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Souad Massi en toute intimité

Souad Massi a souvent chanté en Seine-Saint-Denis. Elle revient au centre culturel Jean-Houdremont à La Courneuve le 24 février 2017 avant de s’envoler pour des concerts au Liban, en Jordanie, puis en Turquie. L’occasion de découvrir ou de retrouver sa voix d’ange et son dernier album. Rencontre.

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Avec votre voix si douce, on a du mal à croire que vous avez commencé par chanter du hard-rock au sein du groupe algérien Atakor. Comment les avez-vous rencontrés ?
En fait, j’étais sur Alger, et j’ai été contactée par le bassiste du groupe. C’est vrai que c’était un groupe de hard-rock, mais il se produisait en deux parties sur scène. Je faisais la première partie avec eux et je faisais du rock. La deuxième partie était plus hard-rock. C’était une belle expérience. J’étais entourée par des musiciens qui avaient une culture musicale très vaste. Ils ont fait un peu mon éducation musicale.

Qu’est-ce qui vous reste de vos années rock ?
J’étais il y a quatre jours à un très beau festival de musique alternative arabe, à Dubaï. J’étais sur le côté sur scène comme une adolescente. J’écoutais un groupe de rock jordanien qui s’appelle Jadal. J’étais tellement bien. Ça m’a rappelé quand j’étais jeune que j’assistais juste aux répétitions. Et comme j’étais mal, ça m’a rappelé que ça me faisait du bien d’écouter du son comme ça. Cela m’a replongée un peu dans cette période. C’est une musique qui m’a fait beaucoup de bien. La plupart des gens qui écoutent cette musique sont calmes, il ne faut pas croire.

La musique de nos jeunes années on ne l’oublie jamais, c’est vrai ?
Quand on est jeune, on a une sensibilité qu’on perd quand on devient adulte. On n’a pas la même écoute. Quand on est adolescent ou très jeune on a des sensibilités très développées qu’on perd plus tard malheureusement. On est comme une page blanche, on est plus réceptif à une certaine énergie que ce soit de la musique ou des vibrations. Quand on est adulte, on filtre un peu, du coup, on filtre tout. Je pense… c’est mon opinion personnelle. On filtre, on analyse alors que les bébés suivent très spontanément le rythme de la musique. J’ai remarqué ça avec les enfants. Plus tard, on a des blocages et on a du mal à le faire naturellement. Il y a le monde des adultes, des interdits, on s’autocensure. On n’est pas à l’aise avec notre corps. J’adore les gens qui ont un brin de folie, qui osent, quitte à avoir l’air ridicule, qui s’amusent. C’est important de garder sa petite folie… surtout pour un artiste. C’est plus acceptable.

Depuis vos débuts, vous chantez dans des groupes exclusivement masculins : les Trianas d’Alger, le groupe hard-rock Atakor, les chœurs de Cordoue ?
La plupart des groupes musicaux sont des hommes. Dans la musique rock, jazz, alternative il n’y a pas beaucoup de musiciennes. Il y en a davantage en musique classique. Les batteurs, les bassistes, c’est toujours des garçons, surtout de là d’où je viens. Même en France, en Europe, il n’y a pas beaucoup de groupes féminins. Il y a pas mal d’artistes femmes mais pas assez de musiciennes.

Et dans votre formation actuelle, c’est mixte ?
Je suis la seule femme (rire). En même temps, vous savez, franchement, je n’accorde pas d’importance à ça. Quand on est sur scène, on donne quelque chose, peu importe qu’on soit homme ou femme, l’essentiel c’est que les gens, ça arrive à les toucher. Après, qu’on soit masculin, féminin c’est pas important. Mais ça va changer avec les générations qui arrivent. Elles n’ont pas d’interdit, ne se mettent pas de limites dans la musique.

Comment décririez-vous votre spectacle ?
C’est une formation classique. On sera trois musiciens sur scène. Ça va être très épuré, très classique. Quelque chose de plus simple. On a déjà essayé ça en Angleterre, ça a très bien marché. On va le refaire sur les prochaines dates.

Vous possédez un diplôme d’ingénieure en urbanisme. C’est rare aussi pour une femme ?
C’est vrai. Quand j’ai commencé dans l’hydraulique, peu de filles allaient dans les lycées techniques. Maintenant ça a beaucoup changé. J’ai des copines, cadres, cheffes de projet qui ont de très très bons postes. Moi quand j’ai commencé mes études en Algérie dans les années 90, je ne veux pas dire qu’on était les premières, mais c’était rare. Après l’hydraulique, je me suis orientée vers l’architecture et l’urbanisme. Une fois mon diplôme d’ingénieure obtenu, j’ai travaillé pendant six mois dans un bureau d’études et pas longtemps après je suis venue en France.

