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La Babcockerie, une cathédrale dédiée au graffiti

Les anciennes usines Babcock, qui ont définitivement fermé leurs portes en 2010, doivent progressivement laisser place à un nouveau quartier. Mais en attendant, la friche industrielle est devenue le terrain de jeu de la Babcockerie, un collectif d’artistes graffeurs qui a investi les lieux. Rencontre et découverte.

Faut-il rappeler l’importance de Babcock-Wilcox, une des plus anciennes entreprises de La Courneuve, marquée par plus d’un siècle d’activité ? On compte à une époque plus de 3 000 ouvriers sur le site. C’est en effet dans ce haut lieu industriel séquano-dionysien que l’on fabriqua des chaudières destinées à la production d’électricité, avant que l’industrie nucléaire ne pointe le bout de son nez et marque le déclin du site. Peu après 2010, une partie de l’activité industrielle est délocalisée à la Seyne-sur-Mer, tandis que l’administration s’implante sur la Plaine-Saint-Denis, laissant le bâtiment vide.

En fin d’année 2019, trois graffeurs, Zkor, Namaste et Sto, véritables explorateurs urbains à la recherche de friches industrielles, de lieux abandonnés et de murs vierges, découvrent le site. L’ancienne usine occupe trois hectares avec des halles en briques voutées, d’une hauteur sous plafond de 15 mètres, et des murs à n’en plus finir, vierges de toute signature graffée à la va-vite comme on peut en voir par dizaines dans nos espaces publics. Alléchant pour des graffeurs... Et tant pis si cet atelier n’est qu’éphémère, le lieu devant officiellement devenir la "Fabrique des Cultures", un lieu de culture avec un cinéma, des ateliers d’artistes, mais aussi un nouveau quartier, avec la livraison de 250 logements en 2025.

La Seine-Saint-Denis haut-lieu du graffiti

Thomasine Zoler, férue d’art contemporain et de street-art, en particulier de graffiti, a appris au fil des années à connaître le monde du graffiti, à le côtoyer et à apprécier son travail, au point de devenir guide-conférencière. Elle a commenté des croisières street-art sur le canal de l’Ourcq au cours de l’été 2020. Elle raconte : « C’est l’artiste Zkor qui, le premier, a pénétré à l’intérieur, à la fin de l’année 2019, guidé par un ami organisateur de fêtes. Très vite, impressionné par la taille et le volume du bâtiment, il en parle à deux autres graffeurs Namaste et Sto. »

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Thomasine Zoler dans une des halles devant la peinture de l’artiste Katre, 2020, anciennes usines Babcock et Wilcox à La Courneuve. © Florimages aka Florence Deubel

Tous les trois vont commencer à peindre à l’intérieur, gardant ce lieu secret pour eux. Puis, nos trois artistes invitent à leur tour leurs amis et les membres de leur crew. Namaste, membre des VAO, invitera tous les membres de son équipe à peindre avec lui.
« Au début, reprend Thomasine Zoler, ils n’ont pas l’idée d’en faire une résidence. Pour eux, il s’agit juste d’un spot gigantesque ! Un lieu magnifique qui va devenir un terrain de jeu. »

Le plus important était de passer un bon moment en peinture et entre amis, avec à la clé une bonne dose d’adrénaline et la crainte de se faire découvrir.. Ils vont alors avoir l’idée d’inviter d’autres artistes dont ils admirent le travail. Des « anciens » dont la renommée n’est plus à faire : Lek & Sowat, Babs, Katre, Swiz, Lask…

Echelles téléscopiques

« Au fil des arrivées, détaille Thomasine, on pouvait découvrir les œuvres des nouveaux graffeurs. Chacun, attaché à sa propre création, avait toute liberté de peindre ce qu’il souhaitait en utilisant ses propres outils et matériaux. Tous les styles se mélangeaient, et là pas question de se recouvrir, faute de place, comme le long du canal de l’Ourcq. Les espaces ne manquent pas. Sur la fin, quand la toute dernière halle va se libérer, celle qu’on a appelée « le Boss final », ils vont avoir l’idée d’organiser l’espace et de donner deux contraintes aux artistes invités à peindre : utiliser un code couleur - noir, blanc, rouge - et peindre le plus haut possible. Certains ramèneront des échelles télescopiques, un échafaudage sera même installé pendant une semaine. Les artistes, à pied d’œuvre, réalisent une véritable prouesse, pressés par le temps, persuadés que les travaux de démolition allaient débuter, et qu’ils devraient décamper. »

« Ils ont réalisé leurs œuvres dans cette dernière halle en un mois, insiste Thomasine Zoler. Le collectif de « direction artistique » a réussi à fédérer un ensemble composé d’une quarantaine d’artistes, en leur imposant des contraintes, afin de créer des œuvres gratuitement, de manière libre mais aussi illégalement. »
On peut y découvrir le graffiti dans tous ses états. De l’illustration, des fresques, de la calligraphie, de l’abstrait, un véritable temple dédié au street-art.

