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Sexisme : quand le théâtre met son grain de sel au collège

« Un garçon, ça ne pleure pas », « une fille, c’est fragile »… C’est le genre de clichés sexistes que le Département a choisi de faire voler en éclats à travers une série de programmes éducatifs menés dans de nombreux collèges du territoire. Nous étions dans le public de « Avec ou sans e(ux) », une pièce de théâtre-forum jouée par la compagnie de Grain de Sel, au collège Michelet de Saint-Ouen.

Le théâtre-forum, c’est un peu comme cette collection de livres des années 80 : ces Livres dont vous êtes le héro(ïne). Soit un livre dont vous pouvez feuilleter les pages dans le désordre, selon la suite que vous voulez donner à l’histoire. Là, avec le théâtre forum, c’est pareil : en fonction des propositions du public, la pièce initiale voit son cours modifié.
Jouée face à des collégien·e·s, la pièce « Avec ou sans e(ux) » de la compagnie Grain de Sel, a donc vocation à être changée et expurgée de ses comportements sexistes ou « virilistes ». « Autrement dit de ces stéréotypes qui assignent au masculin des caractéristiques bien définies – la force, l’insensibilité, la performance – et enferment finalement les individus dans des comportements  », explique Sarah Helly, l’une des comédiennes de la compagnie.
Ecrite par le comédien Aurélien Lorgnier dans une langue alerte, proche de la réalité des jeunes d’aujourd’hui, la petite saynète fait mouche ce matin-là auprès des 5e du collège Michelet de Saint-Ouen.

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"Pas facile de dévoiler ses sentiments"

Soit Lucas (joué par le comédien Anthony Roullier), ado de 13 ans qui croise au parc Julie (incarnée par Sarah Helly), une fille de son collège qu’il aime bien mais dont il ne sait comment attirer l’attention. Les premières répliques drôles et enjouées font vite place à un ton plus grinçant quand le jeune garçon s’empare du téléphone de la jeune fille, puis lui vole un bisou…
« Ça se fait pas ! Faut d’abord qu’il lui demande si elle veut bien !  », lancent les élèves. Là dessus, il y a unanimité. « Tu nous montres ? », propose Aurélien Lorgnier à un garçon emballé à l’idée de rejouer la scène à sa manière. Et voici le jeune garçon sur scène, affublé des accessoires de Lucas (casquette, sac à dos) à confier sa flamme à Julie. « Oui mais c’est pas facile de dévoiler ses sentiments, parce qu’on sait jamais comment l’autre personne va réagir. On a peur de se prendre un vent », ose justement Riyad.
« Et sur l’histoire du téléphone portable ? », enchaîne Aurélien Lorgnier en parfait Monsieur Loyal. La proposition faite par certains d’aller voir un adulte pour dénoncer cette irruption dans l’intimité n’est pas du goût de tout le monde. « Aller voir un adulte, ça veut dire que t’es pas capable de régler la question tout seul. Après, on te traite de rapporteur, de pouki (de poukave, balance) », fait remarquer un garçon.
Toujours à l’écoute, jamais dans le jugement, Aurélien Lorgnier invite à avancer à la situation suivante. Celle où Julie, en représailles du téléphone volé, questionne l’orientation sexuelle de Lucas, lui demandant s’il ne serait pas gay. Preuve au passage que la bêtise est harmonieusement partagée entre hommes et femmes.
« La vie, c’est un homme avec une femme, une femme avec un homme. Si t’es gay, t’es faible, voilà », lance un collégien, suivi par quelques autres. « Vous vous rendez compte que vous utilisez exactement les mêmes mots que quand vous parliez d’être une balance : faiblesse, différence ?  », fait remarquer Aurélien Lorgnier, expert en maïeutique des sentiments.
Outre les ressorts de l’homophobie, seront aussi explorés au cours de cette séance ceux qui mènent au harcèlement moral et même à l’autocensure au niveau des résultats scolaires. « Ceux qui ont des bonnes notes, ils sont moins populaires, Monsieur, c’est pas très bien vu d’être intello », entend-on ainsi dans l’assistance.
« Au final, cet exercice m’a rappelé qu’il n’y a pas besoin d’insulter ou de se montrer violent pour se faire respecter. Il suffit d’être qui on est. », retient Sami, interrogé après coup sur ses impressions. Même si cet élève de 5e a l’honnêteté d’admettre que cette règle est peut-être plus dure à appliquer dans un groupe, « où on joue tous un peu un rôle ».

Liberté d’expression

Côté enseignant·e·s, on a aussi apprécié l’expérience. « J’ai trouvé ça génial, cette façon de respecter la liberté d’expression de chacun·e, de ne pas se braquer à la moindre remarque choquante. Car il n’y a que comme ça qu’on peut au final casser les stéréotypes », estimait Jonathan Boehler, professeur d’EPS qui constatait au passage « une vraie différence de maturité, à cet âge-là, entre filles et garçons ».
Investi depuis de longues années sur ce thème de l’égalité femmes-hommes, le Département a toutefois choisi de renforcer ses actions avec ce « programme de prévention des comportements virilistes ». « Non pas que la Seine-Saint-Denis soit le seul territoire aux prises avec ces questions, car ces stéréotypes traversent malheureusement l’ensemble de la société, précise Aliénor Guiot, responsable de ce programme à la Direction de l’Education et de la Jeunesse. Mais il nous a paru intéressant de prendre cet angle du virilisme, de cette conception étriquée du masculin pour étoffer nos interventions sur le sexisme. »
Habitués à jouer cette pièce depuis maintenant de longues années, aux Lilas, à Noisy-le-Sec ou encore à Aubervilliers, les membres de la compagnie Grain de Sel reconnaissent que ce n’est pas une baguette magique pour autant. « Ce qu’on fait avec ces 2 heures de théâtre-forum, c’est de la sensibilisation. Ça ne résoudra évidemment pas l’ensemble des problèmes de discrimination dans un collège. Derrière, c’est bien si les profs enchaînent dans leurs disciplines respectives, en français ou en EMC, pour faire réfléchir les élèves sur le fait qu’il n’y a pas qu’une seule représentation du féminin ou du masculin... », développe Aurélien Lorgnier.
Grâce aux propositions constructives des élèves, Julie et Lucas se sont en tout cas quitté·e·s moins blessé·e·s intérieurement que ce que suggérait la version initiale de la pièce. Et sans doute que les collégien·e·s repenseront à ces scènes, avant de tik-toker plus vite que leur ombre.

Christophe Lehousse
photos : ©Franck Rondot

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