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Simplon, l’économie sociale et solidaire grand format

Frédéric Bardeau est l’un des fondateurs de Simplon, entreprise sociale et solidaire née à Montreuil en 2013 qui forme gratuitement aux métiers du numérique des personnes éloignées de l’emploi. Avec 13 021 personnes formées et 111 de ses « fabriques » dans 21 pays, Simplon montre qu’une entreprise peut être solidaire et voir grand.

Pourquoi vous êtes-vous installés à Montreuil ?
- Au début, c’est un hasard. Nous voulions être dans un quartier politique de la ville, hors de Paris, dans une ancienne usine. Cela a de l’importance pour nous, nous formons des artisans du numérique. Les artisans, cela se forme dans des usines, des fabriques. D’ailleurs nous ne parlons pas d’écoles, mais de fabriques Simplon. Nous avons donc tapé sur un moteur de recherche « ancienne usine Paris » et la première usine que nous avons visitée, c’est celle-ci, à Montreuil. Et cela a du sens pour une entreprise d’insertion d’être en Seine-Saint-Denis un des départements les plus pauvres de France, avec beaucoup de mixité.

Formez-vous beaucoup de personnes de Seine-Saint-Denis ?
- Je dirais 40 % des écoles franciliennes sont du 93, tout compris car nous sommes aussi à Paris, à Aulnay-sous-Bois, Villetaneuse… Même à Paris 20e, Nanterre, nous avons des personnes qui viennent de Seine-Saint-Denis et qui font le déplacement tous les jours.

Pour faciliter l’intégration des personnes éloignées de l’emploi, quels sont les atouts des métiers du numérique ?
- Les métiers du numérique sont très en tension, plusieurs centaines de milliers d’emplois sont non pourvus par an en France, 900 000 au niveau européen. On manque autant d’ingénieurs que de techniciens, ceux que nous formons, donc il y a de l’emploi ! Et comme ce sont des technologies récentes, le fait de ne pas avoir de diplôme, d’être jeune, n’est pas un marqueur gênant.

Les personnes éloignées de l’emploi manquent souvent d’informations, sont confrontées au repli sur soi. Comment les touchez-vous ?

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- Le premier métier de Simplon, c’est d’aller au-devant du public, faire connaître notre offre, lutter contre le syndrome de l’imposteur, lever les freins (mobilités, logement…). Pour cela nous tissons des liens avec des acteurs locaux de l’éducation populaire, d’associations culturelles, sportives… C’est notre premier métier, le deuxième c’est former et le troisième c’est trouver des jobs !

En termes de besoins de formation, de types de population, de potentialités, comment le territoire de Seine-Saint-Denis se caractérise-t-il ?
- Hum, nous ne réfléchissons pas comme cela. Nous partons du besoin de compétences numériques et nous choisissons de former d’abord des gens sans qualification, vivant dans les quartiers, sans job, issus des minorités visibles… C’est donc assez naturel d’avoir beaucoup de personnes issues de Seine-Saint-Denis dans nos formations. Nous on est fait pour ça, donc on est comme un poisson dans l’eau ici car c’est exactement le type de population qu’on veut dans nos formations. Là où ça commence à se compliquer, c’est lorsqu’on dit aux entreprises : « Oui, il faut les embaucher ! »

Quelles ont été pour Simplon les conséquences de la crise sanitaire de la covid-19 ?
- Lors du premier confinement, nous avons tout passé en distanciel. Avec des personnes mal équipées, mal connectées, un peu illettrées du numérique, il y a eu beaucoup de décrochages. Nous avons dû faire livrer des ordinateurs, des cartes sim pour que les gens ne décrochent pas. Et le distanciel, cela ne va pas à tout le monde. Beaucoup d’entre nous ne supportions plus les réunions via écran. Alors imaginez apprendre un métier, tout seul dans son coin, avec un ordinateur pour quatre, dans 15 m2… Autre difficulté, les entreprises qui faisaient de l’insertion ne jouent plus du tout le jeu. Il y a tellement de monde sur le carreau qu’entre un bac +4 et un un bac -2, elles ne réfléchissent pas, elles ne prennent plus de « risques »... Elles appellent ça des risques, pas nous !

