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ESOPA, Quai 36, Cuesta : quand les arts visuels investissent l’espace public

L’Etat, via la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC), et le Département ont signé un protocole visant à développer ces prochaines années les arts visuels dans l’espace public. Baptisé « Agir pour les arts visuels », ce plan d’action ambitionne de mettre les arts à la portée de tous dans un environnement urbain plus agréable. Pour le mettre à exécution, associations, collectifs et autres maisons de production artistiques ont été sollicités. Nous vous les présentons.

A la fin de 2021, à l’occasion d’une table ronde organisée par le Département à la MC 93 de Bobigny où étaient réunis des acteurs du monde de la culture en Seine-Saint-Denis, un certain nombre d’annonces en faveur du développement des arts visuels ont été faites. Ainsi, entre autres réjouissances, a-t-on assisté à la signature d’un protocole entre le Département et la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) - un organisme chargé de conduire la politique culturelle de l’Etat dans la région et les départements qui la composent - afin de développer les arts visuels dans l’espace public. Dans le cadre de ce plan d’action, qui vise à mettre le beau et les arts à la portée de tous les habitants de Seine-Saint-Denis, le Département va percevoir une subvention de 200 000 euros. Pour les artistes aussi ce dispositif est une aubaine, qui prévoit de garantir leur statut, de mettre en place de nouvelles résidences artistiques, de faire sortir de terre davantage d’ateliers-logements (à la faveur d’un travail concerté avec les bailleurs sociaux), de garantir la parité et la diversité et, enfin, de cibler la création émergente.

Mais ce projet n’est réalisable qu’avec le concours des acteurs locaux (associations, collectifs, maisons de production artistique). Zoom sur trois d’entre eux : ESOPA, Quai 36 et Cuesta.

ESOPA 

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ESOPA travaille notamment sur la question intergénératinnelle.

Acronyme de la question « Et si on prenait l’air(e) ? », ESOPA est une coopérative culturelle qui utilise l’art et la culture comme levier de développement du territoire et des politiques publiques.
« Nous menons des enquêtes de terrain auprès des habitants, des commerçants, du tissu associatif, des élus pour imaginer des futurs désirables, le quartier de demain, en faisant appel à la création artistique car nous ne sommes ni urbanistes, ni sociologues, explique Christine Milleron, fondatrice d’ESOPA. On réunit ensuite autour de la table toutes les personnes concernées directement et indirectement par le projet pour amorcer un dialogue et montrer qu’il est possible d’avancer ensemble sans être d’accord sur tout. » Récemment, Christine Milleron et sa collaboratrice Solène Champroy ont été missionnées par l’établissement public territorial Plaine Commune et les villes d’Aubervilliers et de Saint-Denis pour réfléchir au réaménagement de la rive droite du canal de Saint-Denis dans le cadre des Jeux de Paris 2024. « Nous avons réalisé un travail de recueil et de préconisations afin d’éclairer autant que possible les travaux des paysagistes mandataires, détaille Solène. Pour comprendre ce morceau de territoire, nous nous sommes rapprochés des riverains, nous les avons sondés puis nous leur avons proposé de consigner toutes les idées qui leur passaient par la tête dans un cahier qu’on a ensuite remis aux aménageurs. » Dans son rendu, la coopérative n’a évidemment pas omis d’intégrer ses « hypothèses créatives ». Ainsi préconise-t-elle notamment la conception d’une signalétique participative qui confèrerait au canal « un sentiment d’unité, une identité visuelle et une esthétique qui lui est propre », d’un parcours alternatif de jeux pour enfants, des installations lumineuses sur les dessous des ponts « pour les rendre plus poétiques et plus fréquentables le soir » ou encore des parcours audio qui évoqueraient le passé industriel de ce lieu.
ESOPA, qui possède plusieurs cordes à son arc, a aussi mis en place, en octobre dernier, un projet baptisé « 50 ans d’écart ». En partenariat avec l’université Paris 8, elle a proposé à des étudiants en art de former des binômes avec des résidents de l’Ehpad la Maison du Laurier Noble, à Saint-Denis, autour d’ateliers de création, qui à l’aquarelle, qui à l’écriture, qui à la chorégraphie. « Bien qu’elle soit nourrissante pour ceux qui la conçoivent, l’œuvre, ici, n’est pas la finalité. Ce qui compte dans cette initiative, c’est la rencontre, les liens intergénérationnels qui se créent et que nous avons enregistrés », prévient Christine. Bien que secondaires dans ce projet, les travaux réalisés feront l’objet d’une exposition présentée en février prochain à l’Ehpad.

Quai 36 

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"Morpho" à Saint-Ouen, un projet de Quai 36 ©Nicolas Blscak

Fondée en 2015 par Jonas Ramuz, Quai 36 est une maison de production artistique qui « réinvente l’art dans l’espace public en introduisant la création au cœur de la ville et du quotidien », dixit son créateur. Lequel ajoute : « Aujourd’hui, on compte dans notre répertoire environ 400 plasticiens français et étrangers. » L’entreprise s’est fait connaître lorsqu’elle a investi, il y a six ans, la Gare du Nord pour la transformer en véritable résidence artistique. Quelque 22 artistes avaient alors été invités à peindre 4 000 m² de surface avec l’objectif de dépasser le fonctionnalisme premier de la gare et d’offrir à ses usagers une expérience poétique dans l’espace public. « Notre vision de la ville est celle d’un lieu accueillant et dynamique, l’art y a toute sa place, estime Jonas. Il transforme les lieux et permet de retisser du lien entre les habitants. Le rôle de Quai 36 est de traduire les enjeux d’aménagement urbain en y intégrant une dimension artistique, de créer les conditions de la fabrique de l’art dans les territoires pour le ramener dans l’espace public de façon à susciter l’étonnement au quotidien. On agit pour que la ville de demain soit plus inclusive, plus intégrante. Une ville riche sur le plan culturel est une ville qui se porte mieux. »

