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Marc Perrone, la Seine-Saint-Denis sur le bout des doigts

Avec Babel-Gomme, son dernier disque, cet accordéoniste de génie raconte aussi la Seine-Saint-Denis, « son royaume » comme il le nomme affectueusement. Interview.

Vous vivez à Paris depuis longtemps maintenant, mais est-ce que La Courneuve vous manque parfois ?

Non, mais j’y pense souvent. Comme disait Roland Barthes le vrai pays c’est le pays de l’enfance. On est arrivé à La Courneuve tard en 1957, je suis né en 1951. Avant on habitait la banlieue sud. J’ai habité La Courneuve jusqu’en 1973, et mes parents jusqu’en 81, les 4 000. Ensuite ils ont pu acheter un petit appartement rue de Bobigny.

Quand vous y pensez c’est avec ou sans nostalgie ?

Une certaine nostalgie… mais c’est pas le mot nostalgie. Nostalgie c’est un peu trop chargé. J’y pense plutôt. Je convoque souvent des images mentales de La Courneuve. Les Quatre-Routes en 57, le cinéma Le Mondial où on allait une fois par semaine avec mon père. La nationale 2. Les Quatre-Routes, c’est la limite, en face après c’est Drancy, on avait beaucoup de famille aussi à Drancy. Rue Maurice-Lachâtre. C’était un coin d’immigrés italiens, en tout cas du village de mon père il y en avait pas mal. Nous on habitait rue Anatole-France.

Comment s’appelait votre bâtiment aux 4 000 ? Debussy, Renoir, Ravel, Presov ou Balzac ?

Presov initialement appelé chemin de Saint-Denis.

Quand on parle de détruire complètement les 4 000 qu’est-ce que ça vous fait ? La dernière barre Robespierre qui est aussi la plus haute sera détruite en 2019.

Moi, j’ai vu tomber ma barre. J’ai eu les larmes aux yeux, forcément. J’ai une formule qui vaut ce qu’elle vaut. Je trouve en règle générale que « l’habitat du pauvre est volatile tandis que l’habitat du riche demeure ». Cela peut paraître un peu idéologique mais c’est une vérité historique. Au Vésinet depuis Napoléon III ça tient. Les 4 000 ont duré 40 ans. Et un ami architecte m’a dit que les constructions actuelles en béton préfabriqué sont toujours faites pour tenir 40 ans. On rase et on fait du nouveau. Si je prends La Courneuve que je connais bien pour l’avoir arpentée à pied toute mon enfance et mon adolescence. Les 4 000 c’est le plus gros exemple de chamboulement. Qu’est-ce qui fait patrimoine dans le 9-3, les voies de chemin de fer depuis la fin du 19e, le canal, la basilique de Saint-Denis mais à part ça dans le coin ?

Avez-vous réussi à garder vos copains d’enfance ?

C’est drôle que vous me demandiez ça. J’y pense souvent. Un copain qui était au collège avec moi. Gilbert Poiret, Christian Mile que j’ai retrouvé au hasard de mes concerts. Et des copains de lycée il y en plus que ça… j’allais à Aubervilliers au lycée, car il n’y en avait pas à La Courneuve. J’étais un des rares rescapés du collège Raymond-Poincaré. J’ai été autorisé à poursuivre mes études, on n’était pas beaucoup. Tout le monde partait en apprentissage après la troisième. J’y suis allé après la rentrée 68, après les événements. Il était encore en construction, il n’était pas achevé, mais ils avaient ouvert quand même.

Et au lycée, quels étaient vos copains ?

Mes copains de lycée sont Patrick Winzelle qui habitait la rue Henri-Barbusse à Aubervilliers à qui je donnais des cours de guitare. Serge Barthe qui habitait aussi les 4 000. Christian Coqblin. Je n’étais pas très brillant dans mes études. J’étais moyen. J’ai eu mon bac. Je l’ai passé deux fois je l’ai eu qu’une. Je faisais de la musique depuis l’âge de 15 ans. La chance que j’ai eue c’est qu’il y ait le théâtre de La Commune à Aubervilliers. Je tiens à rendre hommage à Jack Ralite qui l’a créé en 1965. Quand je suis sorti du lycée je n’avais pas trop envie d’aller en fac. Enfin si j’avais envie, je m’y suis inscrit, mais la musique me titillait déjà beaucoup. Le théâtre a été une porte ouverte. Il y avait une troupe qui s’appelait le théâtre Périféérique. Il cherchait quelqu’un de comédien, musicien. J’ai été salarié pendant six mois au Smic comédien. C’était formidable et à partir de là je n’ai plus voulu faire un autre métier.

Votre père était tailleur. Vous auriez pu être tailleur vous aussi ?

Mon père m’a appris à coudre, à tirer l’aiguille. Mon père a dû abandonner son métier dans les années 60. Il est venu s’installer à La Courneuve. C’était pas les beaux quartiers, mais les gens se faisaient faire un costume régulièrement. C’était surtout l’avènement du prêt-à-porter. Il a laissé tomber, mes parents se sont mis à vendre des fleurs sur les marchés. Au marché d’Aligre à Paris.

