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Faïza Guène, black, blanc, blues

Pantinoise pur jus, cette romancière n’a pas perdu la verve qui caractérisait ses premiers écrits. Dans Millenium Blues, son nouveau roman, la jeune femme de 32 ans dresse le portrait d’une génération inquiète et tiraillée. Mais pas dénuée d’humour.

« Je vois la vie comme une histoire de collisions heureuses ou malheureuses. » Cette phrase, prononcée par Faïza Guène durant notre rencontre, ferait un bon début de roman. La jeune femme frondeuse de l’époque de « Kiffe kiffe demain » n’a rien perdu du franc-parler et de la vivacité d’esprit qui caractérisaient déjà son premier livre. Tout juste se mêle-t-il un peu plus de gravité à son discours, ou de prise de recul sur les choses, effets possibles de la récente maternité ou d’un monde guetté par l’embrasement identitaire ou écologique… Ce pessimisme teinté de nostalgie transparaît en tout cas dans « Millenium Blues », son nouveau roman à paraître en janvier.

« Une forme de petite histoire dans la grande, découpée par chapitres correspondant à des événements fondateurs de ma génération, sur un plan politique mais aussi culturel, sociologique, détaille Faïza Guène, vingt ans en 2005. L’année du mouvement lycéen, des émeutes en banlieue et de la sortie du premier album de Rihanna… « Par exemple, le roman s’ouvre avec l’épisode de la canicule de 2003, durant lequel il va se produire un événement très important pour mon personnage. »

Besoin d’humour

Observatrice et espiègle, la jeune femme n’a pas son pareil pour capter l’air du temps. Un détail vestimentaire, un commentaire saisi à la volée et voilà sous sa plume un raciste ordinaire, une mère de famille ou un poète des quartiers qui prennent vie. Chez cette fine mouche faussement détachée, l’analyse des sentiments côtoie souvent dans une même phrase la trivialité la plus prononcée. « Ce n’est pas travaillé, c’est comme je suis réellement. Je ne sais pas écrire des choses dures d’une manière dure. J’ai toujours besoin qu’il y ait de l’humour, de la légèreté pour venir adoucir tout ça. »
Un style qui affleurait déjà dans « Kiffe kiffe demain », son tout premier roman, montré à Boris Seguin, son professeur de français au collège Jean-Jaurès de Pantin et devenu à l’époque un succès de librairie retentissant. Boris Seguin, une de ces « collisions heureuses » pour reprendre les mots de l’intéressée. Fin des années 90, cet enseignant engagé, persuadé qu’il faut à certains jeunes un autre canal d’expression que la seule école, prend en effet la décision avec l’ingénieur son Julien Sicard de fonder Les Engraineurs, une association audiovisuelle nichée au sein du quartier populaire des Courtillières de Pantin.

Toute leur adolescence, Faïza et d’autres jeunes curieux se feront ainsi la main sur des scénarios de courts-métrages et même une télé de quartier. « On n’a pas idée de l’importance des MJC de quartier pour les jeunes. Moi je suis vraiment le fruit de ça, martèle la jeune femme. Je ne dirais pas qu’ils ont fait naître une vocation – parce que j’ai toujours écrit - mais des ambitions certainement. » Celle de dire haut et fort son point de vue sur la France d’aujourd’hui, « crispée dans une posture identitaire stérile et ridicule ». Adepte d’un Hexagone ouvert et cosmopolite, la jeune femme dénonce ainsi une islamophobie, devenue selon elle omniprésente.
« Il y a une vraie différence entre la génération de la marche des beurs (de 1983, ndlr) et nous : eux demandaient un droit à la différence, nous on demande un droit à l’indifférence », souligne-t-elle. Une revendication qui inclut pour elle le droit de porter le voile à l’école. « Je ne vois pas en quoi exclure de l’école des filles qui portent le voile serait bénéfique. Au contraire, ces filles-là, on les laisse aux intégristes, en se donnant en plus bonne conscience, c’est horrible », dit-elle ulcérée. Avant tout de même de convenir que le voile n’est pas toujours choisi, y compris en France.

Le goût des histoires

Quand on parle d’ambitions, c’est aussi celle de se faire, humblement mais sûrement, sa place au soleil. « Pour moi, être dans une sphère intellectuelle, c’est quelque chose de fort. Pas besoin d’avoir le Goncourt, avoir le nom de mon père sur la tranche de mon livre, ça suffit à mon bonheur », explique cette fille d’un mineur et d’une femme au foyer, tous deux originaires de Maghnia, dans l’ouest algérien. « Cette histoire qu’on porte, c’est vraiment quelque chose de très important », poursuit celle dont l’un des grands regrets reste de ne pas avoir eu le temps de faire un documentaire sur l’exil migratoire de son père, arrivé en 1952 à Roche-La-Molière, petite bourgade dans les faubourgs de Saint-Etienne. « Ma mère l’a rejoint plus tard, en 1981, déjà à Pantin » Et celle qui a grandi aux côtés d’un frère et d’une sœur – schéma qu’on retrouve d’ailleurs dans son roman « Un homme, ça ne pleure pas » - de se souvenir de l’ambiance à la maison : « on n’avait pas de bouquins, mais nos parents aimaient nous raconter des choses, surtout ma mère. Il y avait une oralité très forte et je pense que c’est de là que me vient le goût des histoires ».

Signe qu’elle est encore liée à sa part d’enfance, la jeune femme habite toujours aux Courtillières. Ces temps-ci, les envies de cinéma revenant, elle travaille d’ailleurs à un projet de web-série avec les habitants de cette cité, en collaboration avec le GITHEC (Groupement d’Intervention Théâtrale et Cinématographique), une autre association basée dans le quartier. Et promène un regard plutôt positif sur l’évolution de la Seine-Saint-Denis. « L’espèce de racisme de territoire qui existait dans les années 90 est moins fort qu’avant. Ça tient aussi aux efforts des pouvoirs publics, et sans doute du Département, pour redorer le blason du 93 », constate-t-elle. Sans crier victoire pour autant : « il faut faire de la mixité un vrai défi. Ça ne veut pas dire laisser le territoire aux gens qui ont le plus de moyens, ça veut dire tenir bon sur le logement social, la carte scolaire... » On est encore loin de danser le Millenium Mambo, mais pas de raison de céder au blues non plus.

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