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Lutte contre les violences

Ernestine Ronai : « Une difficulté pour la société à penser la dangerosité des hommes violents »

Alors que le gouvernement vient de lancer son Grenelle contre les violences conjugales, Ernestine Ronai, responsable et co-fondatrice de l’Observatoire départemental de Seine-Saint-Denis des violences envers les femmes, livre son point de vue sur cette urgence sociétale.

En tant que responsable de l’Observatoire départemental des violences faites aux femmes, vous participez au Grenelle qui vient d’être lancé. Qu’en attendez-vous ?

On attend des mesures concrètes. Par exemple que les mesures qui fonctionnent en Seine-Saint-Denis soient étendues à toute la France. En 17 ans d’existence, l’Observatoire a quand même proposé des solutions qui ont fait leurs preuves : le téléphone grave danger (qui permet à une femme d’alerter la police en cas de retour d’un agresseur- plus de 300 femmes en ont bénéficié en Seine-Saint-Denis, ndlr), l’ordonnance de protection (prononcée par un juge et qui permet notamment l’éloignement de l’agresseur) ou encore la mesure d’accompagnement protégé (qui permet qu’une association vienne chercher les enfants sur les lieux de résidence de la mère pour les emmener sur les lieux de droit de visite du père). Tout cela est encore bien trop peu repris ailleurs. De la même manière, il faut densifier le réseau d’entraide : 22 Observatoires de notre type existent en France, c’est trop peu... Et puis, j’attends de ce Grenelle un changement de mentalité global : face à la présomption d’innocence des agresseurs, il doit aussi y avoir une présomption de crédibilité pour les victimes. Autrement dit qu’on la croie lorsqu’elle se confie, pour qu’on ait une bonne enquête derrière et des poursuites.

Cela veut dire notamment plus de formations, pour les personnels médicaux ou dans les commissariats, lors des dépôts de plainte ?

Oui, mais pas uniquement. Comme en matière d’environnement, il faut appliquer un principe de précaution : si on veut avoir moins de femmes victimes de violences, il faut protéger les femmes avant la commission de nouvelles violences. Le téléphone grave danger, l’ordonnance de protection sont des outils qui existent déjà, il faut les appliquer davantage. Par exemple, ce n’est pas normal que la Seine-Saint-Denis compte 15 % des ordonnances de protection accordées : nous ne représentons pas 15 % de la population française… Et puis, autre point fondamental : dans ce Grenelle, il faut prendre en compte les enfants pris dans ces situations, qui sont aussi des victimes...

Beaucoup d’associations mettent en avant la question des moyens financiers. Un million d’euros a été annoncé, le gouvernement vient d’y ajouter un plan de 5 millions d’euros pour des places d’hébergement supplémentaires, là où un rapport du Haut Conseil à l’Egalité chiffre les besoins à un 1,1 milliard…

Oui, je suis bien placée pour le savoir puisque j’ai participé à sa rédaction. Nous on préconisait un milliard d’euros. Le compte n’y est pas… Attention, cette somme souhaitée ne concerne pas que les moyens aux associations, elle recouvre tout ce dans quoi il faudrait investir pour venir en aide aux femmes victimes de violences : l’hébergement, les forces de sécurité, des intervenants sociaux dans les commissariats, des forces de justice, la prise en charge de la santé… Mais j’insiste : ce n’est pas qu’une question d’argent, les mentalités doivent aussi changer : nous devons mieux prendre en compte la dangerosité des hommes violents, dès les premières violences.

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Cela passe aussi par un travail d’éducation dès le plus jeune âge ?

Absolument, et là-dessus, la Seine-Saint-Denis s’emploie à fond : le dispositif « Jeunes contre le sexisme », qui sont des actions pédagogiques et ludiques, est reconduit tous les ans dans les collèges. Cette année, nous allons aussi expérimenter avec l’Education nationale le brevet des collèges de Jeunes contre le sexisme : une sensibilisation à l’égalité filles-garçons suivi d’un questionnaire qui pourra compter dans les notes du brevet.

Une des carences pointées par plusieurs associations concerne le manque de places en hébergement d’urgence pour des femmes victimes de violence. Vous confirmez ?

Bien sûr. Des places ont été créées récemment (environ 6000 places dédiées, dont 2200 créées sous la présidence Macron, ndlr) mais elles ne sont pas adaptées. Le Samu social, ça ne peut pas convenir à une femme traumatisée par des violences et qui a besoin d’un accompagnement adéquat. On pourrait aussi se pencher sur un dispositif déjà existant qui s’appelle l’éviction du mari violent. Avant le procès et s’il y a dépôt de plainte de la femme, le procureur peut décider d’évincer le mari du logement. Mais on n’a aucun retour, aucune évaluation nationale sur cette mesure. En Seine-Saint-Denis, elle se prend parfois, mais on manque de magistrats et surtout de greffiers. Et comme il faut une audience suivant cette décision dans les 6 mois, elle est au final rarement prise…

Sur le plan de l’hébergement, l’Observatoire avait aussi lancé en 2010 « Un toit pour elle »…

Oui, mais là il s’agit déjà d’une deuxième étape : d’un logement pérenne. L’idée est de fluidifier l’hébergement, qu’une femme, lorsqu’elle s’est reconstruite, puisse trouver un logement durable. Avec les différents bailleurs sociaux, nous avons réussi à convaincre plusieurs villes de réserver un appartement par ville dans leur parc social à des femmes victimes de violences. Ce dispositif a permis de diminuer de moitié les délais de logement. Mais sur les 40 villes du département, on n’a encore que 28 appartements… Pareil, ce genre de dispositifs doit faire boule de neige : la loi de 2010 prévoyait que les bailleurs sociaux devaient donner des logements pour les femmes bénéficiant d’une ordonnance de protection, ça n’a jamais été appliqué...

Nous en sommes cette année à la 100e victime présumée d’un féminicide. Pourquoi n’arrive-t-on pas en France à venir à bout de ce fléau quand d’autres pays, par exemple l’Espagne, s’en sont donné les moyens ? Il y a un manque de volonté politique ?

Oui, peut-être. Mais pour moi, c’est surtout une question de mentalité : il y a une difficulté pour la société dans son ensemble à penser la grande dangerosité des hommes violents. Là, avec le Grenelle et les comptages macabres mais efficaces menés par plusieurs associations, il commence à y avoir un changement. Espérons maintenant que nous allions au bout et que cela soit suivi d’effets.

Propos recueillis par Christophe Lehousse

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- 79, bis avenue Gallieni, à Bagnolet

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