge pour le laver, en leur faisant passer des petits mots pour qu’ils tiennent alors que les exécutions d’otages se succédaient en 1941-1942 et que beaucoup d’entre eux furent sélectionnés et exécutés. Autre exemple : le 11 novembre1942, les femmes manifestent silencieusement dans la cour du fort pour recréer le drapeau français et la faucille et le marteau. Nombre d’entre elles étaient communistes en plus d’être résistantes ce qui « aggravaient » leur cas aux yeux des nazis.

Spécialiste du fort de Romainville, grâce à une mission commandée par le Département de la Seine-Saint-Denis, Thomas Fontaine leur a consacré un livre très documenté intitulé Les Oubliés de Romainville un camp allemand en France (1940-1944) à partir d’archives et de témoignages. « L’histoire mérite de s’attacher à ce site de Romainville, et d’abord parce que le fort fut au cœur des politiques répressives de l’occupant. Il en a accueilli, simultanément ou successivement, toutes les victimes : les étrangers, les prisonniers de guerre dès 1940, des Juifs arrêtés en tentant de franchir la ligne de démarcation ou la frontière des Pyrénées ; les premiers résistants et les premiers otages à partir de 1941 ; des hommes et des femmes déportés massivement à partir de 1943, les femmes restées seules détenues en 1944. »

Pour honorer et sauvegarder ce haut lieu de mémoire, des associations et amicales représentatives de la mémoire de la Déportation et de la Résistance œuvrent pour que les traces et la mémoire des internés ne disparaissent jamais. Le Musée de la Résistance nationale à Champigny-sur-Marne, qui est conventionné avec le Département de la Seine-Saint-Denis, pourra mettre à sa disposition ses savoirs et ses collections pour permettre un aménagement réussi de ce site majeur de l’Occupation et de la répression en France occupée. Déjà il est possible de visiter le fort de Romainville lors de la Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la Déportation en avril, et lors des Journées du Patrimoine en septembre.

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Légendes :
Photo 1 : Enfilade de casemates. Collection du Musée de la Résistance nationale, Champigny-sur-Marne.
Photo 2  : Entrée du fort et mirador. Collection du Musée de la Résistance nationale, Champigny-sur-Marne.
Photo 3 : Photographie de Simone Sampaix prise au fort de Romainville, collection privée. Résistante communiste, arrêtée le 13 mai 1942 par les policiers des Brigades spéciales. Interrogée à la préfecture de police à Paris, elle est remise aux Allemands à la fin du mois d’octobre 1942, qui l’internent au fort de Romainville. Le 24 janvier 1943, elle est déportée à Auschwitz.
Photo 4  : Photographie de Marie-Claude Vaillant-Couturier lors d’une commémoration du convoi du 24 janvier 1943, devant le fort de Romainville, collection privée.


A lire !

GRAFFITI DE RÉSISTANTS Sur les murs du fort de Romainville (1940-1944)

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Internés dans le fort de Romainville, les résistants de la casemate n°17 ont laissé des traces de leur passage sous forme de graffiti sur les murs. Les Archives départementales de la Seine-Saint-Denis ont mis en valeur ces documents exceptionnels qui racontent l’histoire de ce camp allemand sous l’Occupation. Un ouvrage de Joël Clesse, Thomas Fontaine et Sylvie Zaidman à commander aux éditions Libel.

En savoir plus
archives.seine-saint-denis.fr/Graffiti-de-Resistants-Sur-les.html

En savoir plus aussi sur le fort de Romainville via le site www.tourisme93.com

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