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Diaty Diallo, romancière radicale

Dans son premier roman, Deux secondes d’air qui brûle (Éditions du Seuil), Diaty Diallo suit, dans une écriture tantôt argotique, tantôt poétique, le parcours d’une bande d’amis confrontés aux violences policières. Un ouvrage aussi puissant qu’essentiel qui, depuis sa sortie il y a quelques semaines, vaut des éloges à la jeune autrice originaire de Neuilly-sur-Marne.

Haletant, captivant, radical. Le lecteur ne ressort pas indemne de Deux secondes d’air qui brûle, le premier roman de Diaty Diallo. L’écrivaine de 33 ans, qui a grandi à Neuilly-sur-Marne, nous emmène dans un quartier populaire qui n’est jamais nommé (À Paris ? Dans sa banlieue ?). Et évoque le quotidien d’Astor, Chérif, Issa, Demba et Nil, un groupe d’ados qui se connaît depuis toujours et qui partage tout, la chicha comme les contrôles policiers incessants dont chacun fait l’objet.
Un soir d’été, en marge d’une énième interpellation, c’est la bavure. Aussi méthodique qu’inattendu, un soulèvement collectif se prépare. « Dans ce roman, j’ai tout d’abord conçu des espaces, j’ai ensuite créé des personnages qui habitent ces espaces, puis je me suis rendu compte que j’avais des idées et des concepts que je voulais défendre, mais je n’avais pas d’histoire, raconte l’autrice, titulaire par ailleurs d’un Master « projets culturels dans l’espace public ». Or, je tenais à faire une œuvre de fiction et en aucun cas un documentaire. La fiction m’a autorisée à formuler des hypothèses, à inventer, transcender les positions sociales et à rêver. Je me suis alors intéressée à la façon dont certains corps sont stigmatisés dans l’espace public, comment ils subissent la répression d’un groupe dominant. Je parle beaucoup de dalles, de passerelles, de parkings, de friches… Des endroits qui habillent la ville et qui sont parfois des catalyseurs de problèmes sociaux. En les décrivant, je voulais évoquer celles et ceux qui les connaissent par cœur et que j’appelle les cartographes de l’invisible. »

« Au départ, ce projet de livre était une blague »

Diaty Diallo assume tous ses choix : dans son livre, si les ados qu’elle dépeint ne sont pas présentés comme des anges, les méchants sont à chercher du côté de la police. « Pour donner de la force à mon propos, qui est engagé, et rappeler qui sont les corps dominés – racisés, immigrés, minorés, etc. -, j’ai dû faire preuve d’un certain manichéisme, explique-t-elle. Un corps fouillé est un corps que l’on cherche à dépouiller de ce qu’il est, que l’on cherche à faire disparaître, à asservir et à dominer. Je ne cherche pas à dresser un portrait sociologique de la société mais à poser mon propre regard. Les violences sont partout aujourd’hui. Prendre part à une manifestation, un droit fondamental reconnu et protégé par la loi, c’est courir le risque de se faire agresser par les forces de l’ordre. Il y a aussi du vécu dans ce que j’écris. »

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Si Diaty Diallo pratique depuis sa tendre enfance différentes formes d’écriture - elle a tenu un blog quand elle était adolescente, participé à la création de fanzines, composé des dizaines de chansons et suivi, dernièrement, une formation dédiée à la création littéraire au sein de l’Université Paris VIII -, elle ne s’était encore jamais attelée à la conception d’un livre. « Deux secondes d’air qui brûle a représenté deux ans de travail. Au départ, ce projet de livre était une blague, un défi que je m’étais lancée et dont je n’attendais pas grand chose. Le déclic a été le burn-out que j’ai fait dans mon ancien travail. L’écriture a été une porte de sortie. Dans un livre, on peut raconter ce que l’on veut, cette idée de liberté m’a plu et j’ai décidé de m’en saisir. »

