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Didier Grojsman passe la main à la tête du Créa

L’emblématique fondateur du Créa, structure vocale et scénique d’Aulnay unique en France, passe cette année le témoin à Aurélie Reybier comme directrice du choeur de scène. Dans son rétroviseur, 34 ans d’une aventure hors normes, où ce pédagogue né aura su guider vers la performance scénique jusqu’à 4000 enfants et créé plusieurs dizaines d’opéras de qualité professionnelle.

Ne lui dites surtout pas qu’il est à la retraite. A 64 ans, Didier Grojsman n’a pas quitté le Créa, il est simplement passé à une autre activité. Lui qui a présidé aux destinées de cet OCNI (pour « Objet Culturel Non Identifié », dixit Grojsman) depuis 34 ans a cédé le volant de la direction artistique à Aurélie Reybier pour mieux prendre la route. Objectif : que la philosophie du Créa diffuse partout en France et fasse des émules. Il n’y a pas longtemps, le vibrionnant pédagogue était ainsi à Monte-Carlo et Toulouse et sera bientôt en Drôme, Ardèche et en Haute-Savoie. « Et à chaque fois, je suis infiniment fier que les gens s’approprient une démarche qui vient de Seine-Saint-Denis. Ça donne une image un peu plus valorisante de notre département que les voitures qui brûlent, qui est malheureusement un cliché tenace », s’agace cet enfant du 93, qui a grandi dans la cité-jardin des Lilas.

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Mais qu’est-ce que le Créa ? « Ce n’est ni un conservatoire, ni une maîtrise », répond son fondateur. Chaque année, ce centre unique en son genre forme les enfants de 10 à 18 ans aux arts du chant et de la scène, et ce sans aucune sélection ni audition. « C’est très important parce que l’idéal du Créa est de vivre et de créer ensemble, quel que soit notre niveau social. Et pour ça, il faut que tout le monde puisse y avoir accès, même ceux qui n’ont aucune base en chant au départ », martèle Grojsman.
Dans son aventure chantante et dansante, le Créa aura donc produit quelque 70 opéras de qualité professionnelle, dont 28 créations originales, sur la scène du théâtre Jacques-Prévert d’Aulnay-sous-Bois, son port d’attache. Mais ce n’est là que la partie émergée de l’iceberg, car les musiciens du Créa interviennent également dans les écoles primaires de Seine-Saint-Denis et à l’hôpital Robert-Ballanger auprès d’enfants autistes dans des consultations de pédopsychiatrie. Selon l’idée de l’utilité sociale de la musique que se fait ce fervent défenseur de l’éducation populaire.
« En fait, si j’ai créé cette structure, c’est directement lié à mon vécu. J’ai grandi dans un milieu populaire, et même si j’étais passionné de chant et de musique, ma famille n’aurait jamais pu me payer le conservatoire », raconte celui qui a grandi cité-jardin aux Lilas, avec un père ouvrier et une mère femme au foyer. « Arrivé à 30 ans, j’ai donc décidé de créer ce que j’aurais aimé trouver dans mon enfance », explique celui qui croit aux pouvoirs « des étoiles et des rencontres » pour rétablir une forme d’égalité des chances. Son étoile à lui aura eu pour nom Dorothée Bliashka, une ancienne pianiste professionnelle qui aura accepté de lui donner des cours alors qu’il était enfant. « Son piano trônait dans le bistrot-épicerie de son mari, à quelques rues de chez moi. C’était digne d’un film. Elle m’a transmis tellement de choses, dont aussi la passion d’enseigner », se souvient Grojsman depuis sa Bourgogne où il réside désormais.

« Il ferait chanter des chaises »

Monté une dernière fois sur scène le 5 octobre dernier pour y diriger « Le Joueur de Flûte de Hamelin », en hommage au jazzman Thierry Lalo, décédé en 2018, Didier Grojsman a pu mesurer à quel point il était devenu la bonne étoile de nombreux autres enfants. « Pour ma dernière sur scène, j’ai reçu tellement de témoignages d’anciens membres du Créa qui me disaient à quel point cette structure leur avaient permis de se construire… Ça m’a une fois de plus confirmé qu’on avait vu juste en misant sur la musique comme instrument d’éducation », souligne le pédagogue, qui ne voit cependant pas tout en rose. « La situation dans les quartiers s’est considérablement dégradée en 20 ans, on a laissé les inégalités se creuser comme jamais et j’éprouve parfois l’impression d’un immense gâchis quand je vois des jeunes qui tournent mal », constate-t-il.

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Didier Grojsman et les deux marraines du Créa : Natalie Dessay et Juliette

Jamais à court d’énergie, Grojsman aura réussi à créer un instrument unique en son genre, même s’il regrette l’absence d’une salle dédiée que lui et son compère Christian Emery avait sollicitée dès les années 1990. « Entre temps, on trace notre route », dit-il, philosophe. Comme autres grands moments, cet éternel optimiste évoque ses rencontres avec la soprano Natalie Dessay et la chanteuse Juliette. La première sera devenue marraine du Créa en 2007 : « je l’avais conviée aux 20 ans de la structure et quand elle a vu la qualité du spectacle, elle en est tombée à la renverse ». La deuxième a créé avec les enfants un opéra « Les Indiens sont à l’Ouest », qui aura eu les honneurs du théâtre du Châtelet en 2014. « Didier Grojsman ferait chanter des chaises », nous expliquait, admirative, la chanteuse d’Assassins sans couteaux à l’époque du 30e anniversaire du centre.

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Aurélie Reybier et Didier Grojsman

Ayant maintenant à coeur de valoriser le répertoire produit par le Créa, ce grand enfant de 64 ans a troqué sa baguette de chef de choeur pour un bâton de pèlerin. Laissant la direction du choeur de scène - celui des 12-18 ans - à Aurélie Reybier, une ancienne enseignante du Créa, passée ensuite par un poste à responsabilité au conservatoire de Dijon et ex-directrice du centre de formation des musiciens intervenants de Paris-Orsay. «  Avec Didier, on reste en lien constant. Il m’a déjà parlé de chaque élève et je sais que je peux aller le voir si j’ai des questions. Mais pour le reste, il m’a vraiment laissé carte blanche sur la création. Comme lui, j’aime les spectacles qui font réfléchir », explique celle qui lui succède. Le prochain – et son premier en tant que directrice artistique – sera dans le ton puisqu’ « Eternia » portera sur l’usage par les jeunes des réseaux sociaux et leurs possibles dérives.
« Comme pour Rose et Rose, un opéra sur le harcèlement à l’école qui avait eu beaucoup de succès, on ne veut pas juste créer pour créer, on veut donner à réfléchir sur notre société, sur ses évolutions », insiste Didier Grojsman. Même s’il sera entre deux voyages, on peut être sûr qu’il ne verra pas la première d’Eternia sur Périscope ou un quelconque autre réseau social. Il sera dans la salle, parmi sa famille de coeur.

Christophe Lehousse
Photos : ©Patricia Lecomte
©Claude Bajonco

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