Quelle est la part de vos apprenant·e·s qui trouve un emploi à l’issue de la formation (hors de la période actuelle covid) ?
- 72 % six mois après la fin de la formation. Douze mois plus tard ce doit être 85 %. Ce sont des bons taux, surtout si on les rapporte aux statistiques de qui sont nos apprenants. La plupart ont le niveau bac ou en-dessous, la moitié a de moins de 25 ans, 40 % sont issus des quartiers, 42 % de femmes, 10 % de réfugiés et 10 % de personnes en situation de handicap. Avec de tels profils, avoir 72 % de personnes embauchées, c’est vraiment satisfaisant.

Nous avons conçu Simplon comme un virus

Quel est le profil d’un employeur-type ?
- Si on considère les gros volumes, les gens qui recrutent le plus de personnes dans le numérique sont d’abord les banques et les assurances. Ensuite ceux qu’on appelait avant les SS2I, les ESN (Entreprises de Services Numériques) Accenture, Cap Gemini, Atos etc. Ces deux groupes réalisent à peu près 60 % des embauches. Ensuite on retrouve un peu de tout : hôpital, administrations, collectivités locales, associations, TPE PME, ONG, start-ups…

Depuis votre création en 2013, Simplon a connu une croissance très importante, au point de compter désormais 111 centres dans 21 pays. Comment l’expliquez-vous ?
- C’est lié au fait que les métiers du numérique soient dans une telle tension. Nous sommes accrochés à un tracteur qui est le manque de compétences liées à la transformation numérique. Tout est numérique, il y a du numérique partout, ça crée un appel d’air incroyable pour une entreprise de formation aux métiers du numérique telle que la nôtre. D’autre part, nous avons conçu Simplon comme un virus. Vous voulez monter une école Simplon ? Vous identifiez les besoins de formation, nouer des contacts dans le tissu local, vous nous contactez et on trouve les financements, on trouve les entreprises. S’il y a de la volonté politique, de la demande d’emploi un peu de débouchés, on fonce. Et en 6 mois on monte une école. Il faut seulement une salle, des tables, des chaises et une connexion internet. Le reste ce sont des formateurs, pas une industrie lourde… C’est comme ça qu’on a réussi à avoir 120 centres de formation et que nous avons doublé de taille tous les ans depuis 2013.
En Seine-Saint-Denis des acteurs très différents ont monté des écoles Simplon. Ce peut être un établissement public territorial comme Plaine Commune, la Maison de l’emploi d’Aulnay, Microsoft, Parisbas…

Dans l’ESS, il y a plus d’argent que de projets

En 2019, vous avez fait une belle levée de fonds (8 M€). Pourquoi et est-ce qu’il a été aisé de trouver des financeurs ?
- Nous avons fait cette levée de fonds pour une très mauvaise raison : nous n’avions plus de trésorerie. Nous devions nous renflouer car nous avions une super croissance mais nous n’étions pas assez rentables, nous perdions de l’argent. Mais comme nous avions cette super croissance, nous avions besoin de fonds propres. Nous avions besoin d’investir pour pouvoir continuer à doubler.
Il a été très facile de trouver de l’argent. Pourquoi ? Parce que nous sommes une entreprise de l’économie sociale et solidaire et nous nous sommes intéressés uniquement à des investisseurs de l’ESS, et dans ce monde-là, il y a plus d’argent que de projets. C’est vrai aussi dans l’autre monde, il y a plus d’argent que de startups. Il y a une telle disponibilité de liquidités que ça n’a pas été très compliqué, d’autant que certes on perdait de l’argent mais nous avons un modèle qui génère beaucoup d’impact. Et quand les investisseurs voient un modèle qui génère de l’impact et qui sera rentable un jour, ils n’hésitent pas une seconde car il n’y en a pas tant que ça. C’est pour cela que nous avons un tour de table qui est très économie sociale et solidaire avec la Caisse des Dépôts, le Crédit coopératif, les Fonds d’épargne solidaires… Paradoxalement ça a été facile.

