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Au théâtre de Stains, Mohamed Kacimi et Marjorie Nakache invitent à l’évasion

Jusqu’au 13 avril, le Studio Théâtre de Stains donne « Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz », pièce sur l’univers carcéral féminin. Cette création, d’une grande justesse, est une réflexion douce-amère sur les conditions des détenues en même temps qu’un éloge de la puissance du théâtre.

« Ici, t’es plus une femme, t’es plus qu’un trou de mémoire ». Des phrases sur la prison, qui claquent comme une clé dans une serrure, « Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz » en comporte plusieurs. Et malheureusement, ce ne sont pas que des phrases... « J’ai commencé à écrire cette pièce parce que j’intervenais depuis plusieurs années déjà dans un atelier d’écriture pour des femmes détenues à la maison d’arrêt de Fleury. J’ai voulu dire la solitude de ces femmes qui est en fait double : du fait de leur enfermement d’abord, mais aussi parce qu’à la différence des hommes, elles sont mises au ban de la société, personne ne veut les voir », explique l’auteur Mohamed Kacimi.

Voici donc l’histoire de Barbara, Marylou, Zélie, Lily, Rosa et Frida, six femmes en résistance, en repentance pour certaines, en souffrance pour toutes. Grave et en même temps malicieuse, la pièce joue admirablement bien avec toutes les questions que chacun se pose sur la prison. A commencer par la première d’entre elles : pourquoi sont-elles là ? Petit à petit, le spectateur reconstitue dans sa tête leur parcours de vie, comme le ferait un visiteur de prison. Excepté pour Barbara, bibliothécaire des lieux, femme forte mais secrète, dont on se demande si son humanité bien réelle ne cache pas un crime abominable. Pourquoi tant de mystère autour de ce personnage central et solaire, magistralement interprété par Marjorie Nakache qui signe aussi la mise en scène ? « Une des règles en prison – et un personnage le dit d’ailleurs dans la pièce – c’est de ne pas demander pourquoi les gens sont là. Si la personne le dit, vous pouvez prendre sa confidence, sinon ce n’est pas à vous de creuser. Chez les femmes, ça marche encore plus comme ça. Avec Marjorie, on souhaitait donc laisser une part de mystère, il ne faut pas une traçabilité pour tout », souffle doucement Mohamed Kacimi.

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Bien rythmée et portée par des dialogues tour à tour forts et savoureux, « Tous mes rêves » évite tout voyeurisme pour parler des vrais sujets : la solitude de ces femmes, l’inégalité hommes-femmes qui se poursuit jusque dans la prison et la dureté des conditions de détention. On nous rappelle ainsi au fil des conversations que les détenues n’ont droit qu’à deux douches par semaine, que les chaînes érotiques sont interdites aux femmes ou encore que l’État sous-traite leur production au bénéfice de grandes multinationales de la mode tout en les faisant travailler 70 heures payées 50.

La religion - omniprésente - en prend aussi pour son grade, et cela vaut pour les trois monothéïsmes. « Un Dieu qui s’occupe autant du cul des femmes, c’est pas un Dieu, c’est un obsédé », balance ainsi Rosa à propos des multiples interdictions imposées aux femmes. Et Zélie, fervente catholique, doit bien admettre que sa foi sert parfois à légitimer de bien curieuses décisions quand les bonnes sœurs ultra-présentes en prison mettent la pression sur les jeunes détenues pour les empêcher d’avorter.

Mais même en prison – et c’est une des qualités de la pièce de le rappeler – la vie continue. Voilà ainsi que le soir de Noël, il prend l’envie à ces femmes de monter « On ne badine pas avec l’amour » de Musset. Et pourquoi cette pièce au juste ? « Parce que ça parle magnifiquement bien d’amour et parce que Musset a été un des premiers à fracasser le dogme catholique et à dire : pour aimer, il faut passer par-dessus Dieu et l’Église », estime Mohamed Kacimi. Mais qu’on se rassure : nos six détenues ne vont pas du tout gloser dans le silence de la bibliothèque qu’on leur a gracieusement prêté pour ce soir de Noël, elles vont jouer ce Musset et le jouer férocement. Sous la plume de Mohamed Kacimi, « On ne badine avec l’amour » devient ainsi « Faut pas jouer au plus finaud quand quelqu’un te kiffe » et on pleure encore de rire devant la performance de Rosa (Gabrielle Cohen) et Marylou (Irène Voyatsis) dans les rôles du fier Perdican et de la prude Camille. Forcément, cet exercice de transposer dans le langage contemporain un classique fait penser à « L’Esquive » de Kechiche où des jeunes sans habitude du théâtre s’aperçoivent en fait que Marivaux « leur parle ».

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« Si tu veux vraiment sortir d’ici vivante, t’as intérêt à jouer », conseille d’ailleurs Barbara à la fragile Frida, confirmant ainsi que le théâtre est une bonne thérapie face à l’enfermement. Le repas de fête imaginé par les six convives en ce 24 décembre, la fontaine dans laquelle se baigne Perdican et peut-être même la neige qui s’abat comme un rideau sur la scène : tout cela est faux. Et rendu vrai en même temps, par le pouvoir de l’imaginaire. C’est sur cet éloge du théâtre que s’achèvent « Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz ». « C’est un message qui nous va très bien, à nous théâtre de Stains, puisqu’on pense vraiment que la culture pour tous peut sauver ou en tout cas ouvrir les horizons », souligne la co-fondatrice du Studio-Théâtre Marjorie Nakache. Par la puissance de son évocation et la justesse de son ton, « Tous mes rêves » abat le quatrième mur et les trois autres avec.

Christophe Lehousse
Photos : @Benoîte Fanton
@Meyer - Tendance floue

"Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz"-
Au Studio Théâtre de Stains jusqu’au 13 avril

Le mardi 3, jeudi 5, vendredi 6 et jeudi 12 avril à 14h
Le vendredi 6, samedi 7, vendredi 13 avril à 20h45
Le dimanche 8 avril à 16h.
Tarifs : 11 euros- 8 euros tarif réduit- 5 euros moins de 12 ans

Reprise au Théâtre 13 en novembre

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