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Les makeur·euse·s de Seine-Saint-Denis au secours des soignant·e·s

Masques, lunettes, surblouses et, bientôt peut-être, pousse-seringues et respirateurs : dans les structures de soins, les soignants manquent du matériel le plus élémentaire. Depuis plusieurs semaines, ils peuvent cependant compter sur la mobilisation inédite et massive de la communauté des makeur·se·s, ces bricoleur·euse·s de génie qui font tourner à plein régime méninges et imprimantes 3D. ENQUÊTE.

Ils se sont confinés ensemble dans leur atelier le 16 mars et, depuis, enchaînent les journées interminables de travail et les nuits trop courtes. Antoine Berr et ses trois collègues designers du Club Sandwich Studio de Pantin se sont en effet lancés dans une course contre-la-montre pour faire aboutir le plus rapidement possible l’objectif un peu fou qu’ils se sont fixé : concevoir un respirateur artificiel d’urgence, le MUR (pour Minimal Universal Respirator).

Pour compliquer le tout, le système doit non seulement répondre à des normes sanitaires et techniques extrêmement rigoureuses, mais aussi, selon leurs propres critères, être conçu à partir de pièces que l’on trouve facilement et peu coûteuses, pour être aisément reproductible. Ses plans seront en effet mis librement et gracieusement à disposition de tou.te.s, en « open source ».

« C’est une démarche totalement désintéressée, insiste Stéphanie Vincent, directrice du Co-Dev (une association montreuilloise d’insertion par le numérique), qui soutient le projet. Antoine Berr a dans sa famille un médecin et a tout de suite craint que les soignant.e.s ne soient obligé.e.s de briser leur serment pour trier les malades, faute de matériels ou de bras. Il savait qu’on risquait notamment de manquer de respirateurs. »

« En une douzaine de jours, poursuit-elle, ils ont créé un prototype qui a été montré à des médecins réanimateur.trice.s, des professeur.e.s et scientifiques, des industriel.le.s. Il a passé des bancs de test certifiants. Il y a encore des améliorations à faire mais nous sommes maintenant sûr.e.s d’aboutir dans le mois qui vient.  » Le Centre national d’études spatiales a d’ailleurs très officiellement apporté son soutien au projet.

Des centaines de visières produites

Si ce projet sort du lot par son ambition, il n’est qu’un parmi beaucoup d’autres initiés par ceux que l’on appelle les « maker.euse.s » : des sortes de bricoleur.se.s inventif.ve.s et débrouillard.e.s, adeptes du « faire soi-même » et pour lesquel.le.s le savoir et la technologie doivent se partager. Depuis le début de la pandémie, cette communauté s’est en effet spontanément et très fortement mobilisée pour fabriquer, en urgence, le matériel qui manque désespérément aux soignants, et notamment des visières réalisées grâce à des imprimantes 3D.

En Seine-Saint-Denis, on retrouve par exemple des makerspaces – comme celui de Rosny-sous-Bois, le Fable-Lab de l’Île-Saint-Denis ou celui de la Micro-Folie de Sevran, l’Atelier solidaire de Saint-Ouen, Ici Montreuil ou La Verrière (également à Montreuil) – mais aussi l’Université Sorbonne-Paris-Nord, des entreprises d’impression 3D (Makagency, La Biche-Renard, Z-Zéro, etc.) et un grand nombre de particulier.ère.s qui, à leur domicile, produisent à la chaîne sur leurs machines personnelles.

Bien qu’inédit, cet engagement dans la lutte contre le Covid n’a rien de surprenant. Comme l’explique la sociologue des organisations Isabelle Berrebi-Hoffmann dans le journal du CNRS, le mouvement maker constitue depuis longtemps « un véritable laboratoire du changement social et entraîne une transformation des modes de production et de consommation […] clairement à rebours du capitalisme "vertical" – celui des multinationales et de la consommation de masse ».

Nombre de ces maker.euse.s sont déjà engagé.e.s dans des actions sociales, à l’image de Stéphanie Vincent, dont l’association fait de l’insertion par le numérique, ou de Raoul Lopes, un maker de Sevran, membre de L’atelier solidaire handicap qui conçoit bénévolement des objets à destination des personnes en situation de handicap. « L’esprit maker, c’est se débrouiller pour répondre à un besoin », explique simplement l’homme. « Utiliser la technologie pour avoir un impact social, ce sont véritablement nos valeurs », résume autrement Mehdi Maizate, de Makagency.

Organisation spontanée

Après une période où chacun.e produisait dans son coin - parfois avec des méthodes inadaptées -, le mouvement s’est très vite organisé, de façon tout aussi spontanée, pour répondre au mieux à la demande, en qualité comme en quantité. Le collectif constitué autour du MUR a ainsi effectué un énorme travail pour réunir la documentation open-source la plus fiable pour la fabrication, recenser les initiatives et mettre en ligne une plateforme de mise en relation des maker.euse.s et soignant.e.s.

