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Résidences artistiques - Le feuilleton

Les résidences artistiques en Seine-Saint-Denis, tout un feuilleton ! (volet n°24)

Tout au long de l’année, les journalistes Bahar Makooi et Joséphine Lebard rendent compte des résidences In Situ dans 10 collèges du département. Aujourd’hui, place à la restitution des 5e du collège Henri-Sellier de Bondy qui jouaient une pièce du dramaturge Horvath.

Episode N°24
Friday Night Fever

Ce vendredi, dans le préau du collège Henri-Sellier, Jessica volète d’un bout à l’autre de la pièce. Impossible pour elle de tenir en place. Elle s’évente frénétiquement le visage du bout des doigts, court voir un camarade puis se plante devant moi et m’interroge : « Il paraît que j’ai une trace de mascara sur la joue. C’est vrai, Madame ? » Sur la pommette, en s’approchant bien, on distingue une infime griffure noire. J’ai le malheur d’acquiescer : « Effectivement, il y a une toute petite trace mais on ne la voit pas... » Jessica pousse un cri. « Oh non ! Mais comment je vais faire pour l’enlever !!!! »

La fièvre ne s’est pas emparée que de Jessica. Toute la classe semble contaminée par une sorte de danse de Saint-Guy pré-représentation. Côté cour de récréation, des visages connus s’agglutinent contre la vitre pour voir ce qui se trame sous le préau.
« Y’a ma mère ! Y’a ma mère ! Oh c’est sûr, elle va lancer des vieilles vannes !
-Je pose une question bête : si je dis le mot « exilé » au lieu du mot « réfugié », c’est grave ?
-Franchement, j’ai trop peur là... 
-Et si les gens rigolent ? »

François Orsoni, le metteur en scène, essaie de canaliser sa troupe.
« Je voudrais qu’on ait un peu de calme. Il va y avoir du public, il va y avoir des réactions là où vous n’en attendiez pas ou pas de réactions là où vous en espériez. Il va vous falloir jouer avec ça. Faites confiance à votre travail. Au fait : avant qu’un spectacle commence, il y a une tradition : on s’embrasse tous et on se dit « merde » ».

Il ne fallait rien d’autre pour que le mot de Cambronne jaillisse de toutes les bouches, desserrant d’un coup d’un seul les ultimes boules dans la gorge. On se claque la bise, on se serre fort dans les bras les uns des autres et on se checke joyeusement. Jessica surgit devant moi, façon diable sorti de sa boîte : « On n’se connaît pas bien, mais j’vous dis merde quand même, Madame ! », avant de repartir pour sillonner la pièce avec plus de zèle qu’un laboureur beauceron. Seule une des jeunes filles de la classe reste dans un coin à réviser son texte jusqu’à la dernière seconde.

Justement, la voilà qui s’achève, cette seconde. Les parents et les amis ont pris place sur des bancs, de nombreux profs sont présents aussi. « Madame Gauvry !!! », s’exclame un élève, en apercevant Marine, leur enseignante de français qui avait initié le projet et vient tout juste d’accoucher.
« On passe une annonce, lance un élève. Prière de ne pas prendre de Snap ! ». Décidément, les Snap, une obsession cette année, d’un collège à l’autre...

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@Nicolas Moulard
Et voici l’adaptation d’Aller-retours d’Ödön von Horvath, portée par les 5ème2 du collège Henri-Sellier de Bondy qui débute. L’histoire de Ferdinand Havlicek, un droguiste coincé, pour de grotesques raisons administratives, sur un pont entre deux pays : celui où il a toujours vécu et son pays natal dont il ne lui reste aucun souvenir. Les deux pays sont représentés par les habitants à lunettes de soleil et ceux qui en sont dépourvus. « Le monde auquel nous appartenons est d’abord celui que nous portons en nous », glisse l’un des personnages. Certes, il y a quelques maladresses, quelques fou-rires irrépressibles, des voix qui peinent à résonner dans le préau. Mais le travail accompli en quelques mois est impressionnant. Il y a ces trois jeunes filles que François Orsoni a ordonné en un sorte de choeur qui se partagent une même réplique en un enchaînement sans anicroches. Au micro, deux garçons chantent les mots d’Horvath sur une musique composée par Thomas Landbo (la mélodie originale a été perdue) :

« Serais-je un ange moi aussi
Quand je toquerai au paradis ?
Peut-être, vielleicht, maybe...
Refusera-t-on le droit au nouveau
D’entrer sans passeport là-haut ?
Peut-être, vielleicht, maybe...
Sur ce pont je suis coincé,
Je ne peux ni partir, ni rentrer,
Alors je me dis pour me consoler
Que c’est ici que je paie mes péchés.
Avez-vous jamais connu une série noire comme moi ?
Vous n’avez jamais connu de série noire comme moi !
Car si vous aviez été dans la mouise comme moi,
Il y a belle lurette que vous auriez explosé – moi pas ! »

Les élèves ne sont qu’en 5ème et ils se collettent à un texte complexe qu’ils se sont complètement appropriés. Au fur et à mesure de la représentation, ils gagnent en confiance, jusqu’à assurer, à la presque fin, un joli duo entre une fille et un garçon. Plus de fou-rires, juste chacun d’entre eux, arrimé à son rôle qu’il compte mener à bon port, jusqu’au bout.

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Je pense à cette jeune fille qui joue un rôle de policier. Cela a visiblement été dur pour elle de rentrer dans le projet. Au départ, elle y était même carrément réfractaire, me laisse-t-on entendre. Mais ce soir, elle occupe l’espace avec une force incroyable. A la fin de la représentation, elle glisse à François d’un ton accusateur : « Ben voilà, à cause de vous, j’ai envie de faire du théâtre, maintenant ! » Comme si le projet lui avait dévoilé une autre facette d’elle-même. Une facette tellement inattendue qu’il va lui falloir un peu de temps pour s’y habituer. Mais une facette si pleine de promesses qu’une fois entr’aperçue, il lui est impossible d’y renoncer. Cela me fait penser à l’une des répliques de la pièce : « Il y a des mouvements obscurs dans l’âme ». Peut-être, vielleicht, maybe...

Prochain épisode : la restitution du collectif musical La Souterraine à la Gaîté Lyrique avec la classe du collège Courbet de Romainville

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