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Résidences artistiques - Le feuilleton

Les résidences artistiques en Seine-Saint-Denis, tout un feuilleton ! (volet n°10)

Aujourd’hui, retour au collège Henri-Sellier à Bondy, sur la résidence du metteur en scène François Orsoni.

Chaque jeudi, les journalistes Joséphine Lebard et Bahar Makooi, originaires de Seine-Saint-Denis, rendent compte des résidences artistiques dans 10 établissements du département.

EPISODE 10
Les résonances du conte

« On se tient bien pendant le spectacle, d’accord ? »
Dans le couloir qui mène au préau, le professeur d’histoire-géo sermonne une dernière fois ses élèves. La pièce a été plongée dans l’obscurité, les multiples baies vitrées obstruées par du papier noir. Impossible de retrouver les 5ème2 du collège Henri-Sellier dans cette purée de charbon, alors je me faufile là où je peux.
Face aux élèves, un écran a été installé qui projette un paysage de sous-bois. Le comédien-musicien Thomas Landbo est installé derrière son clavier, le metteur en scène François Orsoni à une table éclairée par une petite lampe. Derrière une table à dessin, entouré de ses multiples pinceaux, il y a aussi le peintre et auteur jeunesse Chen Jiang Hong. Ils vont donner une représentation de leur spectacle « Contes Chinois », adaptation de deux livres de ce dernier.

Alors que Thomas commence à jouer, un léger brouhaha continue de s’élever. François Orsoni débute la lecture : « Au cœur de la forêt profonde, la tigresse pleure la mort de ses petits ».

Sur l’écran, au fur et à mesure de la lecture de François, défilent les images du livre de Chen Jiang Hong, « Le Prince Tigre ». Aplati par les « Chhhhh... » des profs mais aussi par le côté prenant de l’histoire, le murmure des élèves devient silence. Les visages cessent de se tourner vers le copain d’à côté. Des pouces se glissent dans les bouches. François les ramène au temps de l’histoire du soir. Au cours de cet après-midi devenue magiquement nuit, il raconte. Wen, fils de roi, est donné à la tigresse pour apaiser sa colère. Elle l’élève dans la forêt comme son enfant. Mais vient le moment où le jeune garçon doit regagner le monde des hommes. Face à la tigresse et sa mère humaine, il dit : « Vous êtes mes deux mamans, celle de la forêt et celle du palais. Je ne veux pas oublier ce que savent les tigres. » Des années plus tard, Wen revient présenter son propre enfant à la tigresse : « C’est mon fils. Apprends-lui tout ce que savent les tigres. Alors il pourra devenir un prince. »

A écouter ce conte, je me dis qu’inconsciemment ou non, il doit résonner dans le cœur et l’esprit de quelques collégiens. La tigresse d’un côté, le palais de l’autre. Le pays d’où viennent nos parents, le pays où l’on est né. Comme deux mondes entre lesquels on navigue, sans toujours savoir très bien de quel côté on se situe. Wen, lui, semble avoir trouvé l’équilibre parfait. D’un côté comme de l’autre, je prends ce qui me nourrit et ainsi, je deviens moi, solidement campé sur mes deux histoires comme sur mes deux jambes.

Des murmures s’élèvent du public en même temps que le froissement d’une feuille. Derrière sa table à dessin, Chen Jiang Hong a déroulé une longue bande de papier. Il est temps de passer à l’autre conte : "Le cheval magique de Han Gan". Sur le rouleau, Chen Jiang Hong dessine en même temps que François raconte. En l’occurrence, l’histoire de Han Gan, virtuose du dessin dont les chevaux sont tellement réalistes qu’ils peuvent jaillir du papier si le jeune garçon ne prend garde de les attacher sur sa toile. D’un seul trait, Chen Jiang Hong, comme Han Gan, fait surgir de son pinceau une chevelure, un cheval qui se cabre, l’auberge des parents d’Han Gan. Ceux qui avaient le pouce dans la bouche l’ont sorti, mais la gardent ouverte en forme de « O ».
« Monsieur, on pourra lui demander un dessin ? », chuchote un élève.
« Eh Madame, vous allez lui en demander un, vous aussi ? », m’interroge Daifour, assis à mes côtés.

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Han Gan et ses chevaux glissent au bas de la table. Chen Jiang Hong entame un nouveau dessin.
« C’est un hippopotame », assure Daifour. Avant de se reprendre. « Eh mais non, c’est un dragon ! »
Au clavier, Thomas lance quelques notes en l’air tandis que Chen Jiang Hong continue à oeuvrer. De sa voix grave et belle, il lance : « There was a very little boy, who had a big, big heart... » La chanson « Chinese Dragon », Thomas l’a écrite et composée. Elle parle d’un petit garçon qui se lance dans un voyage initiatique sur le dos d’un dragon chinois.

La mélodie et la voix de Thomas évoquent les morceaux intenses et dépouillés de Nick Cave ou les chansons mélancoliques de Tom Mc Rae. Soudain, sans prévenir, je sens des larmes couler le long de mes joues. Pas une, pas deux, mais toute une escouade. Mes reniflements alertent Daifour qui me regarde d’un air un peu atterré. Mais il a l’élégance de faire celui qui n’a rien remarqué. Et me voilà, les joues mouillées, à ne pas savoir quoi faire du maelström d’émotions qui me submerge. J’ai beau jeu de vouloir expliquer ce que peuvent ressentir les collégiens à la lecture d’un conte quand moi-même, je suis bien incapable de dire ce qui se joue pour moi à l’écoute de ces contes chinois. Je pense à mon petit garçon. Je crois que j’aimerais être capable de lui dire, comme le père du héros dans la chanson, de ne pas s’encombrer des peurs de ses parents pour avancer dans la vie et enfourcher son dragon chinois. « My son, my love for you/ Will keep you secure on your chinese dragon/ Our fears are not yours/ leave them and fly on your chinese dragon »... Etre aussi capable de lui dire, ce qui, finalement, constitue la grande aventure d’une vie de parent : faire grandir pour ensuite mieux laisser partir.« Because you’re mine, leave us behind »...

Les lumières se sont rallumées. Les enfants entourent Chen Jiang Hong. Tous veulent le faire dessiner, qui sur son classeur, qui sur son cahier de texte. « On peut aller lui dire bonjour ? », demande l’un. « Moi, je parle pas japonais », regrette un autre. L’artiste est submergé d’enfants. « Vous venez d’où ? ». « C’est trop beau ce que vous avez fait ! Je peux en emporter un bout chez moi ? » L’enthousiasme est tel que François doit bientôt s’improviser garde du corps personnel de l’artiste.
« 6ème 1, 6ème6, on y va ! », lance un professeur. Le préau se vide peu à peu. Thomas et François ramassent l’immense feuille sur laquelle Chen Jiang Hong a effectué tous ses dessins. Elle viendra habiller leur salle de résidence pour l’année. Le dragon chinois a trouvé où se poser...

Découvrez ici le portrait de Joséphine Lebard et Bahar Makooi, journalistes auteures du feuilleton sur ces résidences artistiques et originaires toutes deux de Seine-Saint-Denis.

La semaine prochaine : Retour au collège Gustave-Courbet de Romainville, sur la résidence du collectif musical La Souterraine.

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