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Lucien Bonnafé, une grande figure désaliéniste

Marie Bonnafé est neuropsychiatre, membre de la société psychanalytique de Paris, fondatrice avec le professeur René Diatkine, de la fondation A.C.C.E.S (Actions Culturelles contre les Exclusions et les Ségrégations). Comme son père Lucien Bonnafé, elle a fait son internat à l’hôpital de Ville-Evrard. Nous l’avons rencontrée, afin qu’elle nous évoque celui qui en tant que psychiatre désaliéniste, a marqué plusieurs générations de thérapeutes.

Lucien Bonnafé s’est engagé sa vie durant dans l’élaboration, la transformation de la psychiatrie, aussi bien dans sa pratique hospitalière que dans son travail au ministère de la Santé publique. Il s’est opposé à tout ce qui tendait à exclure de la société les aliénés et leurs souffrances.

Lucien Bonnafé et Ville-Evrard

« Je ne me suis pas toujours appelée Marie. Mon premier prénom est Camille. Pendant la guerre, réfugiée chez mes grands-parents à Figeac, ceux-ci ont décidé que c’était un prénom de garçon et m’ont appelée Youpie ! Encore aujourd’hui mes amis m’appellent ainsi ! En 1968, quand dans les services on a commencé à s’appeler par nos prénoms, les infirmiers n’arrivaient pas à m’appeler Youpie… J’ai alors pris mon deuxième prénom, pour qu’on continue à m’appeler par mon prénom.
Ville-Evrard, c’est ma petite enfance. Je suis née en 1935 et donc en 1939, mes parents se trouvaient dans l’institution. J’ai encore des souvenirs d’eux se rendant en salle de garde, et moi âgé alors de 4 ans, me retrouvais avec une amie qui venait passer les week-ends. Mon père Lucien, est le fils de Toussaint Bonnafé, docteur en médecine et accoucheur à domicile et de Lucie Dubuisson, elle-même fille du docteur Maxime Dubuisson, médecin des asiles d’aliénés, qui sera médecin directeur à l’hôpital de Saint-Alban (Lozère), là-même où Lucien Bonnafé sera nommé de 1943 à 1945.
 »

Interne à Toulouse en 1937-1938 dans le service du Dr Piquemal-Lévêque, puis interne suppléant de juillet 1938 à novembre 1938 à Moisselles, en région parisienne, Lucien Bonnafé est reçu 14e au concours 1938 de l’internat en médecine des Hôpitaux psychiatriques de la Seine. Mais il n’y a que 13 places, d’où sa nomination, non de titulaire, mais d’interne à titre provisoire. Il exerce alors à Ville-Evrard du 25 novembre 1938 à novembre 1939, puis nommé interne titulaire dans le même service jusqu’en 1941. Après un passage par Henri-Rousselle (Paris), il rejoint en 1943, l’hôpital de Saint-Alban en Lozère, en zone non occupée.

Lucien Bonnafé et les surréalistes

« La poésie pour mon père était très importante. Il était capable, avec son côté orateur de réciter des vers… « Je me disais Guillaume, il est temps que tu viennes… » Il citait beaucoup Apollinaire. Mon père dessinait beaucoup, écrivait des textes, réalisait des photomontages. Avant d’être psychiatre, mon père se vivait comme surréaliste. À l’hôpital de Saint-Alban, son activité clandestine comme résistant communiste, le conduit à transformer l’institution en lieu d’asile pour les résistants pourchassées et les juifs traqués. Paul Eluard et son épouse Nush, se réfugieront là-bas pendant quatre mois, et le poète pour passer inaperçu reprendra son véritable nom Eugène Grindel… Parallèlement, il anime la Société du Gévaudan qui souhaite définir le travail de critique radicale et d’invention des institutions d’aliénés, faut par l’équipe de l’hôpital de Saint-Alban. »

« La pensée désaliéniste est dans la filière surréaliste »

