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Fabien Truong : "Le Covid s’attaque dans les quartiers populaires à des corps déjà fatigués"

Fabien Truong est sociologue spécialiste des cultures et sociétés urbaines à l’université Paris 8. Auteur d’essais sur la jeunesse des banlieues et du film « Les défricheurs », il nous apporte un éclairage sur les facteurs sociologiques qui pourraient participer à l’explication de la surmortalité liée au Covid-19 en Seine-Saint-Denis.

SSD Mag : Jérôme Salomon, le directeur général de la Santé, a indiqué une augmentation de 63 % de la mortalité pour la semaine du 14 au 20 mars en Seine-Saint-Denis, contre une augmentation de 34 % en moyenne en Ile-de-France. Il n’a pas avancé d’explications particulières à ce chiffre pourtant qualifié d’« exceptionnel ». En tant que sociologue, quelles sont les vôtres ?

Fabien Truong : Pour l’instant, nous n’avons pas assez d’informations, de chiffres, de recul, pour produire des analyses avec certitudes. Cependant, nous pouvons formuler des hypothèses basées sur le tableau sociologique et sociographique du département.

On connaît le rapport cumulatif entre pauvreté, chômage et mauvaise santé. Parce qu’elle est pauvre et précaire, toute une partie de la population du département a une santé défaillante et consomme une nourriture de moindre qualité. Ainsi, il n’est pas difficile d’imaginer que lorsqu’ils sont touchés par le Covid, les habitants de la Seine-Saint-Denis le sont plus durement. Il y a des corrélations fortes entre pauvreté, niveau d’éducation, nutrition, obésité et maladies cardiovasculaires. Tout cela augmente la vulnérabilité face au Covid.

Par ailleurs, il y a une sous-dotation médicale avérée en Seine-Saint-Denis, moins de médecins, moins de lits d’hôpitaux. C’est une zone de désert médical dans un département très dense et avec une forte mobilité résidentielle, ce qui complique le suivi médical. Pour la distribution de masques, par exemple, ça compte : les patientèles des cabinets du 93 sont très nombreuses. Mais il y a aussi un lien entre la pauvreté et la démédicalisation. Les gens ont moins l’habitude d’aller chez le médecin. Quand ça ne va pas, ils se disent que c’est une mauvaise toux, attendent souvent le dernier moment … Or le Covid 19 semble être une maladie dont les symptômes se développent plutôt lentement au début, puis s’accélère, à laquelle il faut apporter des soins rapidement au moment de leur aggravation. Et peut-être qu’une certaine habitude à consulter tardivement est fatale….

D’un autre côté, c’est aussi un département plus jeune que les autres, ce qui laisse penser qu’il devrait être moins touché, car les premières victimes du Covid 19 sont, statistiquement, les gens les plus âgés. Mais c’est là qu’on voit le poids des inégalités sociales, quand les jeunes de Seine-Saint-Denis sont en moins bonne santé que ceux des arrondissement les plus cossus de Paris. Le facteur de la pauvreté vient-il contrer celui de la jeunesse ? Il faudra du temps pour faire des analyses plus fines : y a-t-il eu proportionnellement plus de jeunes qui sont morts dans le département qu’ailleurs, ou s’agit-il, pour les victimes, des personnes plus âgées dans des proportions plus grandes ? Toujours est-il qu’il y a une corrélation entre les questions de santé et les questions sociales : la maladie s’attaque dans les quartiers populaires à des corps déjà fatigués, cassés notamment par la pénibilité du travail.

Cet excès de mortalité n’est donc pas seulement lié à des questions de santé publique ?

