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Un jeu de société où les femmes crèvent l’écran

Dix ans après son « jeu de lois pour l’Egalité », la mission Droits des femmes de la mairie de Saint-Denis a sorti, en ce début janvier, son second jeu de l’oie féministe, consacré à l’univers du cinéma. Histoire d’un outil pédagogique à succès.

Les petites filles sages vont au paradis. Les autres font ce qu’elles veulent, et atterrissent parfois sur le plateau du jeu de l’oie « Femmes et cinéma » de la mission « Droits des Femmes » de la Ville de Saint-Denis. Sortie des presses début 2021, cette seconde édition du jeu nous emmène à la découverte des femmes du cinéma. En lançant les dés et en avançant les pions, on plonge, telle Mary Poppins, dans un univers longtemps ignoré. On fait connaissance avec Alice Guy, l’inventeuse-trice (même le mot n’existe pas !) des fictions cinématographiques, avec ses réalisatrices- Jane Fonda, Agnès Varda, ou Carole Roussopoulos. On y retrouve de grands personnages, telles que Thelma et Louise ou Wadjda, mais aussi les plus petites, comme la Princesse Mononoké, Elsa de la Reine des Neiges ou Hermione Granger, sans qui Harry Potter ne serait rien. On croise les actrices qui incarnent et défendent ces dames : Delphine Seyrig, Meryl Streep, Aïssa Maïga, Corine Masiero, ou Golshifteh Farahani. On découvre l’ingénieure du son Claudine Nougaret, on réfléchit avec la chercheuse Iris Brey, on s’organise avec Time’s up, le collectif contre le harcèlement sexuel au cinéma et on comprend même des concepts, comme le test de Bechdel, qui met en évidence la sous-représentation et la dévalorisation des femmes représentées dans les œuvres de fictions cinématographiques.

Engagé et « fait main »

Portraits et pictogrammes s’égrainent sur un grand et beau plateau de jeu, fruit de la collaboration entre la mission « Droits des Femmes » et la graphiste Pauline Escot, aussi à l’origine de l’identité visuelle du tiers-lieu parisien « Les Grands Voisins ». Sa patte correspond au projet : un graphisme engagé et fait main. Elle choisit les couleurs rouge pour le militantisme, violet pour le féminisme, et ajoute ce qu’il faut d’étoiles et de typographies pour vous faire entrer dans l’univers hollywoodien. A l’origine du projet, une service civique, Elise Herting, a fait le lien entre l’artiste et Marie Leroy, à la tête de la mission Droits des femmes.

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« La mairie avait lancé une consultation des habitants sur les noms qu’ils voulaient attribuer aux nouvelles rues de la ville », se souvient Marie Leroy. Les noms de Myriam Makeba, Rosa Parks, Fatima Bedar, Cesaria Evora, étaient sortis du chapeau. Animatrice de formation, Marie Leroy pense alors élaborer un jeu de lois à partir de ces noms, ludique et pédagogique à la fois. Pauline Escot leur tire le portrait au feutre noir, et le jeu de l’oie - premier du nom - est utilisé pour les fêtes de la ville. « Il fallait un style simple, compréhensible par tout le monde, y compris des gens qui ne savaient pas lire le français. On a fait un gros travail de synthétisation graphique des idées », décrit la graphiste.

« Talons hauts, salaires bas ! »

Les cases parlent du code Napoléon, de l’IVG, des féminicides ou de la journée du 8 mars, de l’interdiction pour les femmes de rentrer dans les lycées ou de divorcer. « On y avait aussi mis un peu d’humour : il fallait danser quand on tombait sur la case Pina Bausch, ou brandir une pancarte du MLF quand on tombait sur la case de la tombe de plus inconnue que le soldat inconnu, sa femme ! C’est un jeu génial. La première fois qu’elles y jouent, on voit les femmes se mettre en colère, rigoler, à découvrir plein d’histoires, et ça c’est génial. Ça réveille les consciences », estime Marie Leroy. « J’étais étudiante quand j’ai fait le premier jeu de l’oie. Cela m’a convaincu que c’est ainsi que je voulais faire mon métier de graphiste, en intervenant auprès des publics, en faisant des ateliers », se souvient Pauline Escot.

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Dix ans après cette première version, le confinement a permis à la chargée des droits des femmes de dégager du temps, et de l’argent pour éditer un second jeu. Quelques mois après l’affaire Weinstein, la vague #Metoo, la révolte d’Adèle Haenel à la cérémonie des César, le thème du cinéma s’est imposé comme une évidence. Evident, aussi, le partenariat avec le Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient qu’accueille Saint-Denis depuis plus de 15 ans et qui prend un soin particulier à projeter des films réalisés par des femmes. « Le 8 mars, juste avant le confinement, nous avons organisé un événement intitulé « La Place du Caquet fait son cinéma » où nous avons fait de la sérigraphie de slogans du type « Starlette, croisette, paillette, quéquette », ou « Talons hauts, salaires bas ! ». Et puis il y a eu le confinement, qu’on a mis à profit pour avoir un bel outil de sensibilisation à la rentrée. On a aussi voulu insister sur les réalisatrices et actrices de la diversité, en parlant du livre « Noire n’est pas mon métier », ou du collectif des cinéastes « non alignés ».

« A vous de jouer ! »

Le jeu connaît un succès de blockbuster. Entre l’exemplaire remis au cinéma, celui remis à la librairie, à l’élue, au PCCMO, celui qu’on aimerait offrir à la FEMIS, celui qui échoit à Ariane Ascaride, un prof, une maison de quartier... Victime de son succès, l’édition est déjà épuisée. Les créatrices du jeu, dont ce n’est pas le métier, manquent d’une aide à la production et à la diffusion, afin que le bel outil puisse se répandre dans toutes les bibliothèques de France et de Navarre. Elles, ce qui les intéresse, c’est de créer des outils pour rattraper tout ce retard en connaissance et en visibilité des femmes. Plus qu’enthousiastes de l’arrivée de Julie Deliquet à la tête du TGP, Marie Leroy et Pauline Escot planchent déjà sur une troisième édition consacrée aux femmes et au théâtre. « Il y a Lysistrata, d’Aristophane, qui organise la grève du sexe pour mettre fin à la guerre entre les cités grecques, Antigone bien sûr, Marie Colin, qui dirige le festival d’automne, Marguerite Duras ou Penda Diouf qui ont écrit des pièces de théâtre et aussi Ariane Mnouchkine, Sarah Bernhardt, Hélène Cixous, Marguerite de Navarre !... On a fait une réunion la semaine dernière avec une chercheuse du département études de genre de Paris 8, Julie Deliquet, nous... Vous vous rendez compte qu’aucune femme n’est entrée à la Comédie Française entre 1959 et 2000 ! C’est affligeant ». On compte sur elles pour y remédier. Et aussi sur vous : la dernière case des jeux de l’Oie est toujours ainsi sous-titrée : « La partie n’est pas terminée, à vous de jouer désormais ! ».

Photos : ©Pauline Escot

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