Aujourd’hui, l’entreprise enchaîne les projets. Depuis 2017, une partie de son travail consiste à réaliser des fresques aux abords d’opération immobilières afin d’atténuer la gêne visuelle que représentent les palissades nues. Ou l’art de transformer un chantier en expérience artistique. A Aubervilliers, Quai 36 a investi un chantier destiné à accueillir des jardins suspendus. Pour ré-enchanter le paysage urbain, en faire une galerie à ciel ouvert, Jonas et ses collègues ont fait appel à l’artiste français Dalas qui a peint « des oiseaux survoltés et hauts en couleur ». Une fresque onirique de 100 m2 qui a pris vie en face de la sortie du métro Front Populaire. A la gare de RER D de Saint-Denis, au moment de l’Euro de football en 2016, l’artiste française Kashink et son homologue belge Djamel Oulkadi ont fusionné leur vision du street-art pour célébrer ce lieu de transit hautement fréquenté pendant la compétition. Les artistes ont mis en avant, sur 200 m2, les couleurs et l’esprit de la ville. Un parcours au sol de plus de 800 m de long avait aussi été réalisé pour mieux orienter les populations pendant toute la durée de l’épreuve.

Cuesta

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Cuesta a notamment tourné un film, "Faire lien", avec différents acteurs sociaux du quartier du Landy. ©Christophe Filleule

Coopérative d’urbanisme culturel, Cuesta est née en 2015 sous l’impulsion d’Agathe Ottavi et d’Alexandra Cohen, respectivement urbaniste et productrice en art contemporain. « Nous mobilisons l’artistique comme un mode opératoire pour agir dans le champ des territoires et des sociétés, raconte Alexandra Cohen. Nous souhaitons que les artistes n’interviennent non plus en aval d’un projet d’aménagement – ce n’est généralement qu’une fois celui-ci livré qu’on fait appel à eux – mais qu’ils soient partie prenante de la fabrication de la ville et, partant, de la société en favorisant le lien social. » Plus qu’un supplément d’âme, l’art est entendu ici comme le moteur d’un échange, d’un dialogue entre les habitants. Dans sa démarche, Cuesta s’est associée à six artistes aux profils différents, parmi lesquels une paysagiste, un photographe, un metteur en scène ou encore une scénographe. Ensemble et forts de leur spécificité, ils créent des œuvres in situ à partir des éléments naturels, de l’environnement urbain existant. « Nous sommes convaincus que les artistes ont à gagner à se frotter à ces contextes en mutation et à participer à un art utile à la société et aux territoires sur lesquels il prend place », estime Alexandra.

En 2019, la coopérative a mené au Landy, à Saint-Denis, le projet « Faire lien ». Cette ancienne zone industrielle située dans le quartier de la Plaine Saint-Denis accueille aujourd’hui les sièges de grandes entreprises et des habitations nouvelles. « Dans ce quartier, peu connecté au reste de la Plaine, se croisent ceux qui travaillent et ceux qui habitent sans jamais se rencontrer », constate Alexandra. Avec le groupe d’artistes et de chercheurs GONGLE (dont le siège est à Montreuil) Cuesta a été mandatée par Plaine commune développement, l’aménageur de ce quartier, pour animer les espaces publics, conférer une identité et insuffler un peu plus de vie au Landy. « Dans le cadre de notre enquête, nous avons rencontré les acteurs associatifs, les habitants, les salariés, poursuit la directrice de projets. Avec eux, nous avons mis en place toute une série de défis pour imaginer comment mieux vivre au Landy. » Une collaboration qui a accouché d’un film et d’une feuille de route pour expérimenter de futurs projets communs.
Plus récemment, Cuesta a été contactée par l’EPT Est Ensemble pour associer habitants et acteurs au projet de Parc des Hauteurs. Porté par Est Ensemble, avec les villes de Bagnolet, du Pré Saint-Gervais, des Lilas, Montreuil, Noisy-le-Sec, Pantin et Romainville, associant Paris, Fontenay-sous-Bois et Rosny-sous-Bois, la Promenade des Hauteurs vise à relier et à valoriser les espaces verts et les points hauts du plateau de Romainville par un itinéraire de 42 km. « Il s’agit d’une opération non interventionniste dont le but est de partir de l’existant pour modifier les espaces publics, apaiser la circulation, valoriser le vélo et végétaliser la rue et créer ainsi un fil vert qui relierait les parcs du territoire », détaille Alexandra.
Enfin, en 2022, la SCOP va poursuivre, en partenariat avec le Département, la résidence artistique qu’elle a amorcée en début d’année au collège Joséphine Baker de Saint-Ouen avec la volonté d’inscrire davantage cet établissement scolaire sur son territoire, faire mieux communiquer « le dedans et le dehors ». « Nous avons imaginé des parcours pour que les jeunes se réapproprient l’espace public qui n’a pas été forcément conçu pour eux », souligne la directrice de Cuesta.

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