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Marie-Hélène Bacqué, la passagère du Roissy-Express

En 1989 sortait un livre qui devait faire date sur la banlieue : dans « Les passagers du Roissy-Express », l’écrivain François Maspéro parcourait toutes les villes desservies par le RER B, pour y décrire la vie des gens. 30 ans après, la sociologue Marie-Hélène Bacqué a décidé de refaire le voyage de Maspéro, pour raconter l’évolution des lieux. Impressions.

Pourquoi avez-vous eu envie de mettre vos pas dans ceux de Maspéro, 30 ans après ?

D’abord parce que son livre m’a beaucoup marquée. A l’époque, il n’y avait pas tant d’ouvrages que cela sur la banlieue, et il en donnait une image fine, avec une profondeur historique importante et une grande sensibilité. Alors que le Grand Paris est en train de se mettre en place, j’ai eu envie à mon tour d’aller voir ce qui avait changé en 30 ans. Et puis, comme j’ai moi-même habité et vécu en Seine-Saint-Denis, à Aubervilliers puis à Saint-Denis, c’était aussi un retour sur mon parcours dans cette banlieue parisienne.

Avez-vous connu Maspéro quand il vivait encore ?

Non, malheureusement, je ne l’ai pas connu de son vivant. C’est un grand regret. Et quand j’ai lancé cette idée de partir sur ses pas 30 ans après, il était déjà décédé (en 2015). C’est donc plutôt à une sorte de dialogue à distance que je me suis livrée dans « Retour à Roissy ».

A l’heure de conclure, vous utilisez l’image de la mosaïque pour résumer vos impressions de voyage, notamment à l’égard de la Seine-Saint-Denis…

Attention, ce récit n’est pas un travail sociologique : il ne prétend pas rendre compte de toute la réalité, c’est un point de vue personnel, même s’il a été nourri de ma connaissance du terrain et de mes lectures universitaires. Mais oui, la mosaïque, c’est ce que j’ai trouvé de plus juste pour décrire ces territoires, et notamment la Seine-Saint-Denis, car ce département est loin d’être homogène, contrairement aux images qu’on peut en avoir. Souvent, les gens extérieurs à la Seine-Saint-Denis se la représentent à partir des stéréotypes qui circulent : des forêts de tours, les problèmes sociaux qu’on connaît… C’est largement incomplet : il y a aussi en Seine-Saint-Denis des zones pavillonnaires, une agriculture urbaine qui renaît… Il y a aussi des populations du monde entier, dont certaines sont complètement invisibilisées dans les représentations qu’on a de la banlieue : les femmes, une vieille population ouvrière, des classes moyennes...

Vous insistez aussi sur l’énergie qu’on trouve dans ce département, où des habitants veulent avoir leur mot à dire à l’heure de la rénovation urbaine…

Oui, il y a effectivement des phénomènes d’empowerment, d’auto-prise en charge des citoyens qui veulent avoir une emprise sur leur territoire, malgré des dynamiques structurelles très inégalitaires… Cela peut prendre la forme d’associations, avec notamment une présence frappante des femmes, de collectifs, comme celui qui s’est monté contre le projet de centre commercial géant EuropaCity dans le triangle de Gonesse, ou d’implications en politique via des listes citoyennes.

Dans votre livre, vous mettez notamment en valeur les initiatives de plusieurs « grands témoins » qui vous décrivent leur lieu de vie et leurs actions. En fonction de quoi les avez-vous choisis ?

Pour une part, ce sont des amis, que j’ai eu l’occasion de rencontrer dans ma vie militante, via notamment la coordination « Pas sans nous » (fondée en 2013, dans la foulée d’un rapport sur la politique de la ville, co-écrit par Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache). Pour d’autres, c’est le fruit du hasard, de rencontres faites au cours de ce voyage. Il y a par exemple Abdel, un jeune homme qui racontait l’histoire de la Rose des Vents, sa cité à Aulnay, au cours d’une visite itinérante organisée par le théâtre Kygel. Ou Laëtitia Nonone, fondatrice à Villepinte de l’association Zonzon 93, qui effectue de la prévention de la délinquance et œuvre à l’insertion professionnelle. Ou Jean Bellanger, un ancien prêtre ouvrier, mémoire de Saint-Denis, qui a notamment créé un jardin collectif où se montent plusieurs projets solidaires. Tous ces personnages sont à mes yeux des personnalités fortes qui symbolisent ces différentes générations souhaitant se préoccuper de leur avenir.