Pour moi, l’un des points essentiels est celui de l’habitation et de la promiscuité. On nous dit que le pare-feu, c’est aujourd’hui la « distanciation sociale ». En Seine-Saint-Denis, les « chez-soi » ne sont pas aussi sécurisants que dans d’autres départements. La densité est très forte, entre les logements et à l’intérieur même des logements. La distanciation sociale est plus difficile quand il y a moins de mètres carré disponibles par personne. En temps habituels, de nombreux logements fonctionnent parce que les familles les investissent en flux : tout le monde est rarement là au même moment. Les gens vivent à la fois chez eux et au dehors : les jeunes vont à l’école, dans les associations sportives, dans l’espace public, les adultes partent au travail et tout le monde ne rentre pas en même temps. Actuellement, tout le monde est confiné dans le même espace. En termes de risque, ce n’est pas la même chose d’être trois ou d’être dix dans un même logement. Se révèlent de nouveaux problèmes posés par l’habitat collectif : dans un immeuble de vingt étages avec beaucoup de personnes dans les logements, tout le monde prend l’ascenseur et appuie sur les boutons, touche les rampes d’escalier, ce qui rend le confinement moins étanche qu’ailleurs. La surmortalité tient donc peut-être directement à un effet mécanique : le virus se propagerait beaucoup plus vite que dans d’autres départements, du fait des conditions d’habitation, et donc il fait plus de victimes, plus vite…

On a beaucoup entendu, dans les médias, que les jeunes des quartiers populaires ne respectaient pas le confinement et seraient ainsi en partie responsables de la circulation du virus.

Les jeunes sortent plus qu’ailleurs, parce qu’il est plus difficile, pour les raisons déjà évoquées, de rester chez eux. Mais il est tout aussi crédible que la circulation accélérée du virus soit due au fait qu’une grande partie de la population continue de travailler… et donc d’être en contact avec d’autres personnes. D’abord, parce que les métiers déqualifiés, qui se révèlent aujourd’hui essentiels, sont souvent exercés par des habitants des quartiers populaires. Aides-soignants, travailleurs de la logistique, salariés de supermarchés, du stockage, caristes, livreurs ou personnel de nettoyage.... Tous ceux qui font ce travail essentiel, au bout de la chaîne, sont exposés. Ils sont aussi plus précaires, vont de contrat en contrat, sont moins bien protégés, connaissent moins souvent bien leurs droits, et ne peuvent s’arrêter de travailler. Sans parler de ceux qui travaillent sans être déclarés, ou dans l’économie souterraine, qui ne peuvent prétendre aux dispositifs d’aide mis en place par l’Etat, et qui donc continuent de travailler d’une manière ou d’une autre. Tous ces gens circulent, restent en contact, reviennent dans leurs appartements plus densément peuplés – ce qui, dit en passant, permet de relativiser l’imaginaire rampant de cités uniquement renfermées sur elles-mêmes - et cela rend crédible l’hypothèse selon laquelle la circulation du virus serait plus rapide dans cet endroit que dans d’autres.

Les habitants du département seraient donc plus exposés précisément parce qu’ils sont ceux sur lesquels la société repose aujourd’hui ?

La pauvreté qui existe en Seine-Saint-Denis est à l’origine de solidarités « par le bas », dont on parle peu. Ce sont des quartiers où l’on s’entraide beaucoup, où les jeunes portent les courses pour les plus âgés, où il y a beaucoup d’initiatives liées à la vie de quartier. Et où on est malheureusement habitués à faire face à des situations urgentes et dramatiques. Par exemple, l’un des jeunes que j’ai suivi pour mon film "Les défricheurs" est en ce moment souvent dehors, par altruisme : il aide, avec une association qu’il a fondée avec d’autres jeunes, ceux qui sont dans le besoin. Il va chercher de la nourriture dans les entrepôts, la distribue aux personnes âgées, ramène à manger dans les hôpitaux. C’est une solidarité appréciable et nécessaire : si cette aide n’existait pas, certaines personnes ne pourraient même plus se nourrir. C’est très beau, cette association est tout à leur honneur. Mais en même temps, du coup, ces jeunes ne sont pas dans le confinement, et peuvent propager le virus : ils le savent, et ce jeune, aujourd’hui, s’en inquiète. Et s’il contaminait sa famille ? Ces solidarités sont vitales mais risquent aussi parfois... d’être mortelles. Ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que, pour ralentir l’épidémie, il faut à la fois un système de santé solide et une distanciation sociale efficace. Dans ce département, les deux critères sont difficiles à cocher."

Propos recueillis par Elsa Dupré

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