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Princess Erika, le statut de la liberté

Onze ans après son dernier album, Princess Erika revient avec J’suis pas une sainte (EPM Musique), un sixième opus aux sonorités reggae dans lequel la chanteuse montreuilloise multiplie les collaborations, prend plaisir à croiser les genres et à donner sa vision de la société. Rencontre avec une artiste authentique, qui n’a toujours pas sa langue dans sa poche.

Montreuilloise depuis plus de vingt ans, Princess Erika connaît toutes les bonnes adresses de la ville. Pour cet entretien, la chanteuse qui s’est révélée en 1988 avec Trop de Bla Bla, et qui a connu la consécration sept ans plus tard avec Faut qu’j’travaille, nous donne rendez-vous au Gévaudan, une brasserie du centre-ville qui a pignon sur rue et où la chanteuse a ses habitudes. « C’est le Montreuil que j’affectionne, simple et authentique », glisse l’artiste.
En novembre, elle a sorti son sixième album, J’suis pas une sainte, qui comprend onze titres – écrits et composés par ses soins – et qui constitue un double événement. D’abord, parce qu’il est réussi – les textes sont ciselés et percutants, la musique et les mélodies entraînantes. Ensuite, parce que son précédent opus, Juste Erika, remontait à onze ans. Une éternité. « C’est compliqué de faire un disque, c’est cher et il faut s’entourer des bonnes personnes, celles avec lesquelles on se sent en pleine confiance et qui ne te volent pas ta liberté, raconte Princess Erika. Il y a quelques années, j’ai fait la connaissance d’une mécène qui voulait me produire un album. Mais le projet a avorté car j’ai eu affaire à quelqu’un de malveillant, qui voulait tout faire, tout décider à ma place. Or, depuis que je fais ce métier, je n’ai jamais accepté qu’on dicte mes choix. J’ai donc continué à écrire, à composer mais seule dans mon coin. »

Ces onze dernières années donc, elle a donné vie à quelques singles, parmi lesquels Sur la route du reggae (en 2014) Délivrée (2018) ou encore L’Amour Illimité en duo avec la chanteuse jamaïcaine Diana King (2019). Mais elle
rejoint aussi l’aventure « Born in 90’s », une série de concerts avec des artistes qui, comme elle, ont connu les premières places du Top 50 dans les années 1990. Tenu un rôle récurrent dans la série à succès Camping Paradis (TF1). Participé à divers projets caritatifs, notamment auprès du Collectif Vi(h)e plurielles, qui lutte pour la protection des femmes atteintes du sida et dont la collaboration a donné lieu à la chanson La vie sans sida (2014). Et écrit les premières pages d’un récit autobiographique qui évoque, entre autres, l’addiction au jeu de sa mère, une pathologie qui a porté préjudice à sa famille pendant de longues années. Puis, le Covid a débarqué sur Terre et redistribué quelques cartes. « Le titre C’est plus fort que moi (qui figure dans son dernier album) m’a été inspiré par le confinement. Durant cette période, j’aurais pu me contenter de manger du chocolat et rester en pyjama toute la journée mais, à l’instar de beaucoup d’autres artistes, j’ai beaucoup travaillé et je dois avouer que je n’ai pas été trop perturbée, assure l’artiste. A la maison, j’ai mon piano et mes guitares, le nécessaire pour ne pas me laisser aller. »

Son premier tube est un hymne féministe

En 2021, Didier Sustrac, autre artiste phare des années 1990, lui propose un duo (Langue de bois). Au moment de l’enregistrement, il lui présente l’auteur-compositeur-interprète Louis Ville. Une rencontre déterminante : quelques semaines plus tard, c’est ce même stratège musical qui officiera à la réalisation et aux arrangements de l’album d’Erika. « J’ai tout de suite accroché avec sa vision de la musique, explique Princess. Il a conçu cet album comme une œuvre cinématographique, en mettant beaucoup d’images sur chacun des titres. » Dans son opus, la chanteuse parle d’elle, telle qu’elle est aujourd’hui, avec ses fêlures et ses lumières. Son enthousiasme et ses fragilités. Un disque dont elle est particulièrement fière. « Il a été conçu dans des conditions idéales, très saines. Avec mes anciennes maisons de disque, j’ai connu de nombreux clashs et des expériences parfois étranges. Juste Erika (son précédent album, sorti en 2011, ndlr) avait été réalisé dans un contexte triste, mon producteur de l’époque étant décédé pendant le projet. J’ai donc eu du mal à le défendre, je n’étais pas dedans. Là, je suis vraiment à fond et je crois avoir bien fait de prendre mon temps. Je me suis entourée d’une nouvelle équipe (tourneur, manageuse) que je kiffe vraiment. Je ne subis aucune pression, la seule que je ressens, c’est celle que je m’inflige à moi-même. »