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Namaste en train de peindre, 2022, anciennes usines Babcock et Wilcox à La Courneuve. ©Thomasine Zoler

L’arrivée de la « Fabrique des cultures »

La Compagnie de Phalsbourg, désormais propriétaire du site, et Emerige, en partenariat avec la Ville de La Courneuve et Plaine Commune, ont été désignés lauréats lors de l’appel à projets « Inventons la métropole ». Leur projet « La Fabrique des cultures », à forte dimension culturelle, a largement séduit le jury. Sur les 38 000 m2 de la parcelle, 20 000 m2 d’emprise constitués des halles industrielles seront réhabilités, le reste accueillant des logements.
Le projet culturel qui pour l’instant n’a pas été modifié, prévoit d’accueillir des usages : un cinéma d’art et essai, des commerces de détail, un établissement de formation dans le domaine artistique et culturel, des espaces dédiés à des acteurs économiques du champ de la culture, de la restauration et des ateliers d’artistes.
Depuis, le Covid est passé par là, et Babcock a été occupé donnant naissance à des œuvres que tout le monde s’accorde à qualifier d’exceptionnelles. Alors, pourquoi ne pas sauvegarder de la destruction certaines œuvres et les exposer aux yeux de tous ? Cette expérience inédite et hors du commun, fait aussi partie de l’histoire du site. Affaire à suivre.

Quand des collégiens imaginent eux aussi une reconversion à Babcock

Un projet pédagogique mené avec des élèves de 3e du collège Raymond Poincaré de La Courneuve, dans le cadre du dispositif « Les Parcours d’éducation à la ville », a été lancé en début d’année scolaire. Il se poursuivra tout au long de l’année 2023, avec au total une trentaine de séances d’une heure. Les élèves, travaillant par petit groupe, vont se transformer en agences d’architecture, afin de proposer un projet de reconversion de Babcock. Outre une pratique opérationnelle – les élèves devront réaliser une maquette en faisant appel à des imprimantes 3D et à une multitude d’outils numériques –, ils auront à exprimer leurs perceptions, leurs envies, leurs besoins et leurs projections sur le devenir de ce site.
Au programme : la découverte du site, des rencontres avec les professionnels gravitant autour de la transformation du site, l’aménageur, un urbaniste, un acteur du patrimoine départemental.

Claude Bardavid

Paroles de graffeurs :

Lask : « Le graffiti n’est pas fait pour durer »

Lask, originaire de la Seine-Saint-Denis, – il a réalisé pour la mairie de Sevran une Marianne – a été invité par Sto à pénétrer dans l’usine et à s’exprimer sur les murs.

« En découvrant le lieu la première fois, j’ai ressenti quelque chose d’incroyable ! Avec mes amis, on a écumé la Seine-Saint-Denis, c’est quand même le berceau du hip-hop. Il y a de très beaux endroits, comme le canal de l’Ourcq. J’aimerais bien qu’une trace soit conservée de cette aventure à Babcock, même si à la base le graffiti n’est pas fait pour être préservé. C’est un art de l’instantané qui peut durer 10, 20 ou 30 ans. Mais il n’est pas destiné à perdurer. Pour réaliser mon travail, j’ai utilisé pour la première fois une perche avec un rouleau au bout. Il y a des murs comme ça qui donnent envie de tenter des choses, de sortir de son petit confort bien maîtrisé. Je me suis lâché et j’étais bien. »

Mostaza : « Enormément d’énergie déployée dans ce lieu »

Pendant une dizaine d’années, Mostaza, franco-chilienne, a vécu en Amérique du Sud avant de revenir en 2019 en France et d’être invitée, il y a un an, par Zkor.

« On n’imagine pas un seul instant qu’on va rentrer dans un lieu aussi énorme ! Et au début, il fallait prendre de nombreuses précautions pour éviter les alarmes, grimper des échelles de 15 mètres de haut pour accéder au toit. Plus tard, tout a été possible normalement. Moi je travaille au pinceau, j’aime bien faire mes propres couleurs. Des pigments liquides et une base de blanc, et je crée mes propres couleurs. Il y a eu énormément d’énergie déployée dans ce lieu. Quand on a accédé à la dernière halle où un code couleur a été adopté, c’est la première fois que j’ai travaillé aussi grand ! Avec plusieurs perches fixées les unes aux autres, et avec au bout un pinceau. Dans cette salle, il y a des peintures impressionnantes ! C’était une initiative collective, mais derrière le projet, il y a des personnes qui choisissaient les intervenants. Et bien sûr, ça me fait plaisir ! »

36-15 : « A Babcock, peindre c’est prier »

Peintre et poète, voilà comment se définit 36-15 qui a passé 9 mois à Babcock sur invitation pour y peindre quelques œuvres. Lors des Journées du patrimoine, au cours desquels le site pouvait se visiter exceptionnellement, il a dit un texte, la Ballade de Babcock, dont voici un petit extrait.

Ex-cathedra à l’extincteur ou au rouleau
A la bombe, en rappel ou au pinceau
A la perche, au pulvé,
A la craie, à la spray
A Babcock, peindre c’est prier :
L’or loge dans le temps,
Richesse d’un lieu vieux de plus de cent ans…

« Moi je suis rentré en octobre 2021 à l’intérieur, invité par des gens dont je respecte et admire le travail. Cela faisait déjà deux ans qu’ils avaient découvert le lieu et produit des œuvres d’ampleur. A la base, je suis calligraphe, et il se trouve que mon nom d’artiste est 36-15, des chiffres… Je qualifierais mon style de gothico-arabique avec des chiffres plutôt arabes, de grandes courbes et le côté gothique avec des lettres plus massives, plus martiales. Je réalise également des œuvres à base de figures géométriques, enfin mon troisième style repose sur un style un peu naïf avec des personnages issus de l’imagerie médiévale. Babcock était pour moi l’occasion d’expérimenter tous ces styles. »

Propos recueillis par Claude Bardavid

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