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Le fort de Romainville, des sombres sous-sols jusqu’au bout de l’antenne

SSD Le mag a profité des Journées du patrimoine pour vous faire visiter le fort de Romainville, de ses sous-sols de sombre mémoire, jusqu’à l’antenne qui domine la tour hertzienne. Attention, trois, deux, un... décollage de l’ascenseur temporel.

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Home, sweet home. Le cœur de nombre de Séquano-dionysien·ne·s bat plus fort, rentrant de vacances, de voyage ou d’exil, voyant se dessiner au loin la silhouette cette drôle de tour champignon. De ses 141 mètres, juchée sur une colline de 108 mètres au-dessus du niveau de la mer, c’est le phare du 93. Pourtant si familière, seul·e·s quelques privilégié·e·s l’ont déjà vue en pied. Et rares sont ceux·celles qui connaissent exactement les raisons de son existence. Son mystère échauffe les imaginations : tour d’espionnage reliée à la DGSE voisine, située à Porte des Lilas et au fort de Rosny ? Poste de dialogue avec les extra-terrestres ? Base de la Nasa ?

Il faut dire que jusque très récemment, le fort de Romainville était une zone militaire, interdite au public. Son enceinte, de type Vauban, fut construite entre 1844 et 1848. Cela explique pourquoi le fort "de Romainville" se trouve en réalité sur le territoire des Lilas, ville créée après Romainville, en 1867. Le fort ouvrit ses portes pour abriter la population durant la guerre de 1870 avec la Prusse. S’il servit peu pendant la Première Guerre mondiale, un obus allemand explosa dans ses fossés le 6 avril 1918.

La geôle des Résistantes

Pendant la Seconde guerre mondiale, l’armée hitlérienne s’empare du fort dès 1940. Il sert d’abord, de 1940 à 1942, de camp de rétention administratif, où l’on enferme les Résistants sans jugement et sans limite de temps. Au début de la guerre, les nazis tentent d’étouffer la Résistance en prenant des otages -les combattants, mais aussi les membres de leurs familles- qu’ils peuvent fusiller en représailles aux attentats contre l’armée allemande sur le sol français. Parmi eux, des communistes et d’autres opposants au nazisme français, mais aussi nombre de militants antifascistes allemands, autrichiens, espagnols et même norvégiens croupissent dans les casemates du fort avant d’être envoyés en déportation, ou fusillés sur le Mont-Valérien. Quelques-uns parviennent à s’évader, dont le célèbre Colonel Fabien. Pendant ces deux années, 600 prisonniers passeront par le fort de Romainville.

Lorsque les nazis s’aperçoivent que leur politique des otages produit l’effet inverse de celui qu’ils escomptaient, et que l’économie allemande de main d’œuvre pour faire tourner son industrie, le fort de Romainville devient un camp de transit avant la déportation. De 60 en moyenne, le nombre de détenu·e·s du fort monte parfois jusqu’à 630, dont une majorité de femmes, quand les hommes sont plutôt envoyés à Compiègne. Y seront notamment enfermées les Résistantes Marie-Claude Vaillant-Couturier, Danielle Casanova, Maï Politzer, Hélène Solomon, la fille de Paul Langevin, Simone Sampaix, fille du secrétaire général de L’Humanité, Charlotte Delbo. Elles feront partie du seul convoi de femmes prisonnières politiques déportées à Auschwitz. Esther Richter, une militante du Bund qui trouvait des familles pour cacher les enfants juifs, poussera son dernier souffle, épuisée et malade, au sommet de cette colline. En tout, 7 000 personnes passeront par le fort de Romainville, dont 3 800 femmes, et parmi elles, 90 % seront déportées, soit directement, soit en passant par Compiègne. En août 1944, il reste 500 prisonnières au fort. Le dernier convoi pour Ravensbrück part le 15 août à la gare de Pantin, ce qui explique que la route descendant du fort vers la gare soit aujourd’hui encore baptisée "Voie de la Déportation". Dernier drame de la période : 11 prisonniers FFI arrivent au fort le 19 août 1944. Le 20 août, leurs dépouilles sont retrouvées fusillées et brûlées au pied des bâtiments, suscitant l’émoi de la population lilasienne et romainvilloise. Sur les murs des casemates, ces tunnels creusés sur les flancs de l’enceinte, on peut encore voir les graffitis laissés, pour l’Histoire, par les captifs et les captives.

