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Commémoration

Le Département commémore les 60 ans du 17 octobre 1961

Le 17 octobre 1961, une manifestation pacifique d’Algériens protestant contre le couvre-feu qui leur était imposé était réprimée dans le sang par la police française, en plein coeur de Paris, sur fond de guerre d’Algérie. Une date pourtant longtemps occultée par le pouvoir en place et dont la mémoire n’aura resurgi que dans les années 1990. Soixante ans après, l’historien Pap Ndiaye, directeur du Palais de la Porte Dorée/Musée national de l’histoire de l’immigration, décrypte les faits pour Seine-Saint-Denis le magazine.

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Pour commencer, quels sont tout simplement les faits de cette nuit du 17 octobre 1961 ?

Pap Ndiaye : Cette nuit-là, des milliers d’Algériens se rassemblent dans Paris pour manifester contre une loi discriminatoire prise par le préfet de police de l’époque, Maurice Papon : un couvre-feu décrété à l’encontre des Algériens de France. La manifestation, convoquée par la Fédération de France du FLN, est très vite réprimée dans le sang par la police française, qui tire à balles réelles sur les manifestants au niveau des ponts de Paris. Il y a aussi des tabassages en règle et de nombreuses personnes qui sont convoyées vers des centres de rétention aux portes de Paris où ils resteront parfois des jours entiers. Le travail d’historiens comme Emmanuel Blanchard ou Benjamin Stora, spécialistes de la question, a été de démontrer que la police a agi en s’inspirant de méthodes de violence importées du monde colonial.

Il y a encore des débats sur le nombre de morts mais la plupart des historiens s’accordent sur le chiffre de 150 à 200 morts…

On ne saura jamais exactement, car les différents registres des morgues de l’époque ne portent pas trace de tout. D’autres ont aussi pu décéder des jours après. Mais il est effectivement établi qu’il y a eu entre 100 et 200 morts. A cela, il faut ajouter plus de 10 000 arrestations, les tabassages de gens pas morts mais blessés grièvement. Une chose est certaine : c’est la nuit la plus violente que connaît la France dans l’après-Seconde Guerre mondiale.

Le bilan officiel de cette nuit a très longtemps été de 3 morts, jusque dans les années 90. Comment expliquer que ce massacre ait été occulté pendant si longtemps ?

Il a fait l’objet d’un déni officiel. Dans la presse, il y a très peu de choses dans les jours qui suivent. Les partis de gauche de l’époque n’ont pas non plus contribué plus que cela à l’émergence de cette mémoire car le massacre de Charonne survient peu de temps après. (Le 8 février 1962, 9 militants communistes sont tués, écrasés par une charge de la police au métro Charonne, ndlr). Et ce massacre de Charonne a en quelque sorte recouvert dans la mémoire collective celui du 17 octobre 1961. Ceux-ci ont été mis sous le tapis et n’ont survécu qu’à travers la mémoire des familles qui avaient été directement atteintes.

Qu’est-ce qui a fait resurgir la mémoire de ce massacre ?

Deux choses à mon sens. Premièrement, cette mémoire souterraine affleure à nouveau au moment de la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, communément appelée « marche des Beurs ». A ce moment-là, ces marches, convoquées à la suite de violences policières contre des jeunes d’origine immigrée, font déjà resurgir le souvenir du 17 octobre, en évoquant un précédent. Mais il s’agit d’une mémoire familiale et associative assez floue. Il manque un travail historique sur le sujet, qui arrivera dans les années 1990 avec les recherches de Jean-Luc Einaudi qui, dans son ouvrage « La Bataille de Paris », s’évertue à dresser très précisément la liste des victimes.
Un peu plus tard, il y a aussi l’actualité du procès Papon qui, même s’il porte sur sa complicité pour crimes contre l’humanité dans la déportation des Juifs de Bordeaux durant la Seconde Guerre Mondiale, fait resurgir l’ensemble du passé de Papon, y compris ses agissements comme préfet de police de Paris.

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Qu’en est-il de la reconnaissance officielle de l’État ?

Il faut attendre François Hollande et 2012 pour qu’un chef de l’État s’exprime à ce sujet. Dans un communiqué, celui-ci écrit que "Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits." Voilà pour le plus haut sommet de l’État. Mais auparavant, des reconnaissances officielles avaient déjà eu lieu de la part de municipalités directement concernées comme de la part du maire de Paris Bertrand Delanoë ou justement de municipalités en Seine-Saint-Denis : La Courneuve, Saint-Denis, Stains... Ces villes, où vivait et vit une forte communauté algérienne, ont aussi perdu des habitants cette nuit-là et ont oeuvré pour qu’une reconnaissance officielle ait lieu.

Que dit le rapport Stora (commandé par Emmanuel Macron à l’historien Benjamin Stora au sujet de la mémoire de la Guerre d’Algérie) sur cette date ?

Il appelle à ce que le chef de l’État prenne la parole sur ce sujet de manière solennelle. On va voir si cela est suivi d’effets. Au sujet de la guerre d’Algérie, il y a trois grands moments mémoriels : la reconnaissance des injustices terribles subies par les harkis, ce qui vient d’être fait par le président de la République ; le 17 octobre 1961 ; et le 60e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie en mars prochain.

Enfin, que peut-on répondre à ceux qui estiment que parler du 17 octobre 1961, c’est jeter de l’huile sur le feu ? Ne peut-on pas considérer qu’au contraire, une reconnaissance officielle est importante pour diminuer le mal-être d’une partie de la jeunesse française ?

