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Le président du Département saisit le Défenseur des droits contre Parcoursup

Mercredi 18 juillet, le président du Département Stéphane Troussel a saisi le Défenseur des droits au sujet de la plateforme d’orientation vers l’enseignement supérieur. En cause : la transparence de cet outil, suspecté d’être à l’origine de discriminations territoriales envers les lycéens des quartiers populaires, et plus particulièrement de Seine-Saint-Denis. Reportage et témoignages.

« Lors de la publication des résultats, aucun élève de ma classe n’a eu de réponse positive. Tous nos voeux parisiens ont tout simplement été refusés, les autres nous ont mis sur liste d’attente. Vous n’imaginez pas notre détresse à quelques mois du bac. Chaque jour nous nous connections sur l’application Parcoursup afin de pouvoir évaluer notre progression dans les listes d’attentes. »

Raouda Guiad en a gros sur le coeur. Cette élève de terminale du lycée Eugène Delacroix, à Drancy, a beau avoir depuis obtenu une réponse positive – en licence Sanitaire et social à l’université Paris XIII de Villetaneuse – elle ne décolère pas contre Parcoursup, qu’elle soupçonne d’avoir été utilisé par certains établissements d’enseignement supérieur – notamment parisiens – pour pratiquer une forme de discrimination territoriale.
« Une partie de ma classe a eu des réponses positives, une autre partie n’aura rien en septembre. Nous souhaitons connaître l’algorithme de Parcoursup ! Dites-nous pourquoi les Parisiens sont privilégiés... », conclut-elle son témoignage, collecté dans le cadre de l’appel lancé à la mi-juin par le Département.

Et elle est loin d’être la seule. « Élève de terminale ES, tous mes vœux sont en attente.... et il en est de même pour un grand nombre de mes camarades. Parcoursup nous a promis une place, or nous ne sommes pas du tout sûrs d’en avoir une… », écrivait ainsi Delia Ciocan dans ce même appel à témoigner.

Lancé cette année pour pallier selon le gouvernement les injustices et dysfonctionnements provoqués par la précédente plateforme APB – notamment le tirage au sort dans certaines filières particulièrement demandées – Parcoursup s’est heurté depuis sa mise en place à de nombreuses récriminations d’élèves et de syndicats d’enseignants. Plaintes sur la forme : incohérences dans les attributions de places, absence de hiérarchisation des vœux, effets délétères sur la confiance provoqués par une position dans les tréfonds d’une liste d’attente - mais aussi sur le fond : accusations contre un système prônant la sélection et non l’orientation, et surtout soupçons d’une discrimination géographique voire sociale.

Selon un sondage de Sud Education publié le 31 mai, 63 % des élèves d’une classe de terminale de Stains (Seine-Saint-Denis) n’avaient ainsi reçu aucune proposition. Le chiffre montait à 71 % en moyenne dans plusieurs classes d’un lycée professionnel de Saint-Denis. Tandis qu’à Sceaux (Hauts-de-Seine), une classe de terminale L ne présentait aucun élève sans réponse. Et si le ministère a depuis indiqué que deux tiers des élèves en France avaient reçu au moins une réponse positive, le sentiment d’une différence de traitement et d’un manque de transparence subsiste chez beaucoup d’élèves mais aussi d’enseignants de Seine-Saint-Denis.

Raison pour laquelle Stéphane Troussel, après le syndicat étudiant UNEF et la fédération de parents d’élèves FCPE, a à son tour mercredi 18 juillet décidé de saisir le Défenseur des droits, enjoignant le gouvernement à rendre publics les chiffres et les modalités de sélection, par académie et par département. « La plateforme Parcoursup, en plus de maintenir aujourd’hui encore des dizaines de milliers de jeunes sans orientation, entretient un flou total et insupportable sur les caractéristiques de ses algorithmes locaux. La possibilité laissée aux établissements d’enseignement supérieur de créer ou non leurs propres modes de sélection sans les rendre publics, remet en cause le principe à valeur constitutionnelle d’égalité qui doit être supérieur aux intérêts particuliers des établissements. », écrit ainsi le président du Département dans sa lettre au Défenseur des droits Jacques Toubon.

