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Kery James livre un diagnostic sur les banlieues françaises

En tournée dans toute la France, Kery James reprend « A Vif ». Une pièce sur l’état des banlieues françaises à travers laquelle le rappeur d’Orly, qui a toutefois aussi déjà mené des actions dans le 93, veut faire se rencontrer ce qu’il appelle les deux France. INTERVIEW.

Ça fait 20 ans que vous parlez de la banlieue dans vos textes de rap. Pourquoi être passé sur la scène du théâtre ?

« C’est quelque chose qui s’est fait au fur et à mesure. En 2012, pour mes 20 ans de carrière, j’avais déjà fait une escapade acoustique au théâtre des Bouffes du Nord avec un clavier et un percussionniste. Et j’avais constaté que ça avait réuni des publics qui d’habitude ne se fréquentaient pas : le public qui vient à mes concerts de rap et celui des salles de théâtre parisiennes. J’avais envie de faire se rencontrer ces deux France qui ne se parlent pas. Et j’ai estimé que le théâtre était un bon endroit pour ça... »

Et pourquoi avoir écrit ce texte sur les banlieues sous la forme d’une joute oratoire ? Ça rappelle un peu les concours organisés par l’association Eloquentia à Saint-Denis…

« Effectivement, il y a de ça. En fait, au départ, j’imaginais une situation où les habitants des banlieues se réuniraient pour attaquer l’État français en justice, en l’accusant d’être responsable. Mais après, je me suis dit que la forme du concours d’éloquence auquel participeraient deux avocats aspirants était meilleure, parce qu’elle permettait aussi l’irrévérence, les piques, les traits d’humour. Il se trouve qu’au même moment, j’ai été invité à faire partie du jury d’une finale de l’association Eloquentia à Saint-Denis (en 2015, ndlr). Et ce que j’y ai vu m’a conforté dans cette idée de joute oratoire. J’ai été impressionné de voir ce que ces étudiants étaient capables d’écrire et d’improviser. Ça confirme que dans le travail de la parole, il y a presque un travail thérapeutique. »

Votre pièce oppose Yann Jaraudière à Soulaymaan Traoré, que vous incarnez. Le premier défend la thèse que l’État est seul responsable de la situation des banlieues, le deuxième que c’est d’abord au citoyen de se prendre en main. De prime abord, on s’attendrait à vous voir défendre la thèse de Yann Jaraudière...

« Oui, et c’est voulu. Les gens qui ne connaissent pas mes textes s’attendent peut-être à ce que je dise que l’État est seul responsable. Mais cette pièce mêle en fait plusieurs idées de mes textes de rap : « Banlieusards », qui est un hymne à la réussite, « Lettre à la République », un brûlot contre l’incapacité de l’État français à assumer ses anciens choix coloniaux et « Constat amer », où je pointe les propres contradictions des habitants des banlieues. Et donc, je trouvais ça intéressant de prendre certains spectateurs à contre-pied, de bousculer un peu leurs a priori… »

Ça veut dire que vous épousez à 100 % les idées de Soulaymaan, même lorsqu’il dit que « quand on veut, on peut » ?

« J’ai écrit les deux plaidoiries, donc je suis d’accord avec les deux personnages. Après, c’est vrai qu’il y a chez Soulaymaan certains excès que je ne peux pas partager. En effet, avec les yeux bandés, les mains liées - la situation métaphorique de beaucoup d’habitants de nos banlieues - comment voulez-vous dire cette phrase à quelqu’un ? Après, je suis quelqu’un d’assez pragmatique. Quand je constate que les messages de détresse lancés à plusieurs reprises ne sont pas entendus, et que rien ne change, je n’ai plus qu’un seul choix : trouver des solutions par moi-même. Donc il ne s’agit pas pour moi de déresponsabiliser l’État ou de faire croire que l’individu pourrait faire face à tout un système politique, mais bien de dire qu’on n’a pas d’autre choix que de compter sur nous-mêmes. »

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En 2005 avaient lieu les émeutes en banlieue, parties de Clichy-sous-Bois. 12 ans après, considérez-vous que quelque chose a changé ?

« Un moment, j’ai senti qu’il y avait eu un désir de donner plus de représentativité aux habitants des banlieues. Dans les médias, à la télé… Mais franchement, ces velléités-là ont vite été dépassées ou étouffées par la montée - fabriquée selon moi - de l’islamophobie. C’est-à-dire qu’on a cessé d’attaquer les banlieusards pour se concentrer sur l’Islam. Mais en fait, c’est un discours qui vise à faire d’une pierre plusieurs coups puisque dans l’esprit de beaucoup de gens, banlieues et Islam sont indistinctement mêlés. »

Et le travail des pouvoirs publics ? Bien que parcellaire, il y a actuellement une politique de rénovation urbaine ou de désenclavement par les transports…

« Pour moi, ce n’est que de la gestion post-traumatique, comme le dit mon personnage Yann Jaraudière. C’est sûr qu’une ville comme Clichy-sous-Bois, si on peut la désenclaver, ce serait toujours ça de fait. Parce qu’on ne peut pas moralement reprocher aux gens d’être dans un esprit de ghettoïsation s’ils sont eux-mêmes ghettoïsés... »

