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De la cité de la Muette à Drancy au mémorial de la Shoah

A Drancy, dans la cité de la Muette, se trouve l’un des grands lieux de mémoire sur le sol français de la déportation des Juifs et Juives de France, avec le Mémorial situé dans le quartier de Marais à Paris. Focus historique sur cette cité devenue lieu d’internement pour les prisonniers de la seconde guerre mondiale, pour les Juifs et Juives avant leur déportation vers les camps de la mort puis pour celles et ceux qui ont collaboré avec le régime de Vichy.

La cité de la Muette n’est pas une cité de Drancy comme les autres. En plus d’un camp d’internement redevenu rapidement lieu d’habitation après-guerre, se trouve un monument aux déportés complété d’un wagon à bestiaux et, à sa lisière le Mémorial de la Shoah inauguré en 2012.

Bâtiment de trois étages aux lignes géométriques, il accueille une exposition permanente gratuite dans un espace clair et épuré qui surplombe la cité, un centre de documentation ouvert aux chercheur·euse·s ou passionné·e·s d’histoire, et des espaces pédagogique pour les professeur·e·s et les 30 000 scolaires accueilli·e·s chaque année.

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Car Drancy fut la plaque tournante de la déportation des Juifs et Juives de France. Les Nazis avaient choisi cette immense cité de béton en construction non loin de Paris, proche de deux gares (Bobigny et le Bourget) par souci d’efficacité. Jamais achevé, le complexe fut d’abord réquisitionné en 1940 par les Nazis pour y interner des prisonniers de guerre français et britanniques. Il prend comme dénomination Frontstalag 111.

Le camp est vidé une première fois en juillet 1941 en vue de la seconde rafle de Juifs et Juives parisien·ne·s décidée par les autorités allemandes. Le camp fonctionne "à plein régime" jusqu’en juillet 1944 où le dernier grand convoi part le 31 juillet pour Auschwitz. Le 17 aout le capitaine S.S Aloïs Brunner quitte le camp de Drancy pour celui de Buchenwald, dans un convoi constitué de trois wagons. De fait, le camp de Drancy est libéré. A partir de septembre, il sert de lieu d’internement pour les personnes suspectées de collaboration comme Sacha Guitry.

En 1946, le camp est entièrement vidé. En mars 1947, se déroule le procès des 10 gendarmes du camp de Drancy. Condamnés à des peines légères, ils sont rapidement graciés dans l’indifférence générale. Restée vacante depuis 1946, la cité de la Muette est réhabilitée et rendue à usage d’habitation. A la fin de l’année de 1948, les appartements sont loués.

La démolition des tours débute en 1974 et s’achève en 1976. A l’exception de quelques plaques commémoratives dues à l’actions des associations d’interné·e·s, il faut attendre 1976 pour qu’un monument commémoratif porté depuis 1964 par la Ville et les associations soit érigé devant la Cité de la Muette.

La Shoah ou la "Solution finale de la Question juive" mise en place par le régime nazi lors de la Seconde Guerre mondiale a éliminé 60 % des Juifs et Juives d’Europe et un tiers des Juifs et Juives du monde entier essentiellement dans les centres de mise à mort. Sur les 300 000 français·e·s recensé·e·s avant la guerre, 76 000 furent déporté·e·s (80% transitèrent par Drancy soit 63000) et seulement 4060 personnes survécurent.

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Alors âgée de 17 ans, Simone Jacob (Veil sera son nom d’épouse) fut internée à Drancy avec sa mère et sa sœur Madeleine en avril 1944 avant d’être déportées à Auschwitz-Birkenau. La création de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah s’inscrit dans le cadre de la reconnaissance des responsabilités de la France dans la Shoah, et de la restitution des biens juifs spoliés dont provient sa dotation. Simone Veil en fut la présidente, et, avec Serge Klarsfeld, ils eurent à cœur de créer à Drancy un centre d’histoire qui puisse prendre le relais des témoins et expliquer aux jeunes générations l’histoire de la Shoah en France dont le camp de Drancy est le lieu le plus emblématique.

La cité de la Muette où l’histoire d’un complexe hors norme

Les plus hauts gratte-ciel de la région parisienne
L’histoire de la cité de la Muette - futur camp de Drancy - est inséparable de l’histoire de la commune qui l’abrite, de l’époque et des habitats qui la compose. Dans les années 1920, les Habitations à Bon Marché (HBM) sous forme d’habitat collectif sont plébiscitées. L’office des HBM administré par le futur Ministre du Front Populaire Henri Sellier a pour mission de répondre aux problèmes de logements et d’hygiène, récurrents dans la banlieue parisienne.

