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Nicolas Becker, son Oscar a fait du bruit

Le 16 juin sort « Sound of Metal », film sensible racontant l’épreuve que traverse un musicien de hard rock plongé dans la surdité. Un travail pour lequel le « sound designer » Nicolas Becker a reçu en février l’Oscar du meilleur son. Montreuillois depuis 7 ans, il nous parle de son parcours, de son attachement à la ville et de son projet d’ouvrir éventuellement une Maison du son dans le département.

Sound of Metal raconte la survenue de la surdité chez un musicien de metal. C’était forcément un défi pour un ingénieur du son…

Plus qu’un défi, je dirais un rêve. Ça fait 30 ans que je rêvais de participer à un film de ce genre ! Au-delà de restituer les impressions d’une personne sourde, l’originalité de ce film résidait dans son écriture particulièrement moderne. D’ordinaire, on fait d’abord le montage images puis celui du son. Là on a travaillé ensemble : l’écriture était autant sonore que visuelle. La preuve, c’est que nous avons commencé le travail sur le son un an avant le tournage. C’est un exemple de collaboration artistique particulièrement aboutie à mes yeux.

Vous êtes-vous rapproché d’associations ou de personnes sourdes pour parvenir à un rendu le plus fidèle possible de la perception d’un sourd ?

Oui, même si les réalisateurs, les frères Marder (Darius et Abraham), étaient déjà passablement documentés et qu’ils ont aussi dans leur entourage familial proche une personne sourde. Pour le tournage, on a rencontré aux Etats-Unis des personnes devenues sourdes au cours de leur vie et donc capables de décrire à quoi ressemble la surdité, en comparaison de l’audition qu’ils avaient avant. Comme dans une partie du film, le personnage principal se fait poser des implants cochléaires et qu’il fallait aussi recréer cette perception-là, nous avons aussi rencontré des audiologistes et des chercheurs travaillant sur l’audition. Il résulte globalement de toutes ces recherches que la surdité, ce n’est pas le silence absolu. Il y a notamment toute une gamme de vibrations, pas auditives mais physiques, que l’on continue de percevoir via les os ou les tissus du corps. C’est pourquoi je me suis concentré sur l’aspect physique du son.

Et comment vous y êtes-vous pris pour recréer ces perceptions ?

J’ai essentiellement utilisé des capteurs solidiens, c’est-à-dire en contact avec les choses, par opposition aux micros traditionnellement aériens. Ça donne des sons plus mats, plus étouffés, qui se rapprochent d’une ambiance sous-marine ou d’un moment qu’on a tous connu : l’expérience intra-utérine. J’ai aussi enregistré beaucoup de mouvements de l’acteur principal, Riz Ahmed, sur le plateau, mais ça, c’est quelque chose que je fais systématiquement quand je suis sur un tournage : j’enregistre beaucoup de sons pour m’imprégner de l’ambiance, du monde qu’on va devoir recréer.

Ça veut donc dire que vous n’êtes pas que sur votre ordinateur pour recréer des sons... Vous utilisez aussi des « recettes de grand-mère » ?

Absolument. Je valide à 100 % les recettes de grand-mère. Tous les grands sound-designers sont d’ailleurs à mon sens dans cette démarche. On se pose dans des studios et on essaie, avec un maximum de matériel différent. La commande est de simuler le son d’une araignée géante qui va dévorer le héros ? Ok. On va essayer avec de la corde – non, trop raide – avec de l’élastique – non, trop sec - finalement le mieux sera le nylon. Je suis dans l’expérimental en permanence. En la matière, mes maîtres, c’est Ben Burtt, le créateur du bruit des sabres lasers sur Star Wars et Walter Murch, le sound designer d’Apocalypse Now, pour ce qui est de l’adéquation entre une bande-son et ce que le film raconte….

Comment avez-vous vécu cette cérémonie des Oscars, forcément particulière vu le contexte…

C’était étrange : j’ai parlé en duplex depuis la France, tout seul sur le toit de Canal+ en raison des précautions sanitaires. Je ne réalise toujours pas. Par contre, il y a une chose qui m’aide tout de même à prendre conscience de la portée du film, c’est que je reçois beaucoup de messages, du monde entier, notamment de personnes sourdes qui nous remercient pour la justesse du propos. Ils nous disent qu’ils se retrouvent bien dans les états d’âme du personnage principal et que le film permet de retransmettre leurs questionnements ou leurs peurs. De manière plus générale, je pense qu’une des raisons du succès du film tient au fait qu’il parle d’un personnage coupé du monde et de sa résilience. Ça a forcément résonné avec la situation de la pandémie, vécue partout dans le monde.

Au départ, qu’est-ce qui vous a donné envie de vous orienter vers les métiers du son ?

Tout part d’un court-métrage que j’ai vu à la télé quand j’avais 13 ans. Il expliquait justement comment on fabrique les sons au cinéma. C’a été un flash absolu. Je crois que dès lors, je n’ai plus eu que ça en tête. A 15 ans, je suis allé voir comment travaillait un bruiteur, un métier qui consiste à récréer les sons d’un film en studio. Puis j’ai fait une fac de maths, mais très vite, les seuls cours qui m’ont intéressé étaient ceux de mon option cinéma, donnés par Jean Douchet, fameux critique des Cahiers du cinéma. C’est lui qui m’a incité à réaliser ce rêve de devenir d’abord bruiteur puis sound-designer (plus large puisqu’il consiste à créer aussi les ambiances). J’ai toqué à beaucoup de portes, commencé comme bruiteur sur des séries comme les Feux de l’amour - oui je ne m’en cache pas - avant de connaître mes premières participations à des films comme La Haine.

Vous vivez à Montreuil depuis 7 ans. Qu’est-ce qui vous a mené là ?

Un équilibre de vie. L’envie que mes enfants grandissent dans un endroit qui ressemble au monde, c’est-à-dire un mélange de cultures, de gens pauvres et riches. Il y a bien sûr aussi la proximité des métiers du cinéma. A ce propos, j’aimerais beaucoup ouvrir une Maison du son, qui serait à la fois un lieu de recherche, d’expérimentations, mais aussi de découverte, tourné vers les jeunes et en particulier les scolaires. C’est un projet que je porte depuis quelque temps avec Karine Le Bail, chercheuse sur l’histoire du son et de l’écoute à l’EHESS et nous nous disons que Montreuil ou la Seine-Saint-Denis serait un bon endroit pour cela. Ces derniers temps, on sent bien qu’il y a une appétence pour le son, avec le développement des podcasts par exemple.

Sur quels films travaillez-vous à l’heure actuelle ?

Sur un film du réalisatrice anglaise Andrea Arnold, dont j’ai presque fait toutes les bandes sons. Et sur un premier film, roumain, qui doit se dérouler exclusivement sur un porte-conteneurs en mer. C’est un projet qui m’intéresse particulièrement dans la mesure où il y a une collaboration étroite entre bande son et musique. Enfin, je devrais travailler sur le prochain film d’un grand réalisateur mexicain, une vaste fresque historique. Je vous laisse imaginer de qui il s’agit.

Photo : ©Bruno Lévy

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