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Covid 19 : l’impossible deuil des familles

L’épidémie de Covid empêche d’accompagner les mourants, et oblige à adapter les rituels de célébration des morts, ce qui ajoute de la douleur au deuil, déjà difficile en temps ordinaires. Quelles que soient les communautés auxquelles appartiennent les proches endeuillés, ils essaient, par divers moyens, d’assurer tout de même une forme d’hommage.

« Avec l’épidémie, la majorité des rituels sont proscrits ou modifiés du fait des protocoles sanitaires très contraignants », confirme Heloïse Mariechez, écoutante de la cellule de psychotrauma d’Avicenne. Croyants ou pas, tous sont touchés par l’impossibilité d’organiser une cérémonie digne de ce nom. « On ne peut voir les familles que le jour des obsèques. La préparation se fait par mail, en deux fois : d’abord, nous leur détaillons la manière dont la cérémonie va se dérouler, puis nous demandons aux familles de choisir des textes, de nous expliquer pourquoi ils les ont choisis, et de nous envoyer la biographie du défunt », détaille un jeune prêtre dionysien. Le jour dit, les vingt personnes autorisées pour chaque enterrement-pompes funèbres comprises- s’assoient tous les deux rangs dans l’église, à 1m50 de distance. La durée de la cérémonie est limitée. Pas question de toucher le cercueil, dont la bénédiction est réservée au prêtre. Ensuite, le passage au cimetière dure 15 minutes « top chrono ». « Contenir l’émotion dans cette situation est très difficile. On a besoin de contact physique pour se rappeler qu’on est vivants, et qu’on est ensemble, et ensuite repartir dans la vie », poursuit l’homme d’église. Certaines entreprises de pompes funèbres sont si saturées qu’elles refusent le passage à l’église, ce qui représente une grande souffrance pour les personnes croyantes. « Les personnes décédées le 22 avril ne seront mises en terre que le 2 mai », regrette-t-il encore, précisant que des messes pourront être célébrées en mémoire de ces morts à l’issue du confinement.

Véritable casse-tête

« De tous les soucis du confinement, celui là est le plus pénible, et celui qui laissera le plus de traces », assure Henniche M’hamed, président de l’union des associations musulmanes du 93. « D’abord, on ne peut pas accompagner nos proches vers la mort et leur faire nos adieux, rester avec eux, les toucher, leur parler, et, pour nous, leur lire le Coran. Ensuite, pour nous préserver du Covid, nous ne pouvons plus faire les toilettes funéraires, et surtout, amener le corps à la prière du vendredi pour qu’un maximum de gens prient le bon dieu d’absoudre le défunt de ses péchés, ce qui est, dans notre religion, une aide pour accéder au paradis », commence à énumérer Henniche M’hammed. Problème suivant : les personnes les plus touchées par le Covid sont les immigrés de première génération, qui désiraient être enterrées au bled, auprès de leur famille. Or les frontières sont fermées, et les pays en question ne souhaitent pas enterrer les morts du fait de maladies contagieuses. Se pose alors la question de l’enterrement en France. Toutes les villes du département ne disposent pas de carrés musulmans, et celles qui en disposent- Pantin par exemple, ou l’intercommunalité Drancy, Aubervilliers, la Courneuve et Bobigny, les réservent à leurs résidents. Il faut alors se résoudre à enterrer ses proches dans les cimetières de Thiais, ou de Valenton, dans le 94. « Certains espèrent pouvoir exhumer les corps lors du déconfinement pour les envoyer au pays, mais ce ne sera pas possible. Un véritable casse-tête », selon Henniche M’hamed.
Les croyants s’efforcent de contrebalancer cette souffrance en rediffusant les cérémonies d’enterrement par Skype, Facebooklive ou Youtube, les diffusant à la famille ou au public. « C’est un moyen de rassembler ceux qui ont connu le défunt, et, pour les musulmans, de faire en sorte qu’il soit accompagné par le maximum de prières. Les premiers à l’avoir fait sont les Italiens. Cela permet aussi de rassurer les gens au bled, où une rumeur circule sur le fait qu’on brûlerait les corps, ce qui est interdit dans notre religion », explique le président de l’Union des associations musulmanes du département, qui publie un jour sur deux des appels à prière pour les défunts sur la page Facebook de sa mosquée. Autre exemple de bouleversement pour les croyants : les gens du voyage de Tremblay en France ont dû se résoudre à veiller leurs morts autour de cercueils zingués et plombés, plutôt qu’autour du corps. Les bouddhistes, qui comptaient parmi eux le docteur Kabkéo Souvanlasy, lui ont rendu hommage en illuminant leur pagodes partout dans le monde.