Est-ce qu’on peut considérer l’ESS comme un échelon intermédiaire entre le libéralisme et le service public ?
- C’est exactement la définition que je donne. La définition normale, c’est : l’innovation sociale c’est une solution à un besoin qui n’est pas bien couvert par l’Etat et pas assez rentable pour le marché. Ce n’est pas rentable par définition de s‘occuper des demandeurs les plus éloignés de l’emploi. Et l’Etat, n’est pas opérateur de formation et ne saurait pas comment l’organiser. Simplon et l’ESS occupent le trou dans la raquette qui n’est pas couvert par le marché et ne peut pas être nationalisé.

Pensez-vous que ce domaine de la formation numérique va encore progresser ?
- Oui, c’est déjà le cas. Depuis 2013 date de notre création, une filière qui s’est créée, l’Etat l’a encouragée avec un dispositif qui s’appelle La Grande école du numérique, un dispositif de subventions d’autres structures de formation. La filière n’arrête pas d’augmenter parce qu’il y a énormément de besoins. Les IUT, écoles d’ingénieurs… ne créent pas assez de main-d’œuvre pour alimenter l’industrie. Il y a de plus en plus d’acteurs comme nous.
On ne sent pas la saturation, car de nouveaux métiers apparaissent tout le temps.

Grossir l’impact de Simplon sans faire grossir Simplon !

Comment voyez-vous l’avenir de Simplon dans les 5 prochaines années ?
- Nous voudrions encore nous développer géographiquement, il y a encore beaucoup d’endroits en France et en Seine-Saint-Denis où nous ne sommes pas présents. Il y a plein de nouveaux métiers pour lesquels il faut développer de la formation. Pour l’instant nous avons un référentiel d’une quinzaine de métiers, il y en a plein d’autres qui permettraient de créer de nouveaux emplois.
Nous devons aussi être plus accessibles à certains publics. Le secteur du handicap par exemple. Les formations à Simplon ne sont pas faciles pour des gens qui sont vite fatigués, du type 9h-7h. Et si on est dépressif, bipolaire, ou avec une fatigabilité importante, ce serait mieux de pouvoir apprendre à mi-temps. Ça on ne sait pas encore bien gérer, il faut qu’on bosse dessus.
Autre exemple, les mères célibataires. Là aussi on a du mal car il n’y a pas de solution de garde pour leurs enfants. Il faut qu’on travaille dessus, sinon on ne fait pas bien notre métier.

Nous voulons continuer à croître sur les publics, les géographies et les référentiels, mais notre autre envie, c’est de grossir l’impact de Simplon sans faire grossir Simplon ! Nous avons doublé de taille tous les ans depuis 2013, nous sommes déjà 300 collaborateurs, et je n’ai pas du tout envie d’avoir un paquebot de 2 000 personnes ! On ne sera jamais aussi gros que le problème qu’on veut tuer !
Donc on est plus là à chercher des partenaires, des franchisés, des solutions pour avoir de l’impact mais sans faire nous-mêmes. On appelle ça l’impact indirect. Ça peut passer par l’open-source, la franchise, les partenariats… C’est ce qui m’occupe en ce moment. Notre ingénierie notre manière de faire, on vous les partage, on vous les vend, on vous les distribue mais ce n’est pas nous qui faisons. Pour l’instant, c’est moitié moitié. Sur les 120 centres de formation, la moitié est opérée par nous, l’autre par des partenaires. J’espère que dans 4-5 ans ce sera 90/10. Nous aurons 10 % des centres et tout le reste ce seront des partenaires. Si on y parvient, il n’y a plus de limites !

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Photos : Eric Garault

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