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Un parcours pour enseigner l’histoire de l’esclavage dans les collèges de Seine-Saint-Denis

Le 14 octobre, le Conseil départemental organisait dans ses locaux une présentation du parcours "Histoire, mémoires et héritages de l’esclavage : transmettre autrement" co-élaboré avec la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, à destination des classes de collège. Une manière de remédier à l’invisibilisation de l’histoire des Noirs.

"Où sont les Noirs" ? Les élèves de Kobel Diop, professeure d’anglais au collège Lenain de Tillemont à Montreuil, s’interrogent souvent sur l’absence de cette partie de la population dans les cours d’histoire qu’on leur dispense. La note de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME) publiée lors des rendez-vous de l’Histoire de Blois, pointant les marges de progression possibles de l’Education nationale concernant l’enseignement de l’esclavage, fait écho à leurs interrogations. Vingt ans après la loi Taubira, qui consacrait l’esclavage comme crime contre l’Humanité, cette séquence n’a pas trouvé de place "stabilisée" dans les programmes, et son enseignement varie en fonction des filières et de la localisation des établissements scolaires. "Il y a une grande demande sociale autour de ces problématiques, et un souci de visibilité inversement proportionnel à l’invisibilisation de l’histoire des Noirs", souligne Nadia Wainstain, agrégée d’histoire et membre de l’équipe de la FME.

Lettres d’armateurs, cimetières d’esclaves et gwoka

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Conscient de ces insuffisances, particulièrement sensibles dans le 93 du fait du grand nombre d’élèves afro-descendants, le Département a décidé d’agir en impulsant, par le biais de sa direction de l’éducation et de la jeunesse, l’organisation de voyages mémoriels. Le surgissement du coronavirus et des incertitudes qui en découlent ont réorienté la collaboration du Département et de la FME, qui ont fini par élaborer ensemble un parcours à proposer aux classes de collégiens du département, en plus du programme scolaire classique. Mercredi 14 octobre, Nadia Wainstain présentait ce parcours aux professeur·e·s de Lenain de Tillemont à Montreuil, et d’Eric Tabarly aux Pavillons-sous-Bois, deux collèges qui l’expérimenteront cette année, avant, éventuellement, de le déployer sur le département.

Le menu présenté par Nadia Wainstain a des allures de festin pour qui goûte l’histoire. "L’idée est faire le lien entre l’histoire de l’esclavage et le territoire", détaille l’historienne avant de proposer une visite des Archives diplomatiques de La Courneuve et celle des Archives nationales à Pierrefitte, où sont déposées des lettres d’armateurs, les documents des grandes plantations, ou encore le décret rétablissant l’esclavage de 1802. Puis Olga Shannen, artiste de la compagnie Boukoussou, présente ensuite les ateliers d’initiation au gwoka, cet art mêlant danse, chant et percussions pratiqués par les esclaves, rejouant parfois les impossibles conflits avec les maîtres de plantations.

Les collégiens et collégiennes pourront également aller visiter une exposition de l’INRAP sur ce que l’archéologie peut apporter à la connaissance de l’esclavage, intitulée "De la capture au cimetière", qui tourne pendant toute l’année dans les établissements du département. "Des sites ont notamment été fouillés à New York et à Rio. Les squelettes, les dents révèlent des choses sur la manière dont vivaient les esclaves, les maladies qu’ils ont pu rencontrer. Les tempêtes révèlent parfois des cimetières d’esclaves sur les plages des Caraïbes, et interroge sur l’opportunité de transformer l’usage de ces espaces : faut-il continuer à s’y baigner, ou les transformer en lieux de mémoire ? ", questionne Nadia Wainstain.

L’histoire de l’esclavage et de son abolition, au Louvre et au Panthéon

Parmi les ressources proposées par la FME, on trouve également des visites animées par Kevi Donat, un guide conférencier spécialiste du Paris noir. Il propose une visite du Louvre à la lumière de cette période. Les élèves pourront ainsi analyser les tableaux hollandais où l’on distingue à peine les esclaves en arrière-plan, parce que toute la lumière est captée par la blancheur de leur propriétaire au premier plan. Ils pourront ensuite regarder les objets destinés à consommer des produits coloniaux, tels un sucrier en forme d’esclave portant un fagot de cannes à sucre, d’où s’écoulent les précieux grains, une chocolatière ou une tabatière. Enfin, ils pourront étudier le Radeau de la Méduse de Géricault, considéré comme un manifeste abolitionniste. Kevi Donat propose aussi une visite du Panthéon qui permet de découvrir, au gré des tombeaux des grands hommes - Voltaire, Toussaint Louverture, Schoelcher, Césaire- l’histoire du mouvement abolitionniste, complété par des portraits de street art peints aux abords du monument. Les professeur·e·s pourront proposer à leurs élèves des ateliers d’écriture visant à redonner une voix aux acteurs de l’esclavage. Dernière facette de ce riche programme : les possibles interventions dans les classes du Comité contre l’esclavage moderne, et la projection de leurs courts et longs métrages.

Lieux de mémoire locaux

Nadia Wainstain rappelle aussi la possibilité pour les enseignant·e·s d’organiser des sorties sur les lieux de mémoire locaux : des monuments en souvenir des victimes de l’esclavage ont été érigés à Saint-Denis, Sevran, et Drancy. L’idée est de permettre aux élèves de faire des restitutions de leurs travaux à ces endroits, en collaboration avec les municipalités, durant la Semaine des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, du 27 avril au 10 juin. Ils pourront à cette occasion participer au concours de la Flamme de l’égalité.

Le long exposé n’a fait qu’attiser la hâte de Kobel Diop, professeur d’anglais à Lenain de Tillemont à Montreuil, à l’idée de se lancer dans le parcours. "Cela fait longtemps que j’aborde la question : j’ai emmené mes élèves au mémorial de Nantes, nous voulions aller à celui de Liverpool l’année passée, mais cela a été annulé à cause du virus. Nous étudions des "slave narratives", des récits d’esclaves beaucoup plus courants dans le monde anglo-saxon qu’en France, comme ceux d’Olaudah Equiano ou de Mary Prince, qui a été mis en scène l’année dernière au théâtre. Je suis heureuse que l’initiative soit prise au niveau départemental car cela nous donne une légitimité pour aller plus loin !"

Photos : ©Yann Mambert (JSD)
et ©Nicolas Moulard

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