La trentenaire, qui mène de front depuis plusieurs mois son métier de bibliothécaire et la promotion de son livre un peu partout en France, oscille entre une langue orale et littéraire, pour être au plus près du réel et parce qu’elle sait de quoi elle parle. « En fait, j’ai écrit comme je m’exprime dans la vie de tous les jours, lâche-t-elle. Je ne voulais pas d’une langue caricaturée qui n’aurait pour effet que de stigmatiser les jeunes dont je parle, les faire passer pour ridicules, voire de me les mettre à distance. Mon objectif a consisté à retranscrire la beauté de cette langue – le nouvel argot en quelque sorte – pour la faire résonner sur la page. » Dans le quotidien de ses personnages, Diaty Diallo fait aussi ressortir à de multiples reprises les « savoir-faire » de chacun. Qui sait jardiner, qui sait fabriquer des barbecues… La débrouillardise, un atout indispensable à ses yeux. « Créer ou réparer est un pouvoir et une force inestimable dans ce monde qui nous écrase. J’ai donné à mes personnages des moyens de survivance. Ce savoir-faire est un bien précieux qui doit se transmettre de génération en génération pour ne pas être perdu. »

« Aujourd’hui, je ne quitterais pour rien au monde la Seine-Saint-Denis »

Depuis sa sortie, en pleine rentrée littéraire, Deux secondes d’air qui brûle rencontre un très bel accueil de la part de la presse et du public, et les sollicitations ne manquent pas pour la primo-écrivaine qui enchaîne les interviews, les conférences, les salons et les rencontres avec les lecteurs. « Je ne réalise pas vraiment, je mène une vie séquencée depuis quelques mois, confesse cette férue de théâtre et de poésie et dont les références sont « des autrices afro-féministes » comme Penda Diouf, Joëlle Sambi ou Lisette Lombé. J’ai en revanche bien conscience que c’est une chance et j’en profite. Je suis notamment très attachée aux échanges avec les lecteurs dans les librairies. Ils sont face à moi et le dialogue peut alors s’instaurer. Cela débouche sur une confrontation de points de vue qui me permet d’enrichir ma réflexion. »
Le livre a également figuré parmi les huit finalistes du prix Médicis, une distinction qui récompense un roman dont l’auteur débute ou n’a pas encore une notoriété correspondant à son talent, et a été sélectionné au Prix du Roman des étudiants France Culture/Télérama. Si cet agenda bien chargé ne lui laisse que peu de temps pour se consacrer à son deuxième ouvrage, il lui permet toutefois de continuer à travailler « le muscle de son écriture ». « Celui-ci n’est pas au repos car des revues me sollicitent pour des tribunes et lors de certains colloques, je suis amenée à faire des propositions écrites. » Sur la préparation de son prochain roman, Diaty Diallo ne souffle mot. « J’ai récemment découvert dans la presse que je comptais écrire un bouquin sur les manifestations du CPE, c’est faux, donc je ne dis plus rien. Une chose est sûre : l’histoire fera écho à mon engagement politique. Mais actuellement, j’en suis à la phase où je gribouille sur des bouts de papier tout ce qui me passe par la tête, des bribes d’idées. Bref, c’est le bazar. »

Après avoir passé une partie de son enfance à Neuilly-sur-Marne, l’autrice est revenue vivre en Seine-Saint-Denis il y a quelques années, dans une ville dont elle ne tient pas à révéler l’identité pour préserver son anonymat. « C’est un département que je ne quitterais aujourd’hui pour rien au monde car je m’y sens chez moi. Je me reconnais dans la population qui reflète l’histoire de la France et de ses colonies. Il y a parfois des différences d’une ville à l’autre, entre celles situées sur la petite ceinture, qui attirent de plus en plus de Parisiens, et celles qui sont plus éloignées, mais l’ADN est commun. Avec le Grand Paris et les travaux qui sont menés en Seine-Saint-Denis, certains n’hésitent plus à traverser le périph’, chose inenvisageable il y a encore peu de temps. C’est une fierté. »

Grégoire Remund
Photos : ©Franck Rondot

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