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Le cinéma de Seine-Saint-Denis vers une Vie de château

Cédric Ido a co-réalisé avec Modi Barry le film La Vie de château, projeté dans le cadre du festival Cinébanlieue. On dit souvent que le cinéma est un monde clos où il est difficile de faire sa place sans appuis. Comme son frère Jacky, et bien d’autres artistes de Seine-Saint-Denis qui émergent aujourd’hui, Cédric a déployé une énergie sans bornes pour tourner son rêve. Entretien.

La Vie de château fait découvrir aux spectateurs le quartier parisien Château d’eau, ses salons de coiffures africains, les rabatteurs qui arpentent le trottoir pour attirer clientes et clients vers le coiffeur qui les emploie. Comment l’idée de ce film vous est-elle venue ?

L’idée du film vient du producteur australien Matthew Gledhill. Il avait emménagé dans le quartier de Château d’eau et trouvait ce quartier extraordinaire. D’après lui il y a Harlem à New-York, Brixton à Londres, Château d’eau à Paris. Il nous a contactés en nous disant : « J’ai envie de faire un film là-dessus, proposez-moi une idée. » Avec Modi Barry, on s’est tout de suite approprié le truc. Pour nous ce n’était pas un quartier exotique. Mes sœurs, ma mère vont s’y faire coiffer, j’y vais aussi. J’en entends parler depuis toujours, même au Burkina on en cause ! Il m’était familier et c’est en entendant un autre en parler que je me suis rendu compte que ce quartier avait une identité particulière.

Pourtant ce n’est pas avec ce producteur que vous avez fait le film…

Non, le premier producteur, One World, est une grosse maison de production. Ils ont fait la Vie de Gainsbourg, la Guerre des boutons… Et pour nous, le film était surbudgeté. On ne voulait pas faire ce film avec autant de moyens, ça n’aurait pas été avec notre vision de l’histoire. Nous préférions un dispositif léger, type caméra sur l’épaule, pour s’insérer dans le quartier. Nous avions l’accord du CNC, il n’en fallait pas beaucoup plus pour le monter. Pas besoin de 2 ou 3 millions, et One World a dit qu’ils ne pouvaient pas faire ce genre de films, qu’ils n’avaient pas ce genre de savoir-faire. Donc nous nous sommes adressé à une autre boîte de production SRAB, une succursale des films du Worso. Et eux ont validé le film.

Comment avez-vous écrit le scénario ?

Nous avons passé trois ans à l’écrire, en passant beaucoup de temps dans le quartier. Nous avons parlé à beaucoup de monde. Aux clients, aux propriétaires des salons, aux coiffeuses et bien sûr aux rabatteurs. C’est un travail difficile, on bat le pavé toute la journée par tous les temps, on se fait rembarrer par les nanas… Il faut avoir du culot et une sacrée pêche. Ce sont de super comédiens !
Le quartier nous a offert une fantastique galerie de personnages ! Il fallait juste s’asseoir et les regarder ! Il n’y avait plus qu’à réécrire. Certaines histoires étaient tellement rocambolesques qu’il était impossible de les mettre dans le scénario. Personne ne nous aurait cru ! Ça nous a aidé à faire le film. Nous étions arrivés avec des envies de récit, de faire un polar… Mais en se posant avec les mecs, on s’est dit « tout est là » le côté cosmopolite… Toutes ces personnes issues de communautés différentes qui travaillent dans le même domaine. Les différentes communautés d’Afrique, les Indiens, les Chinois, les Juifs…. Et c’est beau car c’est autour du travail, de la coiffure. Du coup, on s’est dit qu’on allait faire une comédie sociale.

Depuis quelques années, on assiste à l’émergence d’un cinéma de Seine-Saint-Denis…

Ce qui est marrant c’est qu’on se connaît tous ! Kheiron, je le connais depuis que je suis ado : je suis de Stains il est de Pierrefitte, sa mère travaillait à Stains. L’histoire de ses parents, il la racontait et on se disait que ça ferait un pur film ! Et ça a donné Nous trois ou rien ! Au début des années 2000 j’ai écrit des pièces avec des potes, Yacine Bellousse et Rachid Baha. Yacine fait maintenant du stand-up et Rachid est auteur aujourd’hui. Navo, Kheiron nous demandaient des conseils, ils sont devenu co-auteurs de la série Bref sur Canal +. Et Grand Corps Malade évidemment, qui animait les soirées slam avec mon frère Jacky alias John Pucc’ Chocolat au Café culturel de Saint-Denis. Avec Sami Ameziane, on passait des journées à jouer au basket au Parc des sports de Saint-Denis avant qu’il devienne le Comte de Bouderbala. Et Alban Ivanov, un autre stand-upper… On se connaît tous depuis une quinzaine d’années.

Aucun d’entre vous n’avait de contacts dans le cinéma, le spectacle…

Non, mais nous partagions une énergie. Le fait de voir avancer l’autre, ça rend les choses possibles. On se dit « allons-y, faisons-le ! »
Et nous avons tiré profit d’une situation du cinéma français qui était un peu dans une impasse et répétait toujours les mêmes choses. Les gens, dès qu’ils voient une nouvelle proposition, ils sont intéressés. "Patients", de Grand Corps Malade, c’est une autre proposition. Notre film qui se passe à Château d’eau c’en est une autre, une comédie en dehors des principes classiques. D’ordinaire, on aurait vu un personnage blanc, une tête d’affiche, plongé par un concours de circonstances dans un univers africain… Dans notre film, on est seulement avec des personnages de ce quartier, il y a une identification directe aux personnages sans passer par l’intermédiaire d’un regard occidental. On s’identifie aux rabatteurs. Les gens n’ont pas de problème pour s’identifier à Will Smith, à Denzel Washington, pourquoi en France on ne pourrait pas s’identifier à Jacky Ido ?

Vous êtes de la première génération de Seine-Saint-Denis qui accède au cinéma, un cinéma reconnu dans la France entière. Auparavant seuls les rappeurs y étaient parvenus, mais beaucoup se sont enfermés dans une identité « du quartier » qui les séparaient de fait du reste de la population…

Oui, ensuite il y a eu la vague des stand-uppers. Moi on m’a clairement dit : « Viens faire du stand-up, c’est l’endroit où les Arabes et les Noirs peuvent émerger. » C’est justement ce qui m’a rebuté. Mais ça été une passerelle pour certains, ils ont pu se faire connaître, reconnaître et faire autre chose. On a montré que c’est possible et je vois de plus en plus de jeunes dans les quartiers, à Stains ou ailleurs, qui essayent de se lancer. Je leur donne des conseils. Ça avance…

* Le samedi 11 novembre à 18h au cinéma L’Ecran de Saint-Denis, dans le cadre du festival Cinébanlieue, en présence de l’équipe du film

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