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L’oralité pour liberté

D’de Kabal est un enfant de Bobigny. Né en 1974, il est aux premières loges de la naissance du rap français. Amoureux des mots, il observe et participe à l’aventure en fondant son groupe au tournant des années 1990. Ils l’amèneront ensuite vers le slam, le théâtre... En 2015, le rappeur jongle toujours avec les syllabes et les disciplines.

Poète, musicien, danseur, comédien, slameur... D’ de Kabal semble avoir autant de cordes à son arc, que de locks blondes sur le cuir chevelu. Dans le studio d’enregistrement de Canal 93, il s’échauffe les maxillaires en faisant quelques figures de beat-box. Il nous reçoit à domicile. Car tout a commencé ici, à Bobigny, et plus précisément dans sa cité la plus sensible, celle de l’Abreuvoir, il y a maintenant une quarantaine d’années.

D’de Kabal a grandi là, avec sa mère, employée de restaurant et son petit frère. Dès l’école primaire, il est ravi par l’écriture. «  Écrire me permettait de sortir de là où j’étais. Quand tu goûtes à cela, tu ne t’en remets pas. Les grands de la cité me payaient pour que je fasse leurs rédactions. Mais la prof de français reconnaissait ma plume, et m’engueulait  », raconte le grand traumatisé. Mais comme beaucoup, c’est par la télé qu’il découvre le hip-hop. « A 8 ans, je regardais le « smurf » de Sydney, l’animateur de l’émission H.I.P H.O.P. Je trouvais les danses hyper belles. Les mecs étaient sapés avec des kway, parce que ça glissait mieux sur les sols des halls d’escalier, et de casquettes à l’envers. Moi, je reproduisais leurs gestes dans ma chambre. Lorsque j’ai écris à mon tour une lettre pour participer au défi de danse organisé chaque semaine, l’émission s’est arrêtée. J’étais dans le désarroi, et j’en voulais terriblement à Sydney : j’étais orphelin d’une culture. »

D’ grandit, et fréquente le collège Jean-Pierre Timbaud, puis le lycée Louise-Michel. Les potes qu’il y rencontre sont responsables de son « réveil » musical. Ils lui font passer des cassettes de LL Cool J ou Public Ennemy, des légendes du rap américain. «  Quand je mets ces cassettes, je suis séduit par une énergie, une attitude, une scansion. C’est une musique qui bombe le torse. C’est une explosion dans mon appart trop petit, aux murs trop fins » raconte le rappeur encore émerveillé. Pour autant, les groupes de rap français qui passent dans l’émission de Dee Nasty, sur Radio Nova, ne l’emballent pas plus que ça. Non, lui, ce qui le fait chavirer, c’est la sortie de la mythique compile Rapattitudes, en 1990. « Le premier titre, La formule secrète, d’Assassin, allie une écriture exigeante et poétique. C’est une gifle. Sur ce CD, il y avait aussi EJM, NTM, Saliha, Tonton David » se souvient le mordu.

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Désormais, la passion le dévore. Entre 1992 et 1995, D’ travaille sur les marchés de Sevran et Drancy le dimanche matin, puis file écouler sa paye. « Le Conforama de Bondy avait un rayon rap, dont j’étais LE client. J’allais aussi à Ticaret, à Stalingrad, le seul magasin de Paris où l’on pouvait acheter des fringues hip-hop : des gros blousons, des ceinturons, des pumas, des bonnets kangol etc. », raconte D’. C’est aussi l’époque où Olivier Cachin fait découvrir, dans son émission Rapline, sur M6, des clips de rap français.

Mais c’est un concert d’Assassin qui va faire passer D’ de simple consommateur à acteur- et pas des moindres- du rap français. « Chez eux, la musique et la lutte sociale se rejoignent : ils te donnent à entendre de la politique. Ça raisonne avec les discussions que j’avais avec les parents militants d’un copain à moi. Avec mon pote Djamal, on est sortis du concert, et on a monté Kabal. Le rap me permettait de mettre de l’oral dans ce que j’écrivais. » Les deux ados sont encouragés par l’émergence de 357 MP, un autre groupe de rappeurs du quartier. « Leur réussite semblait nous dire que c’était possible », raconte le révolté.

Désormais, l’étudiant est inscrit en droit à la fac de Saint-Denis. « J’y allais pour rencontrer d’autres rappeurs. Tukuleur, par exemple, était dans ma classe. On bossait en réseau. Peu à peu, un noyau d’une cinquantaine de personnes s’est formé : certains avaient des studios, les autres dansaient pour eux lorsqu’ils organisaient des évènements. » Un jour, le duo franchit les portes d’un studio de copains à Meudon, et enregistrent leurs deux premiers morceaux. Par un heureux hasard, Rockin’skat et Doctor L, deux membres d’Assassin, passent par là. Entre les idoles et leurs disciples, le courant passe, et ils ne se quitteront plus. Kabal sort son premier maxi, White Label, en 1994, en auto-production, et Assassin les invite à les suivre sur leur tournée entre 1995 et 1997. « On était devenus les « petits frères » du groupe. »

En tout, le duo sort une vingtaine de disques. Indépendant, et malgré la qualité de ses textes, le groupe, fameux sur la scène hip-hop, reste méconnu du grand public : « Au quartier, les gars nous connaissaient pas, ils n’adhéraient pas à notre musique. La « fanbase » de Bobigny est venue plus tard  », admet le rappeur. La sortie du premier album de Kabal, en 1998, est discrète.

Elle coïncide avec la rencontre de D’ avec le théâtre. Mohamed Rouabhi lui propose de jouer avec sa compagnie, Les Acharnés, dans un spectacle sur Malcolm X, puis Soigne ton droit. Les années 2000 sont l’époque de l’émergence du slam. La discipline, pivot entre le rap et le théâtre, séduit D’. En 2002, il lance le collectif Bouchàzoreill. Tous les dimanches après-midi, de la Boule Noire au Trabendo, la scène est ouverte aux slameurs de tout niveau. Sur les planches, un petit jeune surnommé Grand Corps Malade fera ses premières armes.

Au bout de trois ans, le théâtre rattrape D’ : le comédien-griot Hassane Kouyaté lui propose de lui donner la réplique dans la pièce Sozaboy, mis en scène par Stéphanie Loïk. L’expérience est telle, qu’elle le porte plus loin : D’ de Kabal a fondé sa propre compagnie. Il monte en ce moment l’opéra hip-hop Agamemnon, et joue dans un spectacle trilogie dont il est l’auteur, Fêlures, sur la construction de l’identité masculine. Pour autant, il n’abandonne pas le rap. En 2006, à rebrousse poil des représentations que l’on peut se faire des rappeurs, il sort un album en téléchargement libre, contenant un clip à l’imagerie gay. Deux autres albums ont suivi, dont l’un, intitulé NOTRAP -New oral tradition rythm and poetry-, tente de transcender le genre rap.

D’aucuns pourraient trouver notre sujet quelque peu dispersé. Pourtant, D’ affirme suivre un fil rouge. « Le socle de toutes mes créations réside dans l’oralité. Si on n’témoigne pas, on ne peut pas avancer. Une chose est sûre, c’est que la prise de parole permet de se sentir bien.  »

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