Vous auriez pu être fleuriste vous-même ?

Oui j’aurai pu prendre le relais de leur commerce, ou aller travailler à la banque. On a eu 20 ans dans une période dorée. C’était le plein emploi. On savait qu’on pouvait se débrouiller 4-5 ans et puis changer de métier. Trouver un boulot alimentaire et s’en sortir quand même. Aujourd’hui si les gamins ne savent pas ce qu’ils veulent faire à 16 ans ils sont foutus.

Auriez-vous pu aller travailler à l’usine ? ou c’était inenvisageable ?

Les gens disent maintenant c’est terrible, c’est plus dur qu’avant. C’est pas vrai. Moi j’ai souvenir qu’avant c’était dur aussi. A côté de chez moi, j’ai vu, quand il y avait encore les usines : Babcock, Satam, les mecs qui sortaient du boulot. C’était dur. J’avais surtout pas envie d’aller travailler là. Il y a des copains qui y allaient bosser l’été pour se faire de l’argent de poche. Moi je n’ai jamais pu. Ça c’est jamais trouvé. Mais parce que je n’avais pas envie d’y aller. C’est un truc qui faisait peur, l’ouvrier. Aujourd’hui c’est dur autrement parce qu’il y a le chômage. A l’époque c’était dur aussi. Je vois les pères des copains à 50-60 ans ils étaient usés, ils étaient marqués. Nostalgique... ouais.

Vous bougiez pas mal à l’époque ?

J’adorais marcher. Je me souviens qu’en 68 quand il n’y a plus eu d’essence. Mai 68 ça m’a passé un peu au-dessus de la tête. J’avais 16 ans j’étais en retard. J’allais à pied des Six-Routes au stade. Ma passion était de m’entrainer et rien ne pouvait m’arrêter. On arpentait. Après le triangle ça a été les 4 000, le lycée d’Auber, le stade à Drancy. A pied et en bus, le 152. On rayonnait de la Porte de la Villette à Blanc-Mesnil, Drancy, Bobigny, La Courneuve, Saint-Denis, Dugny, Stains ça c’était mon royaume entre guillemets.

La Seine-Saint-Denis votre royaume, pourquoi ?

Parce qu’on l’arpentait. J’ai commencé à faire de l’athlétisme à La Courneuve et après je suis parti dans un club cheminot à Drancy à la limite entre Drancy et Le Bourget le long des voies ferrées. Les copains qui étaient dans ce club m’ont convaincu de venir les rejoindre. Je prenais le bus 143 qui allait des Six-Routes de La Courneuve au Bourget, au cinéma L’Aviatic, j’avais l’impression d’aller à l’étranger. C’était une expédition pour moi. Quand on a 15-16 ans c’était la possibilité de changer de territoire. On allait à la piscine à Pantin.

A dix ans, petit bonhomme de La Courneuve, vous imaginiez comme cela votre vie ?

Je ne savais pas où j’allais aller mais je savais que j’allais y aller et que j’y prenais du plaisir. Je lisais Huckleberry Finn les romans américains, Mark Twain, Jack London Croc Blanc, l’exploration. Sans faire d’analyse psychanalytique je suis issu d’une famille qui a immigré, qui a pris le train et on m’a raconté ces histoires de train. J’ai toujours été passionné par le train et les voyages. Et j’ai fini par faire un métier où j’ai beaucoup voyagé. J’ai beaucoup lu les histoires de hobo, ces vagabonds qui voyageaient en train. Pour moi aller des 4 000 à Drancy, modestement, c’était voyager.

Les voyages, les amis, la musique, l’aventure, le cinéma, c’est votre vie.

Oui mais je pense que c’est pour tout le monde comme ça.

Tout le monde n’a pas eu votre vie.

Tout cela a été rendu possible car dans les années 60 -Ça fait tarte à la crème si je dis ça mais je le dis quand même- il y avait cette notion de culture populaire très forte. Les bénévoles qui s’occupaient du stade faisaient ça en plus de leur boulot et nous le transmettaient par passion. Ce que j’ai appris c’est que chacun pouvait recevoir de celui qui était un peu plus vieux que lui, qui en savait un peu plus. J’ai appris ça. Le militantisme syndical ou politique amenait les gens à avoir un mode de vie qui essaimait. Ils n’étaient pas repliés sur leur petit truc. Ça je l’ai appris quand j’étais gamin à La Courneuve. Avec les amis de cette époque on est toujours en relation affectueuse. Des relations qui durent toute la vie. Je crois que c’est important.

Etes-vous retourné en Seine-Saint-Denis ces dernières années ?

J’ai quitté La Courneuve mais dans les années 80 j’ai enseigné l’accordéon et la danse au Centre Culturel Jean-Houdremont. Je suis toujours resté en lien.