Raoul Lopes a pour sa part créé un groupe Facebook spécifique à la Seine-Saint-Denis qui compte aujourd’hui « une cinquantaine de maker.euse.s, dont une douzaine très actif.ve.s » et qui a permis de fournir par centaines des visières aux établissements médicaux du département. D’autres existent, comme par exemple celui de Visière solidaire. Grâce à eux, des soignant.e.s, le plus souvent de leur propre initiative et sans passer par les voies hiérarchiques, contactent les maker.euse.s pour leur demander du matériel.

Christelle J., infirmière de nuit à l’hôpital Jean-Verdier, est de ceux.celles-là. « Nous avons des masques mais leur nombre est limité, et très peu de lunettes, explique-t-elle. C’est pour ça que je leur demandé s’ils pouvaient nous faire des visières. J’ai posté ma demande le vendredi. Le lundi, j’étais livrée.  » Et l’infirmière d’ajouter : « Tout ce qu’ils nous ont demandé en retour, c’est si nous avions du matériel qu’ils pourraient utiliser pour en refaire [des feuilles plastifiées notamment qui commencent à manquer]. Je trouve ça exceptionnel ! » Le Département a par ailleurs fourni des feuilles plastifiées pour réaliser ces visières.

« Tout un écosystème se met en place »

La réactivité et la générosité sont en effet des caractéristiques majeures de ce mouvement. Après avoir imprimé des visières pour l’hôpital André Grégoire de Montreuil, les deux makers de La Biche-Renard, Arthur Dalaise et Charles Poirot, se sont ainsi lancés dans le prototypage d’un masque de protection en silicone. Frédérique Tissier, responsable du Fablab La Verrière, a également conçu un prototype d’un masque en tissu facile à fabriquer, le « mieuKrien », et dont la notice est disponible auprès des adhérents de la Maison Pop.

Ces derniers jours, à Rosny-sous-Bois, Joachim Smach se démène aussi pour trouver une solution opérationnelle pour confectionner les surblouses dont le manque devient prégnant dans les hôpitaux. Et pour ce faire, il s’est trouvé des alliées précieuses.

« Une dame de Saint-Denis qui travaille dans l’événementiel – Nadia Laidouni – a mobilisé tout son réseau pour identifier le type de tissu qu’il nous faudrait, savoir où il pourrait être disponible, me mettre en contact avec des couturières », s’enthousiasme-t-il. Dès le lendemain, il en achetait, sur ses deniers propres, et lançait des essais avec l’aide de Sabrina Nait, alias Purebylka, une makeuse de Drancy qui a aussi embarqué sa fille dans l’aventure. « Elle a un BTS dans les métiers de la mode. Nous allons la mettre à contribution ! », raconte-t-elle en souriant.

Car ce n’est en effet pas seulement la communauté des maker.euse.s qui se mobilise. De nombreuses personnes qui lui sont extérieures viennent également en soutien. Quand Clément Rivet, un jeune maker de Villemomble, s’est retrouvé à court de matériel pour fabriquer les visières, un simple appel sur Facebook lui a par exemple permis de récolter des centaines de feuilles plastiques et élastiques.

« Les gens nous les déposaient dans notre boîte aux lettres. C’est impressionnant et ça motive pour continuer, pour faire honneur à tou.te.s », s’exclame-t-il avec reconnaissance. « C’est tout un écosystème qui se met en place, confirme Mehdi Maizate. Des amis, des entreprises, des transporteurs nous aident, certains que je connaissais, d’autres pas du tout. »

Une solidarité qui n’étonne pas Joachim Smach : « La Seine-Saint-Denis est largement touchée par les inégalités et la précarité mais, ce que peu de gens voient, c’est que nous avons aussi énormément de pépites ! »

« Ils assument une mission d’utilité publique »

Marion, assistante médicale en Seine-Saint-Denis
« On parle beaucoup des hôpitaux dans les médias et c’est bien normal mais nous, la médecine de ville, nous sommes aussi en première ligne. Certains matins, nous pouvons voir plus d’une dizaine de patients Covid. Or, nous ne sommes pas protégés. Nous recevons 18 masques par semaine, pour trois personnes, et nous sommes censés en donner aux patients contaminants.... Pour travailler, je porte une tenue de peintre en bâtiment. Nous avons même dû acheter des capes de cyclistes. Pour nous protéger, les makers ont constitué la solution la plus efficace et la plus rapide. Les visières nous ont même été livrées avec une notice nous expliquant comment les désinfecter. Ce sont de vrais pros ! C’est aberrant qu’ils soient plus à même de répondre à nos besoins que les autorités. Ils assument une mission d’utilité publique. Je ne sais même pas comment leur dire merci. Nous sommes le département le plus touché, avec une surmortalité énorme, un département qu’on dit pauvre mais nous avons plus de solidarités et de compassion que beaucoup. »

A lire également : la mobilisation des ambassadeurs InSSD pour fabriquer des masques.

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Pour tout renseignement : 01 53 85 53 85 (du lundi au vendredi de 9h à 18h) ou par mail à covid-19-aidesauxentreprises@iledefrance.fr, www.iledefrance.fr/pmup-covid-19
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