Gabin Nuissier, le parrain français du breakdance
Figure historique du mouvement et fondateur de la compagnie Aktuel force, le dionysien Gabin Nuissier anime depuis quelques mois des cours de breaking auprès des élèves du collège Jean-Lurçat à Saint-Denis. Le chorégraphe vedette qui a formé la majorité des compagnies de hip-hop en France fait montre avec les adolescent∙e∙s d’une extraordinaire générosité. Rencontre avec un danseur et un artiste d’exception.
« Attention à bien garder tes appuis pour réussir ton mouvement de pass pass... » conseille Gabin à la jeune Charlène très concentrée devant ses copains... Hypnotisé·e·s par l’extraordinaire souplesse de leur coach, les quinze collégien·ne·s goûtent au plaisir du breakdance sur des airs de funk et de RnB dans la salle polyvalente de l’établissement scolaire. Très attentif à leur avancée, le dionysien incite les jeunes gens à répéter plusieurs fois les enchaînements pour atteindre la maîtrise et la fluidité du mouvement. « La discipline est la base de la liberté en danse comme dans l’existence » affirme-t-il. « J’aimerais leur prouver par l’histoire de ma vie que l’art est un véritable remède qui peut leur ouvrir énormément de portes ». Le breakdance a en effet été une révélation fulgurante pour cet artiste poète considéré par beaucoup comme un des pères fondateurs du hip-hop français.
Des coupoles au pied de la Cité Maurice-Thorez
Né en Martinique, le remuant Gabin débarque à 8 ans avec sa famille à Dugny et se passionne dès l’adolescence pour le breaking. « Le mouvement permettait à des jeunes algériens, marocains, portugais... déracinés comme moi de se rencontrer et partager une culture commune » se remémore-t-il. L’adolescent rejoint les premiers crews (groupes) de Seine-Saint-Denis et se lie d’amitié avec le dugnysien Bouda, l’albertivillarien Latdior, Xavier Plutus et Pascal Blaise Ondzie originaires du Bourget et d’Aulnay-sous-Bois...
Les danseurs autodidactes se défient dans la boîte de nuit du Bataclan et répètent des figures acrobatiques au centre Paco-Rabanne dans une ambiance d’effervescence underground. « L’énergie un peu folle et la convivialité de ces lieux a été un déclencheur pour moi, je me suis dit, c’est ça que je veux faire ! ».
Gabin fonde en 1984 avec ses amis le crew Aktuel force qui sera bientôt rejoint par les célèbres Kool Shen et Joey Starr déjà croisés lors du festival Fêtes et forts organisé dans une casse automobile du Fort d’Aubervilliers. Le charismatique B-Boy devient professeur de danse actuelle à la MJC de Saint-Denis et forme des grands noms du mouvement : le rappeur Stomy Bugsy, le hip-hopeur Sylvain et bien d’autres...
« J’ai toujours essayé de développer la créativité de mes élèves et travailler sur le dialogue entre le corps et l’esprit dans l’espace pour traduire une certaine forme d’intériorité » confie-t-il.
Gabin fait entrer le break sur les scènes de théâtre
Le groupe Aktuel force, qui remporte la plupart des compétitions de break en France et en Europe tape dans l’oeil d’un manager qui les envoie danser avec des percussionnistes antillais sur une scène de la place Saint-Marc à Venise. Le dionysien, remué par la popularité du break, invente des spectacles chorégraphiques et sera un des premiers scénaristes à faire passer la danse hip-hop de la rue aux scènes de théâtre.
En 1994, la compagnie présente « Sobedo, un conte hip-hop » au Casino de Paris puis se produit dans le monde entier avec des créations à succès : Evolution, Pyramide, Babel, Le temps qui danse... « J’ai voulu rendre hommage à ma culture caribéenne et revisiter l’histoire de l’esclavage avec le solo Soleil noir en explorant par la danse la complexité identitaire » ajoute-il. Le groupe évoluant sans cesse au grès des parcours de chacun, le chorégraphe virtuose a formé une génération de breakers souvent issu∙e∙s de Seine-Saint-Denis : Karima Khélifi, Karim Barouche, Rodrigue Luissent... et travaillé entre autres avec Blanca Li et Marie-Claude Pietragalla au Centre national de la danse situé à Pantin. « Le breaker ne peut pas se limiter au côté virtuose ou sportif. Il raconte une histoire et doit surtout apporter de l’imprévisibilité et de l’émotion » se plaît-il à répéter lors des nombreuses master-class menées en Europe, aux Etats-Unis ou au Japon. Les danseurs des compagnies hip-hop d’aujourd’hui, pour la plupart passés par ses ateliers, ont bien retenu le message et s’attachent désormais à la dimension poétique des chorégraphies interprétées.
Celui que beaucoup appellent le parrain du hip-hop français s’est beaucoup investi en Seine-Saint-Denis, « son territoire de coeur » où il a multiplié les rencontres lors de battles ou de festivals. À 55 ans, il continue de former les amateur·rice·s de breakdance et relate son riche itinéraire artistique dans le livre La voie du rythme attendue en août en librairie. Bravo l’artiste !

Passer le flambeau aux jeunes générations
Le célèbre directeur de compagnie a donné aux collégiens dionysien∙ne∙s une dizaine de cours de « locking » (danse debout) et de « footwork » (jeux de jambe) depuis le mois d’octobre. « Il nous incite à nous laisser porter par la musique et met en avant tout les enchaînements qu’on crée » confie Kaissa, 13 ans. Les jeunes du collège Jean-Lurçat ont ainsi bénéficié cette année d’un programme d’initiation aux arts urbains subventionné par le Département qui leur a également permis d’être accompagné∙e∙s par un graffeur, un DJ et un beatboxeur (personne capable d’imiter des instruments électroniques avec la bouche et en chantant). Dans quelques semaines, les adolescent∙e∙s présenteront à leurs camarades et à leurs parents une chorégraphie hip-hop, mais aussi des airs de rap écrits par leurs soins, des samples ou des sons mixés et une fresque composée de tags.
La « block-party » du collège Jean-Lurçat de Saint-Denis promet d’être ultra-stylée !
Crédit-photo : Bruno Levy
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