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Tous des enfants d’Africa

L’association courneuvienne, qui a fêté ses 30 ans en décembre 2017, se bat à la fois contre le racisme, pour les droits des femmes et la laïcité. REPORTAGE dans les pas de Mimouna Hadjam, sa porte-parole.

« N’oubliez pas : que vous soyez mariée ou pas, que vous ayez un titre de séjour ou pas, ça ne se retournera pas contre vous si vous portez plainte pour des violences sexistes. Dites-le autour de vous. » En ce vendredi 24 novembre – un jour avant la Journée mondiale de lutte contre les violences faites aux femmes - Mimouna Hadjam est comme si souvent sur le pont.
La porte-parole infatigable d’Africa, association lancée en 1987 à La Courneuve, participe à un café des femmes à la Maison pour tous Youri Gagarine. Quelques rappels utiles sur la lutte contre l’excision, les mariages forcés ou la multiplicité des violences faites aux femmes, c’est le quotidien de cette structure qui compte 340 adhérents et une trentaine de militants actifs.

Armelle, habitante de La Courneuve et aide-soignante à la Fondation Rothschild, a apprécié : « ce sujet nous concerne tous. Et même si en ce moment on assiste plutôt à une libération de la parole, il faut répéter ces chiffres que nous avons entendus ce matin (1 femme décède tous les trois jours en France sous les coups d’un homme, ndlr). Il faut une prise de conscience générale. »

Créée par sept femmes, Africa est assurément d’essence féministe. « Au départ, c’était notre raison d’être. En tant que filles de la seconde génération d’immigrés, le plus souvent algériens, on voulait se battre pour nos droits, et pour ceux de toutes les femmes immigrées », explique Mimouna Hadjam, fille d’un père mineur arrivé de Kabylie et d’une mère au foyer.
Progressivement, cette battante née à Auby, dans le Douaisis et arrivée à La Courneuve au début des années 80, a appris que le féminisme est un combat qui ne s’arrête jamais, un éternel recommencement contre les idées de domination patriarcale. « Adolescente, je croyais vraiment que le féminisme, c’était quelque chose d’acquis. On avait gagné le combat contre les opposants à l’avortement, parmi lesquels les intégristes catholiques figuraient en première ligne. Même dans ma petite ville minière, le message du féminisme nous parvenait. Et puis... »

Et puis la subite montée du Front Islamique du Salut (FIS) en Algérie à la fin des années 80 ou le retour de certains stéréotypes de genre dans la société française ont achevé de lui démontrer qu’il fallait remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier. Tout au long de ses 30 ans d’existence, l’association, mue par ses fers de lance – Mohamed Youcana ou sa présidente d’honneur Djamila Amrane – a ainsi su mobiliser des personnalités influentes pour porter son combat : la militante pour les droits civiques des Afro-américains Angela Davis ou l’avocate Gisèle Halimi, passent ainsi par La Courneuve dans les années 90.

Mais Africa ne satisfait pas de ce seul engagement. « Notre combat originel, c’est l’anti-racisme », rappelle Mimouna Hadjam, révoltée lors de son arrivée à la Courneuve en 1980 par les crimes racistes et policiers qui s’y étaient produits. Crimes restés le plus souvent impunis. « Toufik Ouanès, Abdel Ben Yahia, Ali Mahfoufi, autant de jeunes assassinés pour des motifs racistes. A l’époque, on s’est senti un peu seuls », se souvient cette enfant, comme tant d’autres à cette époque, des Marches pour l’égalité de 1983 et 1984.
« Et puis on a vite compris que déclamer des slogans ne suffisait pas. Les gens producteurs de ce racisme étaient et sont le plus souvent des ouvriers, des pauvres qui partageaient les mêmes conditions que nos parents. Il fallait donc des actions de terrain qui fédèrent, qui unissent. Car lutter contre le racisme, c’est d’abord lutter contre la misère sociale dans laquelle celui-ci s’enracine ». Concerts pour favoriser le lien social, cours d’alphabétisation, actions en faveur d’un logement digne : Africa – dont le nom a entre autres été choisi d’après la découverte de l’australopithèque Lucy, qui fait de l’Afrique le berceau de l’humanité – se démultiplie donc tous azimuts.
Sans jamais manquer de lucidité. « Ce n’est pas parce qu’on est soi-même victime de racisme qu’on est immunisé contre. J’entends régulièrement de la part de certaines familles maghrébines des propos effrayants sur les Tamouls, les Chinois ou les Roms », souligne Mimouna Hadjam. Pour y remédier, l’éducation et le lien social sont là encore ses meilleures armes. « Tous les ans, nous emmenons des enfants au Mémorial de Drancy et nous intervenons aussi dans les trois collèges de La Courneuve. Plus on commence tôt, mieux c’est », poursuit-elle.

Un des derniers faits d’armes d’Africa consiste aussi en une mobilisation « pour un statut autonome des femmes immigrées », afin de leur éviter une double peine : en cas de divorce ou de veuvage à la suite d’un regroupement familial, les femmes migrantes risquent en effet encore de perdre leur titre de séjour. Une proposition de loi adoptée partiellement en mai 2016.
Enfin, à tous ces combats, l’association courneuvienne, qui a entre temps essaimé au Blanc-Mesnil et à Saint-Ouen, ajoute un autre volet : la laïcité.
« Ce sujet a été rajouté dans les statuts de l’association avec la montée en puissance du Front Islamique du Salut en Algérie à la fin des années 80 et son intention d’imposer la charia (loi islamique, ndlr). A ce moment-là, on s’est senties menacées dans nos vies de femmes. Depuis, qu’il s’agisse de la religion catholique, de l’Islam ou de n’importe quelle autre croyance, on veut préserver ce droit de critiquer les religions en tant que telles, au nom notamment de notre féminisme », souligne celle qui dit avoir vécu les attentats à Charlie Hebdo en janvier 2015 comme un choc. Et de regretter les profondes fractures au sein du féminisme français, certains considérant par exemple le port du voile comme une marque de liberté de la femme là où elle continue d’y voir « un instrument d’oppression du patriarcat ». « Evidemment que je ne suis pas contre les femmes voilées – j’en côtoie tellement ! - mais je suis contre le voile », dit posément celle qui sur ce chapitre avait eu maille à partir avec Edwy Plenel, le président du site d’informations Mediapart.

Une pause. Mimouna jette un œil au dehors de la Maison pour tous, sur ces cités qu’elle a tant parcourues. « Pour les enfants nés dans ces quartiers, il y a quand même un mieux. Evidemment, il y a encore de vraies injustices sociales, mais au moins, en matière d’éducation ou de culture, il y a des actions menées en Seine-Saint-Denis. Et puis, si l’on compare les métiers de la nouvelle génération, on voit des profs, des avocates, des psychologues, des directrices des ressources humaines. On a progressé depuis la génération de nos parents, et heureusement ! »

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