« La psychiatrie de secteur, pour moi, c’est le désaliénisme, et la pensée désaliéniste est dans la filière surréaliste. Dans l’ensemble les psychiatres qui ont été des réformateurs, des rebelles à l’inhumanité asilaire ont travaillé dans la mouvance surréaliste. La véritable expression de la pensée la plus authentiquement surréaliste, c’est Eluard. Parmi les poèmes de La maison des fous qu’il a écrits en écoutant les malades pendant son séjour à Saint-Alban, le plus parlant est Ma souffrance est souillée. Eluard définit le mouvement surréaliste comme résistance à tout ce qui tend à créer une rupture entre les hommes. Ce n’est pas par hasard que les gens qui se sont passionnés pour le mouvement surréaliste ont naturellement cultivé l’amour de la folie… Pendant la guerre, Eluard avait beaucoup de copains chez qui se réfugier. S’il a choisi d’aller à Saint-Alban, c’est bien parce que ce copain-là était directeur de la maison des fous… »
Lucien Bonnafé dans Santé mentale, octobre 2000

Lucien Bonnafé et la réforme de la psychiatrie publique

« L’activité clandestine de Lucien Bonnafé s’est poursuivie à temps complet, à la zone sud des FFI, ce qui l’amena, après la guerre, à intégrer le ministère de la Santé publique de François Billoux dans le gouvernement de Charles de Gaulle. Il occupe un poste de conseiller technique et participe à la réorganisation du dispositif de protection de la santé mentale. En 1947, il repart sur le terrain comme praticien et se consacre à l’organisation de la psychiatrie de secteur qui verra officiellement le jour par la circulaire de 1960. Il choisit un établissement en ruine à Sotteville-lès-Rouen. Tout est à reconstruire, l’hôpital est détruit à 75%. Le mur qui sépare le quartier des femmes de celui des hommes est cassé, il ne sera jamais reconstruit. Moi, je jouais dans les ruines, j’avais 14 ans. Il y avait de splendides carrelages au sol… On allait dans les combles. Mon père laisse les psychotiques dans l’hôpital et part faire ses tournées avec les infirmières à domicile. Pour donner du sens à une structure orientée vers l’aide aux sujets humains en difficulté, il cultive l’usage de la parole écrite et a recours au journal mural. Il n’est pas seul à le faire : Georges Daumézon à Fleury-les-Aubrais ou Sven Follin dans le Nord, avant qu’il n’exerce à Ville-Evrard agissent de même. Mon père restera jusqu’en 1958 à Sotteville-les-Rouen. »

« Tout était à faire dans des conditions plus difficiles »

« Lorsqu’en 1947, je repris un poste dans le cadre des H.P. je choisis, délibérément, un établissement sinistré, ruiné, où tout était à faire dans des conditions plus difficiles que sur un table rase. Recrutement et formation d’un personnel pratiquement neuf, transformations architecturales du vieil asile, organisation d’un réseau de protection de la santé mentale très ouvert sur l’extérieur, intense activité de dispensaire, généralisation du service libre et quasi-disparition de l’internement… »
Lucien Bonnafé, 1956

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Lucien Bonnafé et Auguste Forestier
« Auguste Forestier était un patient interné à Saint-Alban depuis 1914. Il ramasse alors tout ce qu’il trouve, bois, tissus, verre, métal, dents d’animaux, cuir, ficelle et créé des personnages. Dans la maison de Maxime Dubuisson, les créations d’aliénés étaient nombreuses. La Bête du Gévaudan exerça une fascination sur tous ceux qui la découvrirent. Pendant la Résistance, mon père prit dans la clandestinité le nom de Forestier. »

Des œuvres d’art

À Ville-Evrard (Neuilly-sur-Marne) on peut découvrir une horloge fabriquée par un des malades de l’Asile de Saint-Alban pour le docteur Maxime Dubuisson, directeur pendant la guerre. Elle ne compte que les heures heureuses. Celui-ci l’a transmise à son petit-fils Lucien Bonnafé qui l’a léguée au Musée de la SERHEP. Le lustre en ferronnerie finement ciselé présent également dans le musée est du même créateur.

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