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Princess Erika, qui se revendique chanteuse de variété française et non artiste reggae, comme d’aucuns aiment à la cantonner, avoue ne plus courir depuis longtemps après le succès commercial.
A l’heure où la musique s’écoute essentiellement en streaming, elle ne cherche pas non plus à faire péter le nombre de vues (surtout quand on sait qu’un artiste perçoit en moyenne aujourd’hui 0,005 euros par écoute), et préfère laisser les plateformes aux jeunes générations. Dans sa bouche, le mot « tube » a été remplacé par « chanson anthologique » mais à mes propres yeux, bien sûr » (sourire). En clair, si ça marche, tant mieux, si ça ne marche pas, tant pis : Erika mise sur le plaisir, rien que le plaisir, le reste n’étant que fadaises. Considérée par certains comme une chanteuse des années 1990, ses tubes d’antan ont une belle résonance aujourd’hui. Trop de Bla Bla, son premier hit, n’a jamais paru aussi contemporain : léger en apparence, Princess y dévoile sans filtre les violences conjugales qu’elle subissait à l’époque, et signe là un hymne féministe qui fleure bon le mouvement MeToo. « C’est une chanson très personnelle que j’avais écrite pour me libérer d’un poids, dénoncer l’emprise que certains hommes ont sur les femmes (ma petite sœur et des copines ont aussi pris quelques raclées par leurs ex-conjoints) et c’est en même temps celle qui m’a fait connaître et ouvert pas mal de portes. J’ai le souvenir d’avoir vécu une expérience bizarre. » Quant à Faut qu’j’travaille, son second gros succès, il sonne comme un joli pied de nez fait aux responsables politiques qui accusent certains citoyens d’entretenir la culture de l’assistanat…

Dans J’suis pas une sainte, à la fois titre du dernier album et d’une chanson, elle oppose sa réalité à la virtualité oppressante qui traverse notre monde. Un morceau dans lequel face aux faux semblants de notre société, elle assure être restée elle-même. « J’avais besoin d’exprimer une certaine authenticité, de me présenter comme quelqu’un de vrai, affirme la Montreuilloise. Dans ce texte, je fais étalage de mes défauts et je les assume. Ainsi, je coupe l’herbe sous le pied de mes détracteurs. Et m’évite un moment désagréable. Car les critiques font toujours mal. » Cette repentance et ce désir de faire mieux sont prégnants dans l’album. Dans Oh Mama, où l’on retrouve ses deux fils, Julien et Oudima, elle s’excuse de pas avoir été la maman parfaite, « la mama super-héros, sans failles. »

Montreuil chevillée au corps

D’autres titres prônent la positivité et la résilience. Car pour la chanteuse née à Paris, le meilleur est à venir. Les moments douloureux sont derrière. « Il y a quelques mois, j’ai perdu mon père, je ne m’y attendais pas du tout. Je suis partie au Cameroun pour l’enterrer. A ma grande surprise et satisfaction, les obsèques se sont déroulées dans l’allégresse, on a pleuré, on a ri, on a chanté. Dans ma famille, tout le monde joue de la musique. Je suis revenue revigorée de ce voyage. » Dans son album, Erika a multiplié les collaborations artistiques. Avec Marka (père d’Angèle et Roméo Elvis, et avec qui elle avait déjà travaillé dans les années 1990) sur Peur sur la ville ou Petite gueule, rappeuse montreuilloise au succès grandissant et révélée dans le télé-crochet The Artist, sur Encore un jour à lutter. « Je ne la connaissais pas il y a encore un an. J’ai entendu parler d’elle pour la première fois dans Le Montreuillois, le journal municipal de Montreuil, où un article lui était consacré. J’ai écouté ce qu’elle faisait et j’ai tout de suite accroché. Je l’ai contactée, elle a accepté de me rencontrer mais se demandait ce qu’elle pouvait bien faire. J’ai alors décidé de lui donner carte blanche. Résultat, elle est arrivée avec son propre texte, qui est une réponse au mien. On en a fait une chanson et ça l’a carrément fait. Elle sera d’ailleurs présente lors de ma prochaine scène à la Nouvelle Eve, à Paris, le 7 février. »

En attendant de donner, peut-être, des concerts à Montreuil et en Seine-Saint-Denis, Princess Erika a fait le choix d’y habiter. Et s’en dit ravie. « Contrairement à d’autres personnes qui s’installent dans cette ville par hasard, cela découle, chez moi, d’un vrai choix. Et cela fait vingt-deux ans que ça dure. Je tenais à vivre dans une ville de gauche, où la mentalité politique, la dimension citoyenne me correspondaient. Sans parler des espaces verts, nombreux et accueillants, et de l’offre culturelle, foisonnante. Bref, je suis très attachée à a ville. Et si je devais partir un jour, ce serait pour aller très loin. »

Grégoire Remund
Photos : ©Franck Rondot

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