Comment vous est venue cette idée d’être ingénieure ?
Franchement, je ne sais pas. C’était un choix personnel. J’avais envie de construire des choses solides. C’est vrai que c’est un milieu où il y avait peu de femmes, mais j’avais déjà un frère architecte. J’étais inspirée par lui. Quand on a un grand frère, généralement on le suit un peu.

Quand vous lisez une ville, quand vous habitez une maison, est-ce qu’il vous reste quelque chose de ces études-là ?
Quand on fait des travaux, on arrive à savoir combien ça va nous coûter, on arrive à faire des projections sur la durée des travaux. On fait la différence entre les matériaux, ceux qui durent et ceux qui sont moins bons. On a une base qui nous sert dans la vie. J’ai déménagé deux fois, j’ai fait des travaux, j’ai fait des suivis.

Vous avez ce petit brin de folie et vous êtes aussi très terre à terre ? Vous avez cette dualité ?
On est tous comme ça. On est sage quand il faut être sage. On est un peu fou, quand on a envie d’être fou.

Vous avez écrit sur les femmes battues (Nacera) ? Sur les femmes qui rêvent d’être l’égale des hommes (Samira Meskina) ? Ce sont des sujets de société que peu abordent dans des chansons. Pourquoi les abordez-vous d’ailleurs ?
Je connais pas mal d’artistes femmes qui en parlent. Ou elles ont subi ça. Ou dans leur entourage, elles ont assisté à des témoignages de femmes qui ont subi ça. C’est normal qu’une femme en parle, qu’elles dénoncent ce qui se passe. De nombreuses associations travaillent sur le terrain et proposent des choses. Moi-même je suis la marraine d’une association qui s’appelle le Fonds des Femmes en Méditerranée et j’assiste des fois à des réunions. Je participe quand je peux.

Quelles sont les femmes qui vous inspirent au moment d’écrire et de composer ?
Une femme qui me dit « J’ai envie de sortir ». Cela peut paraître irréel pour une Européenne, mais il faut savoir qu’en Afrique, dans le monde arabe il y a encore beaucoup d’interdits, de tabous. Une jeune fille ne peut pas aller à la plage ou juste prendre un café avec ses copines. C’est très mal vu. Il y a le poids de la société, de la religion. Il y a un combat de tous les jours, d’exister, de se faire entendre, de faire sa place. Par exemple il y a une dame qui m’avait beaucoup touchée lors d’une tournée, car elle rêvait de faire des études. Elle avait l’âge de ma grand-mère. J’ai pu vraiment sentir son désir, son désarroi.

C’est la détresse des femmes qui vous inspire ?
Non, c’est leur histoire. Si quelque chose me touche, je vais écrire dessus.

Est-ce que vous vous décririez comme une féministe ?
Franchement je ne sais pas. J’écris sur tout ce qui m’entoure, ce qui peut me toucher, pas spécialement sur les femmes. Je suis quelqu’un qui défend les droits de l’Homme, l’égalité des droits. Je suis pour un équilibre social, plutôt pour ça que féministe. Ça a un rapport. Tout a un rapport.

Vous avez chanté la berceuse d’Azur et Asma. Vous avez chanté sur le générique de Mauvaise foi de Roschdy Zem avec Gad Elmaleh. Vous avez composé trois chansons pour "Les yeux d’un voleur", film où vous jouez. Êtes-vous cinéphile ?
Franchement j’adore le cinéma. J’allais souvent au cinéma. Et ça me manque un peu là en ce moment. Je trouve ça magnifique d’aller dans une salle de cinéma et de voir des films avec les gens. C’est magique. J’adore aller voir un film d’horreur et le voir avec plusieurs personnes, ça me rassure.

C’est parfois aussi gênant d’avoir les mêmes émotions que son voisin ?
Oui, parce qu’on se met à nu. Notre fragilité ressort et on a du mal à la partager. Le dernier film qui m’a beaucoup touché, c’est Chocolat de Roschdy Zem. J’ai vraiment pleuré à la fin. Quand Omar Sy est sur son lit de mort, je n’ai pas pu me retenir.

Votre expérience en tant qu’actrice vous a-t-elle plu ?
Je ne sais pas. Pour moi, c’était dur comme expérience, c’est le contraire de chanter. Il faut vraiment exagérer ses émotions, les ressortir. On joue. Alors que quand on chante, on ne joue pas. On est nous-mêmes. C’est le contraire de ce que j’ai toujours appris. En fait, ça m’a un peu perturbée.