Henri Sellier multiplie les projets et lance en 1929 un premier concours d’architecture et d’urbanisme. Une des équipes lauréates, Beaudouin et Lods se voit confier la construction de logements à "La Muette". La toponymie désignait généralement la présence d’une meute de chiens de chasse dans une ancienne orthographe ("muette" au lieu de "meute"). Il s’agissait donc probablement l’emplacement d’un chenil dans un passé fort lointain.

Disposant à Drancy de 10 hectares de terrain pour un total de 1250 logements, Beaudoin et Lods prévoient 5 tours de 15 étages pour en faire les plus hauts gratte-ciel d’Ile-de-France en écho avec la fascination qu’exerçait les gratte-ciel new-yorkais sur ces architectes renommés. Le choix de construire des tours apporte une solution à l’extension des villes, permettant d’économiser du terrain, et favorise l’application des principes hygiénistes.

Un projet inachevé mais surexposé
Les travaux débutent en 1932 mais les difficultés liées à la crise économique se répercute sur le projet dont les ambitions sont revues à la baisse et le chantier est interrompu en 1935. Ni les appartements du U ni ceux des tours ne sont encore cloisonnés, seuls quelques logements étant achevés. Pourtant malgré cela la cité de la Muette est présentée dans des expositions importantes à Paris et dans plusieurs ville d’Europe comme un projet innovant et ambitieux. Au même moment le MoMA (Museum of Modern Art) de New-York intègre le projet dans une exposition consacrée à l’art contemporain. Car à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la cité de Muette -même inachevée- est incontestablement devenue une référence.

Mais au-delà de ces milieux professionnels, la Muette reste perçue comme une série de "bizarres" gratte-ciel transformés en caserne, qui dominent quelques modestes pavillons et bicoques à deux pas de champs de topinambours. Le U inhabité devient un terrain vague où s’égaient les enfants du quartier, qui cassent régulièrement les vitres dans les étages, au dessus de l’école provisoire. Les concepteurs de ce projet pionnier n’avaient certainement pas envisager cela, pas plus qu’ils n’avaient prévu le changement dramatique de vocation qui attendait la cité de la Muette.

Sous contrôle allemand (juin 1940-août 1941)
Les Allemands étaient à la recherche de lieux disponibles pour accueillir les centaines de milliers de prisonniers de la guerre éclair de 1939-40. Et voilà que le grand ensemble Beaudoin et Lods offre un bâti déjà en place. Les militaires pourraient s’adapter à un abri de fortune qui, en outre, serait provisoire puisqu’ils devaient prendre, bientôt la route de l’Allemagne.

Un camp pour les Juifs (1941-1944)
En août 41, le camp de Drancy change de statut : il devient camp d’internement pour les Juifs et Juives raflé·e·s dans la capitale sous tutelle française jusqu’en juillet 43. Toute tentative d’évasion est réprimée. Il est interdit aux interné·e·s de communiquer avec l’extérieur. Les interné·e·s sont parqué·e·s à 50 ou 60 par chambrée. La faim règne et les conditions de vie sont très difficiles. Les personnes ne connaissent jamais la durée de leur transit par Drancy avant leur déportation qui pouvait durer aléatoirement de quelques jours à plusieurs mois.

Un camp de l’Épuration (1944-1945)
Pour autant le camp de Drancy ne disparaît pas avec la Libération. Il faut trouver les endroits susceptibles d’accueillir les milliers de suspects contre lesquels aucune instruction judiciaire n’a été lancée. Furent réutilisés le Vel’d’hiv, des casernes, des prisons et donc la cité de la Muette. Ainsi quelques jours après le départ des internés juifs, le camp de Drancy atteint quasiment sa capacité avec 4200 internés au 1er septembre. Il faudra attendre 1948 pour que la cité retrouve enfin sa vocation première : loger des travailleurs modestes dans des conditions d’hygiène et de confort digne de ce nom.

Exposition temporaire du 75ème anniversaire de la Découverte des camps à voir jusqu’au 29 mars 2020 au Mémorial de la Shoah de Drancy. Entrée libre et gratuite.
Les derniers mois de la seconde guerre mondiale, les troupes allemandes refluent devant l’avancée des Soviétiques en Europe de l’Est et celle des Anglo-Américains après les débarquements de Sicile (juillet 1943) puis de Normandie, le 6 juin 1944.