C’est aussi mon point de vue. Cela fait partie de cet effort global qu’il faut entreprendre pour apaiser les mémoires blessées de la guerre d’Algérie. C’est aussi pour cela que durant tout ce week-end, le Musée national de l’histoire de l’immigration se mobilise au moyen d’une lecture théâtralisée suivie d’un débat, d’un film, de la restitution d’un atelier d’écriture de Mehdi Charef, d’une conférence de Benjamin Stora et Faïza Guène, d’un spectacle de Mounsi, pour faire connaître les événements et reconnaître les souffrances. Ce n’est qu’en faisant toute la lumière sur le passé qu’on peut plus sereinement envisager l’avenir.

Propos recueillis par Christophe Lehousse
Photos : Pap Ndiaye par ©Cyril Zannettacci
17 octobre 1961- ©Georges Azenstarck / Mémoires d’Humanité - Archives départementales de la Seint-Saint-Denis

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Le 17 octobre au coeur d’une œuvre des sœurs Chevalme

Une fresque à Aubervilliers. Une stèle à La Courneuve. Une plaque de commémoration au-dessus du canal de Saint-Denis, lieu où auront été à l’époque retrouvés de nombreux cadavres. La mémoire du 17 octobre 1961 irrigue déjà la Seine-Saint-Denis. Elle s’est enrichie depuis octobre 2020 d’une autre marque du souvenir : un triptyque commémorant le massacre de cette nuit, signé par les sœurs Chevalme, artistes plasticiennes installées au 6B de Saint-Denis.
C’est cette œuvre que le président de la Seine-Saint-Denis Stéphane Troussel, le maire de Saint-Denis Mathieu Hanotin et la vice-présidente chargée du patrimoine Dominique Dellac iront inaugurer ce dimanche au Musée d’Art et d’histoire de Saint-Denis.
Alors que le Département commémore depuis plusieurs années déjà ces exactions policières qui ont aussi fait des victimes sur le territoire de ce qui deviendrait la Seine-Saint-Denis en 1964, son président Stéphane Troussel lançait un nouvel appel à l’Etat sur le sujet : « Alors que nous commémorons cette année les 60 ans de la répression du 17 octobre 1961, j’en appelle une nouvelle fois à l’Etat à engager un véritable travail de reconnaissance des faits historiques et de la responsabilité de la République. Comment accepter dans ces conditions qu’aujourd’hui encore si peu soit enseigné à l’Ecole concernant la Guerre d’Algérie et les crimes de la décolonisation ? Le Département de la Seine-Saint-Denis, profondément marqué par ces événements, continuera d’agir pour les faire connaître et reconnaître. »

Achetée par la collection d’art du Département, la gravure des soeurs Chevalme est une de ces marques de commémoration et sera visible quelques jours dans le cloître du musée.
De cette œuvre sombre comme les faits qu’elle évoque, Delphine Chevalme espère qu’« elle fera s’interroger le public sur les faits de cette nuit ». « Dans notre travail, on explore beaucoup les questions d’identité en regard de l’histoire et sur les traces qu’a laissées la colonisation. Il était donc logique qu’on soit aussi intéressées par cette date du 17 octobre, si longtemps occultée par la version officielle », complète Elodie sa sœur. Pour créer cette gravure, les plasticiennes de Saint-Denis sont parties de photos d’archives et du documentaire de Yasmina Adi « Ici on noie les Algériens », du nom d’une inscription sur un des ponts de la Seine apposée quelques semaines après les événements du 17 octobre.
« A gauche, on a voulu une image de manifestants assez digne, au centre la Seine avec une allusion à Fatima Bédar - une victime de tout juste 15 ans originaire de Stains - à droite enfin les manifestants embarqués dans des paniers à salade pour être menés dans des centres de rétention dans lesquels ils ont parfois passé plusieurs nuits. On voulait une image qui condenserait un peu de manière dynamique cette nuit », détaillent Elodie et Delphine Chevalme.

Questions de jeunes

S’il s’expose dans un musée, ce triptyque a aussi été montré dans l’espace public. En juillet dernier, les sœurs Chevalme l’avait ainsi collé sur le pont enjambant le canal de Saint-Denis juste en face de la plaque commémorant l’événement du 17 octobre. « Et les retours d’habitants étaient bons : des jeunes qui ne connaissaient pas bien cette histoire, se sont arrêtés pour poser des questions. C’est exactement ce qu’on veut provoquer à travers cette œuvre. », concluent les sœurs Chevalme qui ont par ailleurs conçu avec le Musée d’Art et d’histoire « Un·e air·e de famille », une exposition rappelant les positions anticolonialistes des artistes surréalistes des années 30 et faisant dialoguer certains fonds du musée avec une vingtaine d’oeuvres d’art contemporain, visible jusqu’au 18 novembre.

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17 octobre 1961, Triptyque des soeurs Chevalme

Le lundi 18 octobre à 17h, les Archives départementales organisent par ailleurs une table ronde intitulée « La manifestation du 17 octobre 1961 : affirmations indépendantistes et répression coloniale », avec comme invité Emmanuel Blanchard, maître de conférences en science politique à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye. A cette occasion, un film documentaire, réalisé en 2001 par l’association pantinoise Les Engraineurs sera aussi diffusé.