Et puis, vous montrez aussi comment en Seine-Saint-Denis se croisent et s’enchevêtrent plusieurs pans de l’Histoire, dont certains restent peut-être encore à écrire…

Oui, c’est vrai : la Seine-Saint-Denis, c’est à la fois la Cité de la Muette à Drancy, le rêve des Trente Glorieuses avec les premiers grands ensembles, les luttes sociales avec les fermetures de Babcock et Mecano à La Courneuve... Il y a aussi des moments qui restent encore très peu travaillés dans le discours public, comme la période coloniale : j’ai d’ailleurs rencontré à Aubervilliers Didier Daeninckx, auteur de « Meurtres pour mémoire », l’un des premiers romans à avoir sorti de l’oubli le 17 octobre 1961, date du massacre des Algériens par la police française à Paris sur fond de guerre d’Algérie. On sent que parfois ces histoires s’entrechoquent alors qu’elles pourraient se lier et permettre de construire un récit historique. Néanmoins, il y a en Seine-Saint-Denis une mixité de fait, qui vit certes parfois avec des conflits, mais enfin qui existe, alors que Paris intra-muros tend à devenir de plus en plus blanc et bourgeois.

Mais vous connaissiez la Seine-Saint-Denis avant ce voyage, pour y avoir habité pendant 17 ans. Qu’est-ce qui vous avait menée dans ce département ?

Je suis arrivée jeune étudiante en architecture à Paris. Habiter dans la capitale, c’était déjà cher, même à l’époque. J’ai trouvé tout à fait par hasard un logement dans du bâtiment ancien, devant la cité Emile-Dubois d’Aubervilliers. Et il se trouve que peu de temps après, j’ai fait mon mémoire sur cette cité, qui datait de 1957. A l’époque, il y avait un projet de la Sodedat (société d’économie mixe devenue Séquano Aménagement) de détruire la cité. Avec deux camarades d’études, on avait fait une enquête sociale et un projet d’architecture qui proposait des voies alternatives à la démolition. On avait préconisé une transformation douce, qui n’a pas forcément été retenue. Mais au-delà de cet exemple particulier, la Seine-Saint-Denis m’intéresse aussi par sa richesse de patrimoine architectural. Il y a eu beaucoup d’utopies de logement différentes tentées dans ce département : les réalisations d’André Lurçat, de Renée Gailhoustet… A travers l’exemple de la Seine-Saint-Denis, on peut presque faire toute l’histoire du logement social.

A l’heure d’aborder le Grand Paris, on vous sent méfiante : dans votre livre, vous le décrivez comme un cheval de Troie de la gentrification. En même temps, le Grand Paris Express ne va-t-il pas aussi simplifier le transport de banlieue à banlieue ?

Le Grand Paris, c’est en effet plusieurs choses : c’est le système de transport et de ce point de vue, il va en effet y avoir des désenclavements. Mais c’est aussi des opérations immobilières en masse, notamment autour des gares. Or, ce sont presque partout des opérations privées, qui ne s’adressent pas en première ligne aux populations précarisées. La question de beaucoup d’habitants que j’ai croisés est donc : on va améliorer notre cadre de vie, d’accord, mais est-ce que ce sera vraiment pour nous ? Il est à mon avis important de penser dès maintenant aux outils politiques pour encadrer cette pression immobilière, et malheureusement on peut se demander s’ils suffiront, même avec la meilleure volonté du monde.

En tant qu’universitaire, que pensez-vous de l’arrivée du Campus Condorcet à Aubervilliers ? C’est une chance pour le département ?

Une université qui s’installe dans un département, c’est forcément de l’attractivité, d’autant que des forces de recherche vont aussi pouvoir se mettre au service de ce territoire. Mais tout dépend ensuite de la façon dont ce campus va s’ouvrir au territoire, s’il va mener des recherches pour et avec sa population, y compris avec des populations non étudiantes. On ne peut pas dire aujourd’hui que les réformes universitaires aillent dans ce sens-là, avec la mise en concurrence des universités, qui tend aussi à désavantager les universités de banlieue et pousse à des formes de production académique très standardisées. Mais sur le papier, c’est une bonne nouvelle.

Enfin, restez-vous optimiste pour ce territoire ?

Oui, on va dire que c’est l’optimisme de la volonté. J’ai de l’espoir pour ce département parce qu’il y a des dynamiques très fortes – associatives, citoyennes, solidaires - qui s’expriment dans ces territoires. L’avenir n’est pas tracé d’avance. Mais les forces du marché, à l’oeuvre dans le Grand Paris, restent très puissantes et la répartition des richesses au sein de la métropole reste très relative. Un autre point me ferait tendre vers l’optimisme : j’ai pu constater que la jeunesse de Seine-Saint-Denis qui se forme actuellement a envie de défendre son territoire, de rester ou d’y revenir un jour. Plus que jamais, l’enjeu démocratique me semble essentiel : en matière de rénovation urbaine comme dans le reste, on ne peut pas penser ce département et sa transformation sans ses habitants.

Propos recueillis par Christophe Lehousse

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