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Gilles Lazimi : à la pointe du combat contre les Violences Éducatives Ordinaires

Depuis 2011, Gilles Lazimi coordonne les campagnes nationales de La Fondation pour l’Enfance pour sensibiliser le grand public contre les violences ordinaires dites éducatives, les VEO (claques, fessées, humiliations, cris, mots qui rabaissent etc). Rencontre avec un hyperactif dont la voix douce et sereine trahirait plutôt un calme olympien qu’un tempérament de « workaolic ».

Gilles Lazimi est une figure incontournable de Romainville où il exerce comme médecin généraliste au centre de santé depuis 1989 et dirige des actions de prévention santé. Maître de conférences à la Faculté de Médecine Pierre-et-Marie-Curie à Paris, il milite en parallèle contre les violences faites aux femmes au sein du Collectif féministe contre le viol (CFCV) et à SOS femmes 93. Il siège aussi au Haut Conseil pour l’Égalité entre les Femmes et les Hommes. Au quotidien, il se démène pour les sujets qui lui sont chers, comme l’impact des violences sur la santé afin d’améliorer la prise en charge des victimes.

Comment êtes-vous devenu coordonnateur de la campagne nationale contre les Violences Éducatives Ordinaires (VEO) ?

D’abord, je me suis intéressé aux violences faites aux femmes et je me suis rendu compte de l’impact que cela avait sur leur santé mais aussi sur celle des enfants témoins des violences. Avant on séparait le couple parental du couple conjugal. On pensait qu’un homme violent avec sa femme concernait leur vie maritale et qu’il n’y avait pas de conséquences pour les enfants.
C’est absolument faux, comme en témoigne le slogan de la campagne que j’ai co-coordonnée en 2006 sur ce thème en Seine-Saint-Denis co–signée avec 24 villes et le Conseil départemental, à partir des dessins d’enfants de femmes victimes de violences conjugales : « Un mari violent avec sa femme ce n’est pas un bon père ». Campagne originale, ce thème n’a été repris dans le plan violence faites aux femmes du gouvernement qu’en 2016 !

Parallèlement, en 1998 on a réfléchi avec la ville de Romainville aux difficultés rencontrées par certains pour élever leurs enfants et décidé de lancer un programme intitulé « Aider les parents ». Puis on s’est intéressé à améliorer les compétences psycho-sociales des enfants et comment les faire progresser : quoi faire pour les encourager ? A l’époque on avait déjà réfléchi aux mots qui blessent et aux mots qui encouragent. En travaillant avec plusieurs professionnel·le·s qui s’intéressaient aux difficultés des jeunes de la ville, aux problèmes de toxicomanie de certains parents, on a mis en place des conférences et des campagnes d’affichage (inédites en France) et créé une Maison des parents où un psychologue pouvait et peut toujours recevoir sans rendez-vous.

En résumé, je faisais face aux difficultés qu’avaient les parents à éduquer, aux problématiques autour des addictions, et à l’impact des violences perpétrées sur les femmes et les enfants. C’est ainsi que nous avons mis en évidence un continuum entre les Violences Éducatives Ordinaires et la maltraitance. En 2009 on met en place la première campagne de communication en France sur les VEO. Ces affiches placardées en 120/176 sur les abribus de Romainville ont eu un énorme impact sur les adultes qui les découvraient. Le but était aussi de leur rappeler ce qu’ils avaient vécu dans leur enfance afin qu’ils ne répètent pas ces méthodes éducatives... Évidemment tous les parents ne sont pas maltraitants. 90 % d’entre eux veulent le bien-être de leurs petit·e·s. Simplement, le plus souvent, ils reproduisent consciemment ou inconsciemment ce qu’ils ont eux-mêmes vécu dans leur enfance.

Pourquoi mener cette campagne contre les Violences Éducatives Ordinaires (VEO) ?

En France, on sait que 85 % des parents utilisent ces moyens et 50 % commencent à frapper leur enfant avant l’âge de 2 ans. Un enfant est un être en construction. Chaque coup porté peut avoir des conséquences sur son développement cérébral. Cela va le sidérer, inonder ces cellules d’hormones de stress qui vont l’empêcher de faire ses connections essentielles et l’empêcher de progresser. L’enfant ne comprend pas le message sauf la peur et la douleur. On va lui apprendre que les relations se font avec les coups, les paroles blessantes, les humiliations. En plus de diminuer son estime de lui-même, cela va créer chez lui de l’anxiété, avoir un impact sur ses capacités à apprendre et à être en relation avec les autres.

Par exemple, on a remarqué qu’il y a beaucoup plus d’accidentés de la route en 2 roues ou en voiture chez les jeunes élevés dans un foyer très autoritaire ou qui avaient été frappés. Cela va renouveler le cycle de violence car, pour eux, penser que leurs parents avaient tort de les frapper n’est pas concevable. Penser que celles et ceux qui sont leurs figures d’attachement leur veulent du mal n’est pas imaginable alors ils croient que le problème vient d’eux. Tous les jours, je vois en consultations des patient·e·s qui sont marqué·e.s par ce que leur ont dit leurs parents ou par les coups qu’ils ou elles ont reçus. Dans le cadre d’une étude que j’avais fait sur les violences, sur 100 hommes que j’avais interrogés, ceux qui avaient le plus de problèmes psychologiques ou psychiatriques avaient été soit malmenés, maltraités ou frappés dans leur enfance.

Existe-t-il un aspect culturel des VEO ?