Les maîtres des ondes

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Après-Guerre, le fort reste une base d’entrainement pour militaires. Mais, dans les années 1980, les hommes de guerre font un peu de place à ceux de la technologie. TDF, un fragment de feu l’ORTF qui a hérité de la gestion de l’infrastructure et des réseaux de l’audiovisuel, quitte les Buttes-Chaumont pour s’installer sur le fort de Romainville. L’établissement public fait ériger, entre 1982 et 1986, la tour monumentale que nous pouvons encore admirer. Son architecte, Claude Vasconi, à qui l’on doit les Halles de Paris, fait ériger un fût autour duquel il fait monter cinq niveaux de terrasses circulaires au moyen de rails verticaux. Pour que la tour tienne, il y a autant de béton au-dessus de la terre qu’en dessous. "Comme il s’agissait d’une requête du président de la République, qui voulait pouvoir diffuser des messages même en cas d’inondation carabinée, on a pu la construire sans permis !", s’amuse Louis Pereira de Oliveira, un ancien de l’entreprise.

En 1987, TDF est privatisée, et devient "Télédiffusion de France". Le cœur de l’activité de l’entreprise consiste à trouver des sites pour implanter des antennes, de négocier avec des collectivités, de sécuriser les lieux pour éviter l’intrusion de curieux. Cette infrastructure mise en place, TDF loue ses services à des opérateurs. A l’origine exclusivement destinée aux chaînes de télévision et de radio, dans les années 1990, le marché du téléphone portable, qui nécessite une couverture sur tout le territoire, s’ouvre à TDF. En plus de la construction du réseau, TDF veille à sa maintenance, grâce à ses superviseurs qui repèrent le moindre dysfonctionnement -orages, tempêtes ou coups de pelleteuse- et ses ingénieurs qui en réparent les pannes. Les superviseur·e·s, qui exerçaient auparavant dans la tour, sont descendus à son pied dans un bâtiment flambant neuf en 2015, et les ingénieur·e·s, dans un autre, en 2017. L’entreprise mène une politique volontariste d’innovation : ce sont ses ingénieur·e·s qui ont par exemple inventé le format Mp3. Ils interviennent également dans la mise en place de la TNT, ou des petits panneaux qui indiquent le temps qu’il vous reste à attendre le bus.

A l’assaut des technologies futures

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Dans la tour elle-même, les humains ont laissé la place aux machines. Dans les salles de la "tête" du champignon, d’immenses baies informatiques, pleines de clignotants et de câbles, sont louées aux opérateurs audiovisuels et de téléphonie. Des armoires climatisées soufflent à plein régime, et des bouteilles d’azote sont prêtes à absorber l’oxygène pour étouffer tout incendie éventuel. Dans une autre salle, de drôles de machines, qui ressemblent à des orgues de barbarie : "Le nombre de personnes qui savent les régler se comptent sur les doigts d’une main. Ce sont des "malaxeurs" de signaux : nous recevons ici les signaux envoyés par les émetteurs de nos clients, nous les transportons, nous les mélangeons et nous les rediffusons sur tout le territoire, et le récepteur choisit dans ce que nous émettons ce qui l’intéresse", poursuit Louis Pereira de Oliveira.

Encore un coup d’ascenseur avant de se retrouver sur le toit de notre petit monde. Le souffle est d’abord coupé par le panorama qui s’offre à nous. De là-haut, tout est plat. On finit par se repérer, entre l’immense cimetière de Pantin, le parc de La Courneuve, et celui des Guilands. Au loin, la tour de Chennevières, sœur jumelle de celle de Romainville, à une quinzaine de kilomètres. La seule chose qui nous dépasse, c’est l’antenne rouge, aux allures de Tintin sur la Lune. Prête à décoller pour relever les défis des technologies de communication futures...

Photos : ©Franck Rondot

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