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Seine Saint-Denis
Exposition Pierrefitte-sur-Seine

Aux Archives nationales, une expo sur les grands procès filmés nous donne une petite leçon d’histoire

Du procès de Klaus Barbie (1987) à celui d’Octavien Ngenzi et Tito Barahira (2016 et 2018) - en lien avec le génocide des Tutsi au Rwanda - en passant par le procès de Maurice Papon (1998) : dans l’exposition « Filmer les procès, un enjeu social », présentée aux Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine, huit procès majeurs sont à revivre en images jusqu’au 18 décembre.

Février 2014, Cour d’assises de Paris. Engoncé dans son blouson de cuir, Pascal Simbikangwa ne se démonte pas face à ses accusateurs. Les faits qui lui sont reprochés sont très graves. Ancien chef du renseignement intérieur au Rwanda, ce militaire est accusé de crimes contre l’humanité pour avoir joué un rôle dans les Escadrons de la Mort, cette milice hutu paramilitaire très active pendant le génocide. A la barre, les témoignages accablent ce petit homme en fauteuil roulant. Après quarante jours de procès, Simbikangwa est condamné, à la majorité absolue, à la peine de 25 années de réclusion criminelle. L’Histoire retiendra qu’il est la première personne à avoir été poursuivie en France pour des crimes commis lors du génocide des Tutsi au Rwanda. Pour les besoins de l’exposition « Filmer les procès, un enjeu social », présentée aux Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine jusqu’au 18 décembre, l’audience du gradé rwandais a été condensée en 30 minutes. Et si les enjeux de ce procès n’étaient pas assez clairs, un panneau explicatif installé au pied de l’écran y revient en détails.

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Cette expo, dont les images appartiennent aux archives audiovisuelles de la Justice, est le résultat d’un travail colossal de visionnage et d’analyse de la part des organisateurs. « Le montage a représenté un sacré défi : les séquences qu’on a sélectionnées durent entre 15 et 30 minutes mais sont issues de 2 600 heures de tournage », indique Martine Sin Blima-Barru, commissaire de l’exposition. L’autre challenge a consisté à ne pas dénaturer le propos et à insister sur les particularités de chaque procès malgré des temps de diffusion très courts. « Pour ce faire, nous avons constitué un comité scientifique composé d’historiens, de réalisateurs et d’anciennes parties civiles, poursuit Martine Sin Blima-Barru, par ailleurs responsable des archives audiovisuelles aux Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine et qui a porté ce projet avec Christian Delage, historien et professeur à l’université Paris-8. Nous souhaitions nous entourer de personnes qui avaient fait de ces procès leur sujet d’étude ou qui avaient finement travaillé à partir des archives dans la perspective de faire des documentaires. L’écueil à éviter était de diffuser seulement les temps forts car ce n’est pas le propos. Le sensationnel, non merci. Notre approche a été de faire en sorte que les extraits n’appauvrissent pas le contenu général de l’audience. »

Attirer un public plus large

En plus des pionniers du genre, comme celui de Nuremberg (1945-1946), intenté par les puissances alliées contre 24 des principaux responsables du Troisième Reich, ou celui du nazi Adolf Eichmann (1961), l’expo nous montre les procès de Klaus Barbie, ancien chef de la Gestapo à Lyon (1987), Paul Touvier, ancien fonctionnaire collaborationniste du régime de Vichy (1994) ou encore Maurice Papon, condamné en 1998 à dix ans de réclusion criminelle concernant des actes d’arrestation et de séquestration lors de l’organisation de la déportation des Juifs de la région bordelaise vers le camp de Drancy. Ces hommes ont un point commun : tous sont accusés de crime contre l’humanité. Parmi les huit procès diffusés, un seul est projeté intégralement : celui des « 14 Chiliens », accusés pendant la dictature de Pinochet d’enlèvement, de séquestration avec actes de torture et de barbarie sur quatre Franco-Chiliens. « Nous avons fait cette exception afin de plonger le visiteur dans la véritable temporalité d’un procès - celui-ci étant relativement ‘’court’’ puisqu’il ne dure que 47h30 - avec ses temps longs et ses temps morts », relate la commissaire, qui nous fait remarquer que la manière de filmer un procès a évolué au fil du temps et que l’expérience du téléspectateur s’en ressent. « Malgré un cahier des charges très strict sur la manière de filmer, on constate que sur les procès Barbie et Touvier, par exemple, les réalisateurs s’attardent sur des expressions du visage, zooment sur les mains, captant des gestes et des attitudes qui en disent souvent long, explique Martine Sin Blima-Barru. Aujourd’hui, les caméras sont fixes et se concentrent uniquement sur la personne qui a la parole. C’est plus froid, comme pour rappeler que la cible de ces procès filmés sont avant tout les historiens. »

Pour autant, la scénographie de l’exposition (vidéos, coupures de journaux placardées au mur, panneaux expliquant le contexte des procès) permet d’attirer l’attention d’un public large. « Les archives sont des biens communs qui appartiennent à tout le monde, nul besoin d’être un chercheur pour les consulter, avertit la conservatrice. Nous ne sommes pas un musée. Notre démarche consiste à restituer au peuple une justice qui est faite en son nom mais dont il sait finalement bien peu de choses. »

Hasard du calendrier. Depuis le 8 septembre, et jusqu’à la fin de mai 2022, s’est ouvert le procès des attentats du 13 novembre 2015 devant la cour d’assises spéciale de Paris. Un événement intégralement filmé. « L’enregistrement de ce procès permettra de démontrer devant l’Histoire comment une démocratie a été conduite à juger des accusés pour des faits criminels terroristes », a déclaré le premier président de la cour d’appel de Paris qui en a autorisé l’enregistrement. Pour Martine Sin Blima-Barru, ce procès, eu égard à l’émotion qu’il suscite et à son retentissement médiatique, a des similitudes avec celui de Klaus Barbie. « Ce sont deux procès historiques qui se déroulent à des époques différentes. Ils portent sur des chocs sociétaux et traduisent la volonté du ministère de la Justice d’enregistrer les procès qui ont une portée historique. »

Grégoire Remund
Photos : ©Franck Rondot

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La commissaire de l’exposition Martine Sin Blima-Barru

Captation filmée des procès : la loi Badinter de 1985 a tout changé

Certains procès, qui présentent un intérêt pour la constitution d’archives historiques, font l’objet de captations vidéos, conservées aux Archives nationales. Pour que soit autorisé un tel dispositif dans le cas où un procès « présente un intérêt pour la constitution d’archives historiques de la justice », il a fallu attendre 1985 et la loi Badinter. Le premier procès à avoir été intégralement filmé est celui qui s’est tenu à Lyon contre le criminel nazi, Klaus Barbie, à partir du 11 mai 1987. Depuis, les caméras pénètrent dans les prétoires de procès hors norme d’acteurs de la Shoah, de la dictature chilienne ou encore du génocide des Tutsi au Rwanda. Des documents d’histoire qui permettent de montrer comment la justice est exercée. Dans un entretien publié dans Libération le 15 septembre 2020, l’ex garde des Sceaux revient sur la naissance de cette loi : « Ce que j’ai souhaité en 1985, c’est enregistrer les procès à des fins historiques, mais aussi pédagogiques. L’enregistrement doit être le plus neutre possible. Il faut montrer l’audience du point de vue du juge, pas celui qui assure la captation audiovisuelle. L’enregistrement est un matériau pédagogique, un document pour les chercheurs. Il devient avec le temps un matériau historique. »
G.R

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