Les rites funéraires sont, avec les outils, ce qui marque le passage de l’homme de l’état de nature à celui de culture. Ainsi, les non-croyants cherchent eux aussi des manières de compenser l’absence de cérémonie d’hommage. Les enseignants du lycée des Lilas ont par exemple mis en place, après le décès d’un professeur de mathématiques, un « padlet », sorte de livre d’or virtuel où tous les membres de la communauté éducative ont pu déposer un mot, un souvenir, des photos du disparu, en attendant une cérémonie en présentiel. Après le décès d’Aïcha Issadounène, caissière déléguée CGT au Carrefour Saint-Denis, ses camarades ont éprouvé le besoin d’échanger par Whatsapp, Facebook et ont participé à la cagnotte pour aider à ses obsèques. « Une soirée d’hommage à la militante à la hauteur sera organisée lors du déconfinement », assure Anouar Bakary, secrétaire de l’union locale de Saint-Denis. « La meilleure façon de lui rendre hommage au regard de son parcours personnel, c’est que le jour d’après ne ressemble pas à celui d’avant, que jamais cela ne se reproduise, et pour cela de continuer son combat », estime Hervé Ossant, secrétaire général de la CGT 93, qui déplore le décès de deux autres syndiqués à SAMSIC Aulnay et Roissy, ainsi qu’un intérimaire de Fedex. Autre manière de rester fidèle au combat d’Aïcha : la fédération commerce à laquelle elle appartenait a porté plainte pour inaction contre la direction de Carrefour et la ministre du travail, Muriel Pénicaud.

Une cellule d’écoute à Avicenne

Qu’ils croient au ciel ou qu’ils n’y croient pas, Heloïse Marichez de la cellule d’écoute d’Avicenne souligne l’importance de verbaliser la souffrance suscitée par le deuil dans ces conditions extrêmes : « Ne pas pouvoir avoir de contact visuel avec le défunt est extrêmement douloureux, et peut susciter des complications du deuil, comme rester dans un sentiment d’irréalité, ne pas y croire ». « Il y aura un impact, dont on ne connaîtra l’ampleur qu’après coup. On parle beaucoup des conséquences économiques suite au confinement et à la pandémie. Il y aura aussi d’énormes conséquences psychiques qu’il faudra prendre en compte de façon très sérieuse. Ce sera beaucoup plus silencieux, moins visible mais d’autant plus redoutable que ce sera dans la solitude et concernera des personnes qui n’auront pas forcément accès à l’aide nécessaire pour métaboliser cette peine, ces émotions, cette culpabilité », anticipe Christophe Fauré, psychiatre auteur du livre « Vivre le deuil au jour le jour » dans une interview sur France Culture. Une raison de plus pour faire circuler le numéro et faire appel à la cellule d’écoute mise en place par Avicenne.

Elsa Dupré

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Comment joindre la cellule d’écoute du Centre régional du Psychotraumatisme de Paris Nord/ Avicenne ?

• par un téléphone au 01 48 95 59 40 (de 10h à 17h)
• par mail : psychotrauma.avicenne@aphp.fr L’équipe se charge de vous rappeler le lendemain.

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