La politique d’extermination du peuple juif entre progressivement en concurrence avec les impératifs d’une production de guerre toujours plus dévoreuse de main d’œuvre. Des déporté·e·s sont affecté·e·s dans les Kommandos au service de la production industrielle. Exposé·e·s à l’extermination par le travail, ils ou elles côtoient d’autres catégories de prisonniers et prisonnières, des détenu·e·s politiques, mais aussi travailleurs requis et parfois volontaires.

Après le démantèlement des centres d’extermination, on assiste à une augmentation de la population des camps, qui passe de 90 000 déportés en 1943 à 300 000 en 1944 et jusqu’à 700 000 en 1945. En juin 1944, une ordonnance de Himmler donne de larges pouvoirs aux chefs SS des camps.
Cette consigne explique pourquoi les scénarios de chacun des camps furent si différents : certaines évacuations tournèrent au massacre alors que, dans d’autres cas, la violence fut plus limitée. De très nombreux déporté·e·s meurent d’épuisement, de faim, de maladie ou sont exécuté·e·s par les nazis.

Les marches de la mort sont d’autant plus difficiles à comprendre que pendant les évacuations de Majdanek et les premiers départs d’Auschwitz, des convois continuent d’arriver de France et d’Italie à l’été 1944, puis de Hollande et de Theresienstadt en septembre. On estime que près de 300 000 sur les 700 000 personnes encore internées en janvier 1945, seraient décédées lors de ces évacuations.

Pour les Alliés occidentaux comme pour les Soviétiques, la « libération » des camps n’a pas été planifiée à l’exception du camp de Dachau. Elle intervient au gré des opérations militaires. Parler de « libération » est donc un abus de langage même si le soulagement des déportés, lorsqu’ils sont en mesure d’apprécier les événements, est considérable. La « découverte » des camps, à l’Ouest comme à l’Est, est un choc moral immense mais dont l’impact est de courte durée.

Après leur libération, un certain nombre de camps, comme Dachau, Mauthausen ou Bergen Belsen, ou encore une partie du camp d’Auschwitz, sont placés en quarantaine pour éviter la propagation du typhus ou sont parfois détruits. Les déporté·e·s doivent apprendre à vivre sur les lieux mêmes de leur détention, pendant que les plus faibles continuent à mourir. Cette période d’attente est très difficile pour les hommes et les femmes qui doivent demeurer dans des lieux de souffrance et de mort. Des hommages sont rendus aux victimes, des cérémonies religieuses célébrées. Une information libre reprend.
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Des femmes rescapées assises à côté de charniers à Bergen Belsen (Land de Basse-Saxe). Allemagne, 1945.
Pour en savoir plus, un site internet dédié entièrement à l’exposition et très documenté est à consulter via ce lien liberation-camps.memorialdelashoah.org/

Les Rendez-vous du dimanche
JPEG - 28 ko Les Rendez-vous de Drancy ont lieu chaque mois les dimanches à 16h. Chaque Rendez-vous est précédé d’une visite guidée et gratuite du mémorial à 15h. Souvent ces moments sont des rencontres-témoignages avec des survivant·e·s, mais celui du 29 mars 2020 à 16h sera une rencontre littéraire dans le cadre du festival Hors Limites avec l’écrivaine Beata Umubyeyi Mairesse. Née à Butare au Rwanda en 1979, elle arrive en France en 1994, après avoir survécu au génocide des Tutsi. Son premier roman "Tous les enfants dispersés" est une ode aux mères persévérantes, à la transmission et à la pulsion de vie qui anime chacun·e d’entre nous.
Sur réservation au 01 53 01 17 42 ou sur reservation@memorialdelashoah.org
Site web drancy.memorialdelashoah.org

Bibliographie :
"Drancy un camp en France" de Renée Poznanski, Denis Peschanski et Benoît Pouvreau aux éditions Fayard/ Ministère de la Défense
Mémorial de la Shoah à Drancy

Crédit photos :
Pour Simone Jacob-Veil, les rescapées de Bergen Belsen et Beata Umubyeyi Mairesse : Mémorial de la Shoah.

Photo de la salle d’exposition à Drancy : Vincent Pfrunner pour le Mémorial de la Shoah.

Cité de la Muette :
Fonds Beaudouin et Lods. Académie d’architecture/Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture du XXe siècle.

Beata Umubyeyi Mairesse : Rodolphe Escher / Flammarion

Remerciements à Benoît Pouvreau pour son concours.

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