Vous racontez d’ailleurs votre enfance en Seine-Saint-Denis dans votre dernier disque Babel-Gomme…

J’ai fait une chanson sur le 9-3 sur ce que je voyais de ma fenêtre. C’est important de raconter le paysage. Ce qui s’y est passé, ou ce qui pourrait s’y passer. Dans mon disque je raconte aussi une scène qui m’a frappé lorsque j’avais 13 ans, une valse musette dans un café. C’est un juke-box, il n’y a pas de musicien. La fille met 100 balles dans le juke-box. Elle prend un homme au comptoir, par le bras. Ils se mettent à tourner une valse musette. D’un seul coup c’est plus de l’opéra, c’est plus du spectacle mais c’est un truc inscrit dans la société, inscrit dans la vie. C’est du quotidien, c’est du vrai. C’est pas la peine d’aller à l’opéra. Ce couple dansait remarquablement bien. Comme même les danseurs de l ‘opéra ne savent plus faire. Ils ne savent plus danser la valse musette comme ça. C’est un savoir-faire important. Ça m’intéresse de capturer des images que j’ai vues et de les raconter en musique et en mots je trouve ça très important.

Vous l’accordéoniste, dans ce disque vous avez mis des mots sur votre musique.

J’ai toujours navigué entre les mots et la musique. J’ai commencé à être comédien sur le tas, musicien comme je pouvais. Il y a eu la mixité tout de suite de la parole et de la musique. A la fin des années 60, j’étais passionné de blues, et dans le blues il y avait beaucoup de blues parlé. Des musiciens américains sont venus en France et ont adapté le blues américain en français, comme Roger Mason.

Vous n’aviez pas fait de disque depuis longtemps. Qu’est-ce que ça signifie pour vous un disque ? du stress ? du travail ? du plaisir ?

C’est les trois à la fois. C’est beaucoup de travail avant même de dire je vais faire un disque. Quand on travaille artistiquement, on travaille tous les jours pour soi. Mon grand ami violoniste Gilles Apap qui a fait mon disque est venu me voir. J’avais des ennuis de santé, j’étais à l’hôpital. Il s’est assis sur mon lit. Avec sa boite à violon. On a commencé à rigoler, à parler. Il était entre deux avions. Il enregistrait le lendemain à Stockholm un concerto de Mozart. Il me pose 2-3 questions sur trois doigtés pour un même passage. Il me joue les trucs. Dans les trois cas, je trouve que c’était parfait. Il regarde la porte. Dans le couloir il y avait beaucoup de va-et-vient. Les aides-soignantes passaient et repassaient. Les yeux dans le vague il me dit : « On fout rien nous, (sous-entendu les musiciens les artistes) oui mais on y pense tout le temps ». C’est exactement ça. La création, même inconsciemment ça travaille. Cet album, j’ai eu l’idée de le faire dans cette période-là. Ça m’a travaillé mais c’est tellement passionnant d’écrire, de jouer, de chercher.

Qu’est-ce qui vous ressource aujourd’hui ?

Les amis, la musique, l’écriture.

La musique voyage dans l’espace et le temps. Cela vous plaît que votre musique soit éternelle ?

La musique a à voir avec l’éternité. Jouer, écrire, c’est travailler sur un temps qui dépasse très largement la vie humaine. Il y a une notion de temps et d’espace démentiel qui se découvre complètement quand on joue ou quand on chante. Quand je joue, quand j’écris souvent je m’y mets, on ne regarde pas l’heure. On ne voit pas le temps passer. On est complètement dans ce qu’on fait.

Vous aimez chanter ? Vous aimez votre voix ?

Ma voix au sens lyrique du terme, au sens bien chanter (ndr Marc Perrone fait la moue) J’aime bien ma voix comme elle est. C’est difficile de s’entendre comme ça peut être difficile de se voir en photo. J’aime bien écouter la voix des autres, j’aime bien ce qu’on entend dans la voix des autres. J’aime bien ce que la voix des autres nous laisse entendre de ce qu’ils sont.

Marc Perrone, un troubadour ?

« Troubadour, dans le sens où la narration est mélangée à la musique oui. Jouer un morceau de musique c’est déjà raconter une histoire en soi. Raconter une histoire avec de la musique est encore plus intéressant. Sous la forme chanson, sous la forme texte. Troubadour oui, mais pas troubadour courtois en tout cas. Je trouve qu’en France le système culturel, au sens institutionnel a fait qu’on a séparé les genres. Il y a la danse, la musique, la comédie, c’est assez cloisonné. Je ne vais pas faire un cours d’histoire mais c’est Louis XIV qui a fait que la danse est devenue chorégraphique. C’est lui qui a créé les corps de ballet. Jusqu’à Louis XIV il y avait des musiciens qui jouaient pour faire danser, on les appelait les ménestriers. Il n’ y avait pas de séparation entre la musique et la danse. Louis XIV a fait en sorte que la danse en soi soit un art, la musique un autre art. La plus belle illustration de ça c’est l’opéra. Les musiciens dans une fosse qui tournent le dos à la scène et la chorégraphie qui se déroule dans leur dos. Ça sépare le mouvement de la musique. Pour articuler la musique en fonction du mouvement il faut voir le mouvement. C’est une intrication terrible la musique et la danse ».

Photographie François Bergeret

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