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Le cinéma français, une exception qui vient de loin

Lors du dernier festival de Cannes, était présenté au Palais des Festivals un ouvrage collectif, dirigé par Tangui Perron et consacré aux temps forts de la participation des syndicats à la vie du cinéma français entre 1934 et 1958. "L’Ecran rouge" raconte une histoire oubliée à la fois artistique et militante à laquelle le cinéma français, l’un des plus vivants au monde, doit beaucoup. Entretien avec Tangui Perron.

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Le 7 juin dernier, était organisée aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis une table-ronde afin de présenter cet ouvrage « L’Écran rouge » qui a pour sous-titre Syndicalisme et cinéma de Gabin à Belmondo…

Tangui Perron : C’était la première restitution de cet ouvrage collectif et cela me semblait normal qu’il le soit dans ce lieu ressources, la matrice même d’où est né ce livre. Les Archives départementales constituent un lieu de recherches et de restitution sur lequel nous nous sommes beaucoup appuyés. Il existe un fonds d’archives papiers et une iconographie tout à fait remarquables.

Parmi toutes les figures évoquées dans l’ouvrage, il y a celle d’Henri Alekan, grand chef opérateur…
Tangui Perron : Henri Alekan, chef opérateur syndiqué à la CGT, a signé la lumière, entre autres de La Bataille du rail de René Clément et celle de La Belle et la bête de Jean Cocteau. A cette époque, Alekan est membre du bureau du syndicat des techniciens de la production cinématographique. En France, il connut dans les années 1970-1980 une relative traversée du désert. La fermeture des studios, les évolutions du cinéma provoquées par l’irruption de la Nouvelle vague et sa notoriété l’amènent de plus en plus à participer à des réalisations étrangères. Mais il veilla cependant à ne pas collaborer avec des réalisateurs américains ayant participé aux campagnes maccarthystes. Il remporta en 1987 un Oscar pour sa collaboration avec Wim Wenders pour Les Ailes du désir.

S’il existe encore une mémoire professionnelle autour de son nom et la qualité de son travail, on commence de plus en plus à l’oublier. Quand il a fallu trouver un portrait pour illustrer le chapitre qui lui est consacré, nous avons pu puiser dans le fonds que les Archives départementales avaient acquis auprès de sa veuve, Nada Alekan. Ce fonds concerne la période du Front populaire, les années d’apprentissage et la Résistance.


Le cinéma français présente-t-il certaines particularités si on le compare à d’autres cinémas, italien ou américain par exemple ?

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Tangui Perron : Sa particularité première est qu’il existe encore ! Et s’il existe encore c’est grâce à des mobilisations collectives de l’après-guerre. C’est la thèse principale de ce livre. Je fais découvrir ces mobilisations, mais il ne s’agit pas d’une histoire simple… Si la Fédération du spectacle CGT a été longtemps très présente dans les métiers du spectacle, au-delà d’une aventure syndicale, elle a produit une politique du cinéma français. Le cinéma français existe avec un mode de financement généreux, complexe s’appuyant sur l’argent public. C’est un système pas du tout libéral qui a fait ses preuves et qui nous est envié à l’étranger.

Ce système est toujours en place ?
Tangui Perron : Tout à fait ! Sur chaque billet acheté en France que ce soit pour voir un film français ou étranger, une taxe est prélevée et investie dans l’industrie cinématographique. Ce système, imaginé dans l’immédiat après-guerre, a constamment été amélioré. Il bénéficie d’un financement original s’appuyant sur le public et le privé. Cela méritait d’être raconté.