Avez-vous envie de recommencer ?
Tout dépend de l’histoire, du rôle. Si ça me ressemble un peu, oui. Si c’est loin de moi je ne pourrai pas. Comme première expérience, ce n’était pas évident pour moi. Faire semblant de ne pas voir les caméras, ce n’était pas possible pour moi. Je ne pouvais pas l’ignorer.

Vous étiez happée par la caméra ?
Pas happée, mais intimidée. Comme si quelqu’un me surveillait tout le temps, c’est ça qui me dérangeait.

Vous avez toujours sur scène une certaine timidité, non ?
Ça dépend de la scène. Des fois, je me sens à l’aise. Des fois, je suis morte de trac. Chaque scène, chaque public est différent. Après, on se découvre sur scène.

Vous avez une longue carrière derrière vous. Le trac est toujours aussi intense qu’à vos débuts. On n’apprend pas son métier ?
Sur scène, on ne s’ennuie pas, on ne maîtrise pas. Aucune scène ne ressemble à une autre. C’est vraiment des expériences uniques et franchement je suis contente de le vivre comme ça. Je vis la scène. C’est une vraie passion pour moi. Ça m’anime beaucoup, ça me motive. C’est beaucoup de pression et beaucoup de bonheurs en même temps.

Vous avez vos prochaines dates de tournée, mais arrivez-vous à vous projeter dans le futur ?
Je n’arrive pas à me projeter et je n’ai pas envie de me projeter. J’ai envie de vivre le présent.

Vous avez deux filles. Qu’espérez-vous pour elles ? Qu’elles deviennent ingénieures ? Compositrices ? Actrices ? Hard-rockeuses ou folkeuses ?
Je vais les accompagner dans ce qu’elles aiment. Pour l’instant, elles aiment le sport. Si elles ont envie de faire du théâtre ou des études.... Je vais les accompagner. Je vais être là pour ça. Pas leur suggérer ou leur proposer un chemin. Parce qu’on peut être un grand professeur, donner des conférences dans le monde et avoir une vie malheureuse, ça ne veut rien dire. Avec le temps, on se rend compte que le plus important, c’est de voir ceux qu’on aime heureux. Si votre enfant est heureux en faisant du dessin… Voir son enfant heureux, c’est le plus beau cadeau de la vie pour moi. En bonne santé et heureux c’est le plus important. Il faut avoir une éducation, une base, se cultiver. On peut apprendre plein de choses dans les livres. Les diplômes ce n’est pas le plus important pour moi.

On a l’impression que votre vie n’est faite que de rencontres. De belles rencontres. Est-ce que vous êtes quelqu’un qui vous laissez guider par votre chemin ?
J’ai eu beaucoup de chances car à des moments très critiques où je devais faire des choix, j’ai eu la chance de rencontrer de belles personnes qui m’ont guidée dans la vie. C’est pour ça que je fais confiance à la vie. Je ne me prends pas la tête. C’est vrai. J’ai suivi mon instinct et je continue à suivre mon instinct. Je crois à ma bonne étoile.

Cette simplicité, on la retrouve dans votre relation avec le public…
Dans ma tête, le public est comme un membre de ma famille. J’ai beaucoup de respect pour eux. Je suis là pour donner, pour recevoir quelque chose, pour partager. Je pars de ce principe. Les concerts, ce sont des moments intenses, en fait. On a le trac.
En toute modestie, je pense qu’on ne fait pas ce métier par hasard. Monter sur scène, s’adresser au public, chanter, leur parler, la peur, l’angoisse. Il faut savoir pourquoi on fait tout ça. Le public sent quand les gens trichent et quand les gens sont sincères. C’est important.

Pourquoi vous faites tout ça ?
Un jour, je n’étais vraiment pas bien et j’avais envie de voir un spectacle, d’écouter un artiste. Moi je voulais voir Buika sur scène, sa voix m’avait tellement touchée. On ne vient pas par hasard au spectacle. On vient parfois avec des amis pour s’amuser. Mais des fois on n’est pas bien on cherche un certain réconfort et on cherche l’artiste qui peut nous donner ça.

Comme les bras d’une maman ?
Oui on essaye.

Le dernier album de Souad Massi El Moutakallimoun compte une dizaine de chansons inspirées des textes des grands poètes arabes anciens et modernes comme Zoheir Ben Abi Selma, Imrouou El Qaïs, El Moutanabi, Abi Kacem.
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