On baigne dans une culture qui nous fait croire que l’enfant doit être « dressé », comme il était culturel il y a 50 ans de frapper sa femme avec la mentalité « C’est à moi donc j’en fais ce que je veux ». Dans le passé, la femme était la propriété du père pour devenir ensuite la propriété du mari. Pour certains parents c’est pareil avec leurs enfants encore aujourd’hui. On entend encore trop souvent : « C’est mon fils, j’en fais ce que je veux donc si je veux le frapper, je le frappe. » Le droit des enfants doit primer sur le « droit à l’enfant ». On doit tout faire pour protéger les enfants, il y a des lois contre les violences envers les adultes, tout coup porté sur un adulte est interdit, il doit en être de même pour les enfants les êtres les plus faibles de notre société.

En France on estime qu’1 à 2 enfants meurent par jour de maltraitance, comment expliquez-vous ce chiffre énorme ?

On n’a pas d’études précises mais on estime à 1 à 2 morts par jour, appréciation réalisée par les associations de protection de l’enfance investies sur le sujet et qui connaissent le terrain. C’est en effet beaucoup, d’autant que toutes les morts subites du nourrisson ne sont pas toutes autopsiées. Le dernier Plan Violence du gouvernement datant de mars 2017 et les associations comme La Fondation pour l’Enfance, demandent à ce qu’elles le soient toutes. Il y a aussi des décès qui ne sont pas repris par la police comme les bébés secoués…

Pourquoi un tel tabou ?

Il n’y a pas de campagne de l’État sur les VEO à part celles que nous avons faites. Les enfants « n’intéressent pas ou trop peu ». C’est la raison pour laquelle il n’y a toujours pas de loi qui interdise la violence faite aux enfants. Pourquoi ? A mon avis, par manque de courage politique car les enfants ne votent pas, et ce n’est pas un thème porteur. On attend des politiques qu’ils protègent les plus faibles d’entre nous et aient le courage de faire des lois qui ne soient pas forcément populaires. Si on prend l’exemple de l’abolition de la peine de mort, ce n’était majoritaire dans l’opinion et pourtant c’était essentiel de voter cette loi. Mais on progresse… Je suis optimiste. On avance grâce aux neurosciences sur nos connaissances sur le développement de l’enfant, à toutes les études et la sensibilisation autour des violences faites aux femmes, car c’est par le biais des violences envers les femmes qu’on s’est enfin intéressés aux violences faites aux enfants.

Que préconisez-vous pour éviter les VEO qui mènent à la maltraitance ?

C’est très dur d‘être parent. Mais il faut avoir des exigences envers les enfants qui correspondent à leur âge, à leur développement cérébral et leur capacité à comprendre. Ils grandissent bien quand ils sont encouragés, quand ils apprennent par le jeu ; pas quand ils sont rabaissés, humiliés. Élever un enfant n’est pas facile, c’est du 24h/24. Si un parent se sent en difficulté, il peut demander de l’aide auprès d’un·e professionnel·le de santé, une PMI, la crèche, une maison des parents, une école des parents.
En aucun cas les violences éducatives sont une réponse. Si on est témoin de VEO, il faut interpeller les parents et si on est témoin de mauvais traitements, appeler le 119 voire le commissariat. Récemment, et pour la première fois en France, des voisins qui n’avaient pas dénoncé des maltraitances ont été mis en examen pour non-assistance à personne en danger. Depuis, peu, il y a une prise de conscience...

Comment sensibiliser la population aux risques engendrés par les VEO ?

28 pays en Europe ont adopté une loi interdisant les VEO mais pas la France. Sans loi, si des parents sont persuadés que cela leur a été utile dans leur vie, ils frapperont leurs enfants plus tôt, plus souvent avec le risque de glisser vers la maltraitance. Avec les partenaires engagés dans ce combat, nous voulons une loi symbolique, qui ne soit pas pénalisante mais qui nous aide à accompagner les parents à changer de mode d’éducation. En Suède où il y a des lois contre les VEO, les résultats sont spectaculaires. De façon plus globale, il y a moins de tentatives de suicides, moins d’enfants qui meurent de maltraitance ou placés, moins d’addictions et moins de délinquance. Alors oui, les VEO en France c’est culturel mais les mentalités bougent depuis une dizaine d’années. Une loi vient d’être proposée à l’Assemblée nationale à la demande de 45 député·e·s de tous les partis politiques sauf le Front national, menée par Maud Petit et François Michel Lambert, on espère qu’elle pourra être adoptée dès que possible.

Vous travaillez en Seine-Saint-Denis depuis 1989, c’est un lien fort, n’est-ce pas ?

Je suis Seine-Saint-Denis avec passion et de tout mon cœur. Malheureusement elle est le territoire le plus décrié de France alors qu’on est le plus moteur en matière de cohésion sociale, d’activités culturelles et d’activités associatives. C’est pour cela que j’y travaille depuis 29 ans, c’est le département le plus motivant en termes d’inventivité en matière de prévention, de santé sociale, avec une diversité de personnes et de professionnel·le·s exceptionnelle !

Photo par Nicolas Moulard

Une enquête européenne menée en 2006–2007 a conclu que 87 % des parents avaient déjà donné des fessées, 62 % les considérant comme méritées et 53 % s’exprimant contre leur interdiction.
En France, selon une enquête publiée en 2009, 67 % des parents ont déjà donné des fessées, 45 % les voient comme un moyen d’éducation bénéfique, qui apprend à l’enfant le respect de l’autorité, et 82 % sont contre leur interdiction légale.
Union des Familles en Europe Enquête « Pour ou contre les fessées ? »(2007)
TNS Sofres FranceEnquête. Les Français et la fessée
(2009)
K.-D. Bussmann, C. Erthal, A. Schroth Impact en Europe de l’interdiction des châtiments corporels
Déviance Société, 36 (2012), pp. 85-106

Découvrir la campagne : www.violence-educative.fondation-enfance.org



Exemple d’une campagne d’affichage innovante et inédite en France sur les murs de Romainville en 2009

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