Peu de gens le savent, mais parmi les fondateurs du Festival de Cannes en 1946, il y a la CGT…
Tangui Perron : Je mesure tous les ans la stupéfaction des gens quand ils apprennent effectivement cette information ! À la Libération, le paysage politique permet au niveau local une double mobilisation politique et syndicale. Dès l’annonce de la tenue du premier festival, une partie de la population cannoise, en particulier les jeunes et les ouvriers, est galvanisée pour réaliser des travaux d’aménagement, non seulement en 1945-1946, mais pour bâtir, parfois bénévolement, le Palais. Il est inauguré en 1947. En 1981, il sera démoli alors qu’il était fort beau, et remplacé par un bâtiment, tout le monde en convient, assez laid. Plus de 70 ans après, la CGT avec sa Fédération du spectacle est toujours membre du Conseil d’administration du festival. C’est la reconnaissance historique de son travail intense mais aussi celle de son poids dans les métiers du spectacle aujourd’hui.

Invitation à l'ouverture du Festival de Cannes, 1947

On découvre dans ce livre passionnant la figure de Jean Gabin et de Belmondo…
Tangui Perron : En découvrant les noms de Gabin et de Belmondo sur la couverture, certains ont pu être étonnés pour le moins et manifester leur doute… Jean Gabin est un acteur sublime et immense qui symbolise le cinéma du Front populaire. On ne lui connaît aucun engament manifeste, mais si on se plonge dans les archives, une fois de plus, celles-ci nous sont d’une grande aide. Gabin a été le premier à incarner des rôles d’ouvrier qui tenaient le devant de la scène. Je pense que cela veut dire quelque chose. En regardant de plus près son histoire, on sait que contrairement à pas mal d’acteurs ou de metteurs en scène, il s’est engagé pendant la Seconde guerre mondiale. Sous le Front populaire, il s’inscrit pour recevoir des enfants réfugiés espagnols. Quand « La Bête humaine » sort, il va le présenter à la Fédération des cheminots. Celle-ci d’ailleurs, lors du tournage, délègue un de ses camarades pour suivre le film et aider Gabin dans les prises de contact avec les cheminots, pour la véracité technique et historique. Gabin faisait partie du bureau V, V comme vedettes, au sein du syndicat national des acteurs CGT. Ces vedettes se voulaient être les porte-drapeaux et porte-voix de la lutte de tous. Il porte en lui des réflexes de classe et fait l’apologie de la grève et de l’union des ouvriers et des techniciens. Son engagement méritait d’être révélé ou d’être rappelé. Dans les années 1960-1970, il incarnera à l’écran les vieux réactionnaires et patriarche bougon.

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Et Bébel, Jean-Paul Belmondo syndicaliste, c’est pour le moins une surprise pour toutes celles et ceux qui l’ignoraient…

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Tangui Perron : Oui, tout le monde connaît Bébel ! Beaucoup de gens éprouvent de la sympathie pour l’acteur, le cascadeur, le producteur mais Jean-Paul Belmondo, syndiqué et défenseur de la CGT, là les gens sont très surpris. On ne peut pas parler de Belmondo sans évoquer la figure de Gérard Philipe qui fut lui aussi président du syndicat des acteurs et prématurément disparu à 39 ans. Le syndicat des acteurs va tenter de trouver une figure aussi populaire que lui capable de diriger le syndicat avec autant de brio et de fermeté. Le premier film dans lequel Belmondo joue s’appelle Les Copains du dimanche. Un film produit par la coopérative générale du cinéma français en 1956 pour valoriser les comités d’entreprise. Il s’agit d’une fiction vantant l’aviation populaire. Pendant le tournage, Bébel s’avère extrêmement sympathique et généreux, de plus il joue très bien. Il est rapidement repéré et on lui demande diriger le syndicat. Très vite il va être happé par ses rôles et heureusement, autour de lui, des acteurs comme Michel Piccoli le seconderont. J’aime beaucoup ces singularités, que ce soit celle de Alekan, de Gabin ou de Belmondo. Elles mettent en relief la finesse d’un engagement. Il ne faut jamais faire fi des histoires individuelles et se soumettre à des représentations idéologiques stéréotypées.

Entretien réalisé par Claude Bardavid

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