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Des témoignages concordants laissent en effet penser que certains établissements pourraient avoir instauré leurs propres algorithmes pour limiter la part d’étudiants provenant de quartiers populaires. Le mutisme du ministère ou des établissements concernés sur leur mode de sélection rendent en tout cas impossible de démontrer le contraire...

« A l’issue de la phase principale de Parcoursup, j’étais à des années lumière sur liste d’attente sur tous mes vœux parisiens à l’exception d’AES (Administration économique et sociale) à La Sorbonne. Sauf que ce sont les trois autres – une demande à Sciences Po et deux autres doubles licences là-bas - qui m’intéressaient en premier lieu. Ça m’a mis un coup au moral », raconte Sherine Temo. Cette très bonne élève de terminale ES au lycée Eugène Delacroix de Drancy a entre temps eu la joie de réussir la concours d’entrée à Sciences Po Paris, ce qui lui a permis de contourner l’écueil Parcoursup. Mais l’élève boursière dit tout de même avoir mis du temps à digérer la déception de ce premier verdict : « Ça m’a un peu dégoutée. Je me suis dit que toute ma vie j’avais cravaché pour rien, qu’au final tout ce qui importait, c’était le lycée d’origine. Globalement, je reproche à Parcoursup cette sectorisation trop importante : on nous a parlé de filtres bourses, mais dans les faits, ce n’est pas ce qui s’est passé. A cela s’ajoute un manque de transparence évident. » Et d’évoquer encore le sort de 5 de ses camarades, toujours sans rien à l’heure actuelle.

Une discrimination « par code postal » que confirme Laure Gallois, enseignante en sciences médico-sociales au lycée Plaine Commune de Saint-Denis : « Je dirais que oui, celle-ci existe, même s’il est très difficile de la prouver. Une très bonne élève de chez nous, mention Bien au bac, est par exemple venue me dire : « c’est curieux, je n’ai eu aucun de mes voeux parisiens, alors que ma copine de Suresnes, qui a de moins bonnes notes que moi, en a eu » Cette impression crée un sentiment d’injustice qui peut vraiment pousser certains de nos élèves à l’échec. Et elle vient s’ajouter à d’autres ressentis : les contrôles au faciès, les préjugés du quotidien… », insiste-t-elle. Pour cette professeure principale, les nombreux choix par défaut formulés par ses élèves sont un autre problème lié au nouveau système : « Dans ma classe ST2S (Sciences et technologies de la Santé et du social) de 18 élèves, j’ai une élève sur le carreau et les 17 autres ont fini par avoir un vœu. Comme ça, on pourrait se dire que la statistique est bonne, sauf que pas du tout : pour les 17, il s’agit presque exclusivement de choix par défaut, qu’elles ont formulés face à l’extrême difficulté d’avoir par exemple une place en IUT carrières sociales (au nombre de 3 – hors Paris - dans toute l’Ile-de-France, ndlr). Non seulement, il ne faut pas escompter avoir une fac parisienne quand on vient du 93, mais le reste est dur aussi. Ça situe un peu le niveau de mise en concurrence extrême dans lequel ce système de Parcoursup plonge les élèves. »

De sa saisine du Défenseur des droits, Stéphane Troussel espère maintenant qu’elle permettra de « faire la lumière sur les modalités de sélection des élèves à leur entrée dans l’enseignement supérieur ». On y verra peut-être plus clair mi-septembre, à la rentrée universitaire, même si elle ne devrait malheureusement pas apporter que des bonnes nouvelles à tous les aspirants étudiants.


N.B : Si vous souhaitez vous aussi donner votre témoignage sur Parcoursup, remplissez le formulaire que vous trouverez à cette adresse :
https://seinesaintdenis.fr/Parcoursup-le-President-de-la-Seine-Saint-Denis-saisit-le-Defenseur-des-droits-14225

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