Des affaires comme le viol du jeune Théo par des policiers à Aulnay-sous-Bois contribuent fortement à renforcer ces barrières mentales entre un « eux » et un « nous »…

« Encore plus que ces affaires en elles-mêmes, c’est l’impunité qui entoure de tels crimes policiers qui renforce ces barrières. Car dans la plupart des cas, les policiers auteurs – je ne veux pas dire bavure car il s’agit d’un crime, et là se joue déjà une bataille sémantique – ne sont pas condamnés. C’était déjà le cas pour la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois en 2005 (l’affaire Théo n’a pas encore été jugée, ndlr). »

Dans votre pièce, vous dénoncez aussi le mythe républicain selon lequel on donnerait la même chance à chacun. Cela dit, n’est-ce pas l’école républicaine qui en partie vous a donné ce goût pour les mots et cette maîtrise du langage que vous avez aujourd’hui ?

« Mais je ne dénie absolument pas ses mérites à l’école. Par contre, je dis que tout ne fonctionne pas dans la République, que certains essaient de nous vendre le concept de République comme quelque chose de figé, alors qu’il va devoir selon moi évoluer nécessairement... »

Quelles sont ces évolutions que vous souhaitez ?

« Pour commencer déjà, que les gens puissent voter pour des gens qui leur ressemblent, qui connaissent leurs problèmes. Il y a clairement un problème de représentativité parmi nos politiques actuels. Or, tant que le pouvoir restera dans les mains d’une même caste, rien ne changera... »

Vous disiez vouloir faire se rencontrer à travers votre spectacle deux France, celle des centre-villes aisés et celle des banlieues, pour aller vite. Pourquoi beaucoup d’habitants des banlieues se sentent-ils étrangers à ce que leur proposent les théâtres, et même des théâtres proches de chez eux ?

« Je pense que c’est tout simple : il n’y a pas assez de projets qui leur parlent et dans lesquels ils peuvent se reconnaître. De la même manière, ce n’est pas un hasard si dans les années 90, tellement de jeunes se sont mis à écouter du rap et pas de la variété française. C’est parce que ça parlait aussi de leur réalité. »

Vous travaillez aussi à un projet de long métrage, dans lequel on retrouve d’ailleurs les personnages de votre pièce. Il s’agit de projets complémentaires ?

« Oui, d’une certaine façon. Le scénario existait avant la pièce de théâtre. En fait, dans le scénario, mes deux personnages s’affrontaient justement dans ce concours d’éloquence et comme à mon habitude, j’avais noirci des pages et des pages de plaidoiries. Beaucoup trop long pour le caser dans un film… Du coup, ça a donné « A vif » en attendant en quelque sorte le film qui s’appellera « Banlieusards ». Mais ce n’est pas simple. »

Pourquoi ? Vous êtes pourtant déjà connu...

« Parce qu’il est extrêmement difficile de faire financer un film sur des Noirs et des Arabes qui ne les enferme pas toujours dans les mêmes clichés ou les mêmes rôles convenus… »

L’actualité récente du cinéma prouve pourtant que ça avance là-dessus : « Divines », « Nous trois ou rien », « La vache »...

« Disons que les producteurs ont compris qu’il y avait un vivier de talents dans les banlieues et qu’il y avait aussi un public pour ces films. Par contre, les chaînes de télé ont 20 ans de retard. Je vous rappelle quand même qu’il n’y pas si longtemps, France Télévisions payait encore Eric Zemmour alors qu’il s’appliquait à diviser la France. »

Propos recueillis par Christophe Lehousse
Photo : ©Giovanni Cittadini Cesi

Kery James, banlieusard et fier de l’être

« On n’est pas condamné à l’échec, voilà le chant des combattants/ Banlieusard et fier de l’être, j’ai écrit l’hymne des battants » Voilà ce que chante Kery James dans « Banlieusards », l’un de ses textes les plus connus. Une chanson qui résume bien l’état d’esprit de ce rappeur, sans concessions pour les puissants mais également allergique à tout discours victimaire systématique.
Monté dans le train du rap des années 1990 avec l’avènement de crews comme la Mafia K’1 Fry, cet amoureux des mots et de Cyrano de Bergerac – sa pièce « A vif » en atteste - n’a pas cessé de chanter la banlieue en plus de 20 ans de carrière. D’origine haïtienne, mais ayant vécu toute son adolescence à Orly, il ne se contente pas de prôner la solidarité mais joint le geste à la parole. Depuis 2007, son association ACES (Agir, Comprendre, Entreprendre et Servir) s’efforce de financer des projets d’études supérieures d’élèves méritants, mais confrontés à un manque de moyens. En octobre 2017, Kery James se relancera dans une tournée destinée à financer ces projets, avec également le soutien du footballeur Franck Ribéry. En octobre 2015, le rappeur du 94 avait aussi participé à la soirée de commémoration des 10 ans de la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois, organisée par le Département de la Seine-Saint-Denis.

« A vif en tournée ». Le 12 décembre au Forum du Blanc-Mesnil et le 20 décembre 2017 au Théâtre Jacques-Prévert à Aulnay-sous-Bois.
https://www.theatredurondpoint.fr/wp-content/uploads/2017/05/Tournee-Avif.pdf

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